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Kali Uchis : d'immigrante un peu paumée à Betty Boop de la pop

Kali Uchis : d'immigrante un peu paumée à Betty Boop de la pop

Elle est la Betty Boop du web 2018. Kali Uchis, ses chansons, son attitude, et ses looks plus barrés les uns que les autres, ont réussi à faire d’elle une figure pop en seulement un disque sorti en avril dernier. Derrière les artifices et le papier glacé se cache pourtant une autre réalité : celle d’une gamine élevée entre les États-Unis et la Colombie, en quête perpétuelle de confiance en elle. Et qui aujourd’hui semble bel et bien avoir trouvé sa place dans ce monde.

Étrange sensation que celle de rencontrer Karly-Marina Loaiza. Placide et peu souriante, la jeune femme se présente à nous un matin d’été sur une terrasse d’hôtel à Paris. Arrivée avec 30 minutes de retard, celle que le monde connaît sous le nom de scène de Kali Uchis semble parfaitement camper son rôle : celui d’une diva pop aux manettes d’un des meilleurs disques de cette première moitié d’année 2018, mais aussi d’une femme toujours désireuse de contrôler tout ce qui l’entoure. Dans son ensemble survet’ rouge pétard, la jeune femme reste entourée de ses deux assistants, pèse chacun de ses mots au moment de répondre aux questions qu’on lui pose, et, surtout, décoche des sourires à intervalles (très) irréguliers. Vu de loin, on pourrait même qualifier la jeune femme de désagréable. Au fil de la discussion pourtant, on comprend autre chose : sensible et torturée, Kali Uchis se protège lorsqu’elle doit se raconter. Parfois trop sans doute. Mais aussi par nécessité. Parce qu’en se confiant, une réalité plus compliquée se dessine : celle d’une jeune femme à fleur de peau, aujourd’hui guidée par une confiance en elle durement acquise.

Colombienne et Tomboy

Les parents de Kali Uchis ont fui la Colombie pour les États-Unis au début des années 90 pour fuir le conflit armé. Élevée entre deux cultures et deux langues (la jeune femme roule distinctement les « r » lorsqu’elle s’exprime en anglais) Kali Uchis grandit dans la ville d’Alexandria, au sud de Washington, tout en retournant régulièrement voir sa famille à Pereira, métropole du nord de la Colombie. « La moitié de ma famille vit là-bas, donc je retournais les voir tous les été, pose la jeune femme en buvant son thé d’un air inexpressif. Je suis même allée à l’école là bas jusqu’à mes sept ans ». Elle ajoute : « J’ai toujours été très fière d’être Colombienne, et je le revendique. Si tu te fais complètement américaniser en t’installant aux États-Unis, ce n’est pas une bonne chose. Tu perds une partie de toi en quelque sorte ». Sur son premier album Isolation, la jeune femme n’hésite ainsi pas à alterner anglais et espagnol dans ses couplets ou même à entièrement chanter dans sa langue maternelle sur le reggaeton synthétique de « Nuestro Planeta » en compagnie du chanteur colombien Reykon. Et si elle n’est pas du genre expansive sur les réseaux sociaux, Uchis laisse éclater toute sa joie sur Twitter lors de la victoire écrasante de la Colombie face à la Pologne (3-0) durant la Coupe du Monde 2018. Comme pour mieux rappeler d’où elle vient.

Cette enfance passée entre le soleil de la Colombie et le way of life américain va pourtant se heurter à un obstacle de taille : l’adolescence. La jeune femme n'est pas tout à fait à l'aise lorsqu'il s'agit de revenir sur cette période. « Contrairement aux autre filles de mon collège, je n’ai pas eu ma puberté jusqu’à mes 17 ou 18 ans, c’est arrivé très tard. J’en ai souffert, et j’étais donc toujours en train de me cacher » raconte-t-elle tout en se mimant recroquevillée, en train de masquer son visage avec ses mains. « Je ressemblais à un mec et je n’avais pas du tout confiance en moi. J’avais très peur que l’on me regarde et je me cachais énormément ». Elle sourit : « Du coup je me baladais tout le temps en baggy, sans maquillage, avec des gros sweats à capuches ». Un parcours assez étonnant lorsque l’on observe aujourd’hui la jeune femme, icône ultra-féminine inondant son million d’abonnés Instagram de photos d’elle dans des poses sensuelles et des tenues flashy. « Les premières années en tant qu’artiste ont été très dures pour moi, notamment par rapport à l’exposition sur Internet. Je lisais que j’étais mignonne mais pas talentueuse, talentueuse mais pas mignonne, trop ci, trop ça, pas assez ça… Maintenant je ne regarde même plus ce que l’on dit sur moi et je vis ma vie ». Elle marque une pause, et reprend de plus belle : « Ce qu’il faut, c’est que les gens réalisent que l’important est comment tu te sens toi et pas ce que l’on pense de toi. Je l’ai appris avec le temps, mais ça a été très difficile de l’accepter ».

