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Catho, LGBT et ancienne addict : le temps des cathédrales selon Julien Baker

Catho, LGBT et ancienne addict : le temps des cathédrales selon Julien Baker

À 22 ans, Julien Baker a déjà pondu deux albums où elle étale ouvertement ses années de dépression et d'addiction. Bilan : un engagement personnel queer et chrétien, et un amour des paroles simples et accablantes comme on n’en fait plus.

Mai 2016. Paris, salle Supersonic. Julien Baker, 20 ans, se prépare à jouer pour la première fois de sa vie à Paris. Tatouages, petit gabarit, visage d’enfant inadapté, elle porte un t-shirt censé annoncer la couleur : "Sad songs make me feel better". En fait, c’est sa toute première tournée, et elle n’a jamais été si loin de son Tennessee natal. Elle essaie d’engager la discussion avec les gens qui traînent dans le bar. Problème : ses gestes sont maladroits et son français trop mauvais pour pousser le contact au-delà des politesses d’usage. Mieux vaut tranquillement siroter un soda. Le moment arrive finalement où elle doit monter sur scène. Un regard circulaire en direction du public lui permet de repérer les têtes des gens avec qui elle a été incapable d’engager la discussion peu avant. C’est à ce moment que le petit miracle commence. Dès que Julien Baker commence à chanter les morceaux de son premier album, Sprained Ankle, le public reprend. A l’unisson. Y compris les paroles les plus tristes, les plus dures : « Je me connais mieux que personne et tu vas fuir quand tu verras qui je suis vraiment. » (« Everybody Does ») « J’essaie si fort de tenir mon nez propre, et le bleu hors de mes veines, mais c’est dur. » (« Good News »). Fin du set ? Pas exactement. La jeune femme lance « Rejoice », une de ses chansons les moins plombées. Émue par ce moment de partage, elle hurle à plein poumons quelque chose qui tient presque de la liturgie catholique : « Je sais que Dieu existe et qu’il m’écoute, que je me réjouisse ou que je me plaigne. » Depuis son domicile près de Nashville, Julien Baker rejoue la scène : « Je savais que les gens connaissaient les paroles et savaient que dans l’album je chante ˝je crois que dieu existe˝. Sentir que grâce à mes chansons je connectais avec ces gens ça a révélé pour moi l’évidence : même si on vit dans un monde terrible et flippant, la preuve du divin est là. »

Défonce, révélation et gros cafard

Julien Baker a mis du temps à s’accepter telle qu'elle est : lesbienne, chrétienne, ex-toxico, mais aussi, histoire de bien noircir le tableau, sujette à des épisodes dépressifs. Dans ses chansons, il n’est pas rare qu’elle rembobine ce chemin de croix sans aucune pudeur. Tout commence un soir de 2007. A cette époque Julien a 12 ans. Inexplicablement attirée par la guitare de son père, elle l’emprunte un jour sans demander la permission. Puis, une fois passé le goût du pêché originel, la voilà qui se met à reproduire du mieux qu’elle peut ses morceaux favoris. « J’avais 12 ans, hein, pose-t-elle calmement avant d’énumérer la liste des plaisirs coupables qui lui ont servi d’ancien testament. Principalement du Green Day, My Chemical Romance, Fall Out Boy, du punk populaire qui passait à la radio. Puis à 15 ou 16 ans j’ai bifurqué vers le hardcore puis le métal. » Dans le milieu très religieux où elle évolue, la musique devient une façon de sociabiliser. En envisageant des amitiés avec les éléments les plus marginaux de préférence. A 15 ans, elle rencontre Matthiew Gilliam. Comme le garçon s’y connaît déjà pas mal pour faire danser ses baguettes en bois sur des caisses claires et des cymbales, elle se dit qu’il serait certainement intéressant de créer avec lui un groupe de rock alternatif, Forrester. « À travers Matthiew, je suis arrivé au skate-park, aux punk shows. C’était l’époque où l’amitié et faire de la musique n’étaient qu’une seule et même chose, glisse Baker, sourire nostalgique aux lèvres. Bref, on a décidé de monter un groupe. Que ça sonne bien ou parfait, on s’en foutait. Notre objectif était d’arriver à tirer quatre chansons pour faire des concerts. » A l’adolescence, les choses s’accélèrent. Un peu trop sans doute. Beaucoup de copains quittent le cocon familial du jour au lendemain avec l’objectif d’aller faire leurs études loin du Tennessee. D’autres partent dans des sinistres camps de redressement car leurs familles ont du mal à accepter leurs orientations homosexuelles. Dans son entourage, tout le monde craque plus ou moins au même moment. Julien Baker ne fait pas exception. Pour elle il y aura la défonce (« À l’époque, je justifiais mon comportement en me disant : "bon, c’est parce que je suis très jeune". La vérité c’est que j’essayais d’imiter le comportement de personnes plus âgées que moi, mais sans jamais prendre en compte la façon dont certaines substances peuvent se mettre à contrôler ta vie »), puis la dépression pas toujours facile à apprivoiser (« Je ne savais même pas formuler ce que c’était. Je n’avais pas les outils pour exprimer mon ressenti quand un de mes amis mourait »).

