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Boris Brejcha veut penser "la musique intelligente du futur"

Boris Brejcha veut penser "la musique intelligente du futur"

Au Main Square Festival, Boris Brejcha a délivré le cerise électro des trois jours du gâteau nordique. Et pas n’importe quelle électro : de la high tech minimal, comme il la décrit lui-même. Le DJ de Mannheim en Allemagne voit loin: plus loin que Berlin, que la house ou la techno, que l’Europe, et que son inimitable masque de joker. Rencontre.

Vous êtes présent au Main Square Festival à Arras, et cet été vous êtes programmé dans beaucoup d’événements en Europe et au-delà. On a récemment, suite au suicide de Avicii, beaucoup lu de choses sur la santé mentale des musiciens dans l'électro. Comment gardez-vous le cap ?

Je ne joue que les vendredi et samedi chaque semaine, jamais plus. C’est prévu avec toute mon équipe tout simplement parce que le reste du temps, je dois dormir, bien manger et me détendre chez moi, ou en studio pour composer calmement. Je fais attention parce que je vois à quel point ça peut être un problème, je connais pas mal de DJs qui sont sur scène tous les soirs. Comment vont-ils tenir sur le long terme ? Et le vrai souci, c’est que les fans ne comprennent pas, ils ne savent pas à quoi ressemble notre vie. Ils me voient sur scène et se disent: « Il joue seulement deux heures, pourquoi il ne vient pas avec nous pour faire la fête ensuite ? » A chaque fois, je reçois des messages sur le mode de « s’il te plaît Boris, viens dans cet after, ça va être mortel » et je suis toujours obligé de dire « non, j’ai besoin de dormir. J’ai besoin d’un bon repas, d’un lit cosy », et même avec ça ils ne comprennent pas. Je suis sur scène pendant deux heures de set, mais avant ça je me suis mangé 24 heures de voyage aller-retour simplement pour être devant eux pendant 120 minutes. Et ça personne ne le sait, ni ne le voit. C’est une vie souvent très difficile honnêtement.

Au point de vouloir arrêter d’être constamment en tournée ?

Pas vraiment, parce que c’est aussi grâce à ces voyages incessants que je trouve de l’inspiration. Je goûte de la bouffe inconnue, je vois des endroits inattendus, et je me retrouve dans des discussions passionnantes. Beaucoup de choses me restent en tête quand je suis en studio ensuite. Il y a quelques années, je prenais l’avion pour rentrer chez moi en Allemagne, à Mannheim, et depuis le hublot on apercevait le Mont-Blanc. Quelques jours plus tard, j’avais bouclé mon titre « Mont-Blanc », tout me revenait en tête instinctivement.

Vous avez lancé votre carrière assez tard. Vous diriez que c'est la raison pour laquelle vous êtes parvenu à plus facilement garder les pieds sur terre ?

Tout s'est fait assez naturellement, oui. Il y a quelques années, j’avais encore un job à mi-temps dans une boîte de téléphonie mobile allemande. Je bossais le lundi, le mardi et un bout du mercredi. Si quelqu’un avait des problèmes avec sa messagerie sur son smartphone, je devais faire des vérifications pour savoir si c’était vrai ou pas, s’il fallait les rembourser. J’étais un gars très simple, et en fin de semaine je faisais un peu de musique dans mon coin. Jusqu’à ces quelques mois où, pendant le boulot, j’étais tout le temps sur ces merdes de réseaux sociaux à regarder si quelqu'un écoutait mes sons, et le PDG de la boîte est venu me voir pour me dire : « Attention Boris, vous êtes tout le temps sur Internet, il faut bosser un peu ». Il a fait ça deux ou trois fois, je lui disais que j’allais me concentrer, et en parallèle je passais quand même de plus en plus de temps sur Instagram et Facebook... donc je me suis fait virer. Et ma carrière s’est lancée au même moment.

"La musique intelligente du futur"

Votre décrivez vous-mêmes votre style comme de la « high-tech minimal », vous voulez dire quoi par là ?

J’ai commencé dans la trance au tout début de ma carrière, mais je composais aussi de la minimal, de la techno plus classique et finalement je mixais tout ça. Quand j’ai commencé à avoir des fans, ils voulaient absolument me caser dans une catégorie précise. House, ou techno, ou minimale ? Personne ne trouvait, alors je leur ai filé un coup de main en créant la high-tech minimal. Je me projette dans le futur, j’ai toujours été un grand amoureux de science-fiction et je me suis plongé dans les grands classiques à la Matrix et Star Wars et dans la musique, j’essaie d’opter pour une dynamique similaire en musique. J’ai d’ailleurs sous-titré ce genre: « the intelligent music of the future ». Avec mon ordinateur, je n’ai aucune limite, je peux créer tout ce que je veux, je peux réfléchir à des nouveaux styles, des nouvelles sonorités. Sur le marché, il y a plein de trucs de merde qui sont composés, donc j’essaie de mettre la barre assez haut.

Malgré votre succès dans la scène électro actuelle, vous êtes toujours resté à Mannheim. Pourquoi n'être jamais parti vous installer à Berlin par exemple, ou à l’étranger ?

Berlin ? Pour moi, ce n’est pas vraiment le cœur de la scène électro actuelle, loin de là même. Comparée au reste du monde c’est juste une ville avec quelques soirées cool, rien de plus. Les soirées électro sont d’ailleurs bien mieux et plus intéressantes dans le sud de l’Allemagne, ou à Amsterdam. Et personnellement, j’irais là-bas ou en France, ou même en Argentine et d’autres pays d’Amérique du Sud.

Vous vous produisez souvent en Amérique du Sud ?

Mon tout premier concert en tant que DJ a eu lieu au Brésil ! C’était pour le festival Universo Paralello à Bahia dans le sud du pays. C’est sept jours de concert jusqu’au nouvel an. C’était mon premier set, et ma toute première fois à l’étranger. Il y avait 20 000 personnes sur place face à moi, c’était gigantesque.

Le masque que vous portez pendant les concerts, ça vient de là ?

Exactement. Il y avait tellement de DJ pendant ce festival que je voulais trouver un moyen de sortir du lot. Et ça fonctionnait bien, en plus de ma musique. Je pouvais choisir n’importe quel masque mais j’ai pris celui du joker. Dans un jeu, c’est toujours la meilleure carte, et en la sortant on brise souvent les règles et le courant de la partie. C’est ce que je cherche à faire avec mes sets.

Vous avez aussi une large brûlure sur le côté du visage, que s’est-il passé ?

J’avais six ans, j’étais en balade avec mes parents dans la ville allemande de Ramstein... comme le groupe. On regardait un spectacle aérien, avec des figures, et le show s’est mal passé. Deux avions se sont écrasés l’un sur l’autre, j’ai couru avec ma petite sœur, les deux avions arrivaient à toute blinde vers le sol, et le feu était trop rapide. Shit happens !