La mélodie de la Subaru

Tellement difficile que Kali Uchis en est arrivée à fuir sa famille et ses problèmes. Sur un parking d’une supérette en Virginie, Kali Uchis dort entre les quatre portes d’une Subaru Forester après une énième engueulade avec son père. Elle a alors dix-sept ans. « C’était la dispute de trop, soupire-t-elle. Mon père m’avait mise dehors, et j’avais décidé que je ne reviendrais plus jamais ». Durant un mois entier, la jeune femme erre entre le canapé d’un ami et la banquette arrière du véhicule. « Je ne me sentais vraiment pas bien du tout. Je n’avais pas de famille, pas de maison, pas d’amour. Je n’avais rien en fait. » Son père lui demande de revenir au bout de semaine de fugue. La jeune femme va pourtant faire le contraire. « J’avais l’impression de ne pas être à ma place chez moi, dans ma famille, dans mon école, et le seul espace dans lequel j’étais moi-même, finalement, c'était cette Subaru, et lorsque je faisais de la musique ».

Armée d’un ordinateur portable, d’un clavier MIDI, et de son micro USB, la jeune femme - qui compose de la musique depuis plusieurs années déjà dans sa chambre - se met à écrire dans sa voiture une chanson racontant les souffrances que lui cause un garçon au comportement toxique. Sept années plus tard, cette fameuse chanson existe toujours et Kali l'a baptisée « Killer » avant de la placer en conclusion de son premier album. Ce morceau aurait même tracé, à en croire l'intéressée, les contours du personnage de Kali Uchis : à la suite de ce titre spontané, Uchis va continuer à écrire des chansons sur son mal être, en y mélangeant soul, pop, et r'n'b, pour donner naissance à sa première mixtape, Drunken Babble diffusée gratuitement en 2012 sur la plateforme DatPiff. Dès sa sortie, le disque fera parler de lui, au point d'attirer un certain Snoop Dogg, qui l'invitera un an plus tard à chanter sur un de ses morceaux, tout en faisant publiquement les éloges de la musique de la jeune femme dans la presse américaine en 2014. Un gros coup de pub qui va évidemment ouvrir les portes de nombreuses collaboration prestigieuses à Uchis (Tyler The Creator, Miguel, Major Lazer, Gorillaz) avant de se présenter avec son premier album solo, Isolation.

Ce qui n'explique pas exactement pourquoi, sept années après sa fugue en Subaru à travers la Virginie, Kali Uchis a décidé d'inclure sur son disque une de ses toutes premières chansons composées à l'âge de 17 ans. « Il fallait que mon premier album représente mes difficultés en tant qu'artiste mais aussi en tant que personne en train de chercher un sens à sa vie, et c’est pour ça que j’ai voulu mettre en avant cette chanson : pour me rappeler de tout ce que j’ai vécu ». La confiance en soi, encore et toujours. « Être soi-même et avoir confiance en soi, ce n’est pas vouloir attirer l’attention des autres, mais plutôt ne plus avoir peur que l’on te regarde ».

Depuis une dizaine de minutes, Kali Uchis parle de son adolescence. De ses difficultés. De sa famille. La jeune femme se livre et nous parle en tant que Karly-Marina Loaiza. Tandis que l’on croit avoir réussi à fendre l’armure, si infranchissable au premier abord, la jeune femme semble elle aussi réaliser que sa garde s'est – un temps – baissée. Et décide de remettre son masque. Aussi bizarre que cela puisse paraître l’américano-colombienne se redresse l’espace d’un instant, laisse retomber son sourire, renfonce son visage dans la capuche de son survêtement, et se remet à fixer son thé comme si le monde n’existait plus autour d’elle. Un moyen comme un autre de nous faire comprendre que la conversation va devoir s’arrêter là. Et si l’on ne pourra pas en savoir plus sur les affres de la vie de Karly Marina Loaiza, on aura au moins réussi à briser la glace du personnage Kali Uchis. Vu comment la discussion avait débuté, c’est déjà une belle victoire.