La raison à cela est facile à trouver : la jeune femme se sent à l’étroit et en danger dans son environnement. Pire, elle ne sait pas comment s’y prendre pour informer ses parents quant à ses véritables orientations sexuelles. Un frisson rétrospectif : « J’ai peut-être trop lu ce qu'il se disait dans les médias jusqu’à en tirer des conclusions : les chrétiens détestent les gays, moi je suis gay, ma famille est chrétienne et ils vont me détester ». D’accord, mais la réaction de ses parents à son coming-out sera différente de ce qu’elle aurait pu craindre. « Mon père m’a assise à ses côtés et m’a dit : ˝Laisse-moi t’expliquer toutes les raisons pour lesquelles Dieu ne pourrait jamais te détester.˝ Et il s’est servi des écritures pour tenter de m’expliquer pourquoi, en tant que gay, j’étais totalement acceptée par Dieu. Aujourd’hui ce genre de réaction me semble tout à fait logique, mais à l’époque de mes 16 ans, ça ma laissé perplexe. » Reste maintenant à ce que la pratique de la musique, et une série de concerts, achèvent le processus de conversion. « On a commencé à jouer dans des salles accessibles à tous les publics, histoire d’être sûr qu’on puisse offrir aux ados la possibilité de découvrir de la musique sans risquer qu’on ferme les lieux. J’ai vu tous ces gens qui m’accueillaient, qui ne voulaient pas se droguer, et qui était tellement excités par la musique que parfois cela leur suffisait entièrement. Et je me suis dit : "Moi aussi, je pourrais être comme ça". »

Achever la tristesse

Le résultat de cette introspection va finalement apparaître quand Julien décide de commencer à mettre toutes ses expériences liées à la drogue, la dépression et la religion, dans des chansons folk et intimistes, contenues dans Sprained Ankle, premier album enregistré à la sauvette dans le studio de Matthew E. White grâce à un pote et posté sur Bandcamp sans l’intention d’aller jamais plus loin. Un deuxième album suivra, en 2017, Turn Out the Lights, clin d’œil au célèbre « There Is a Light That Never Goes Out » de The Smiths. Dessus, elle chante fort. Prononce chaque mot comme s’il était décisif. En pratique cela donne des chansons où les phrases comme « Tu me manques autant que la nicotine, si ça me fait sentir mieux, comment ça peut être nocif ? » (« Happy To Be Here ») ou « Tu ne peux même pas imaginer comme ça fait mal de penser parfois comme je pense tout le temps » (« Shadowboxing ») impriment la mémoire. Influences, le jeune et mal à l’aise Morrissey donc, mais aussi quelques outsiders du songwriting made in USA comme Ben Gibbard ou Neko Case. Julien Baker tient néanmoins à préciser que ses abondantes lectures ont également guidé son écriture. Les Lettres à un jeune poète, de Rilke notamment. Dans ce livre, une phrase changera même sa vie : « Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses attendant de nous voir beaux et courageux. »

Aujourd’hui, quand elle n’est pas en tournée, Julien participe souvent à sa paroisse de la Holy Cross, près de Nashville. « Certes, dans ma paroisse il y a beaucoup des queers, beaucoup de jeunes, mais aussi des vieux, décrit-elle, visiblement passionnée. Récemment on a fait beaucoup d’activités avec la mosquée locale. L’idée n’était pas du tout de les convaincre ou de les convertir… Juste d’établir un rapport enrichissant et pacifique avec des gens d’un autre culte, surmonter la soi-disant séparation entre chrétiens et musulmans. » Une semaine avant de cette discussion, Baker a participé au tout à fait étonnant podcast « Religious socialism », où elle s’est étalée pendant plus d’une heure sur une question qui, pour tout dire, ne se pose pas si souvent : comment être une chrétienne queer de gauche ? « Honnêtement, je ne vois pas en quoi les valeurs du gospel peuvent se voir reflétées dans le programme républicain... ni dans le démocrate par ailleurs, précise Baker l’insoumise. Je ne vois pas comment politiquement on peut se réclamer d’une plateforme religieuse et après laisser quelqu’un sans assistance sociale s’il ne peut pas se le permettre. » Une pensée politique développée en même temps qu’une nouvelle philosophie de vie. « Je ne consomme plus de substances pour la simple raison que ce n’est pas bon pour moi, d’autres y arrivent, et c’est génial. » Et la vieille guitare acoustique qu’elle a emprunté durant son enfance à son père ? La jeune femme ne l’a jamais quittée. Dessus, on retrouve une série d’autocollants, dont un qui proclame fièrement « This machine kills sadness », et un autre orné d’un portrait du Christ. Façon de dire que la présence divine a plus à voir avec un instrument à six cordes qu’avec un banc d’église ? « Evidemment, relance Julien Baker. Cette présence divine se trouve souvent loin des cathédrales. Là où les gens sont aimables avec les autres sans raison. »