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Lil Pump annonce-t-il un nouveau rap US, ou juste la fin du monde ?

Lil Pump annonce-t-il un nouveau rap US, ou juste la fin du monde ?

Grâce à « Gucci Gang », tube déjà iconique, Lil Pump s'est hissé en tête d'affiche de la nouvelle génération rap, celle élevée avec Snapchat, Facebook et Soundcloud. Aussi fort en terme d'image que faible en terme de vocabulaire, le rappeur de Miami est même devenu son personnage le plus clivant, symbole d'une jeunesse insouciante et revigorante pour certains, bête et auto-destructrice pour d'autres. Comme souvent, la réponse est un peu au milieu, et on aura l'occasion de vérifier ça par nous-mêmes au Lollapalooza ce week-end.

ESKETIIIIT ! ESKETIIIIT ! ESKETIIIIIT ! Face à l'intervieweur farfelu Nardwar il y a quelques semaines, le rappeur Lil Pump n'a pas arrêté de beugler ce drôle de mot, pour un tout et un rien. Une séquence complètement absurde où ce jeune garçon de 17 ans aux dreadlocks bleus et roses n'a jamais semblé aussi cinglé, à la limite de la débilité totale. Mais que ce fut drôle. Et au final, pas si con : combien de personnes peuvent revendiquer la paternité d'un mot inscrit dans l'argot populaire de son pays comme Lil Pump ? Version argotique de let's get it inventée et popularisée par le natif de Miami, esketit incarne bien le paradoxe Lil Pump, entre aberrante stupidité et irrésistible originalité. Paradoxe qui vaut autant pour le personnage que pour sa musique.

L'autre fameuse expression de Lil Pump, c'est ce Gucci Gang qui donne le nom à son tube aux 800 millions de vues. Il faut dire que le gamin sait pousser un concept, l'expression étant répétée pas moins de cinquante fois en à peine plus de deux minutes sur un beat squelettique et des basses saturées. Voilà le style Lil Pump, une simplicité poussée à un tel extrême qu'on ne sait plus si c'est du génie ou de la parodie. Naturellement, les gardiens du temple se sont déchaînés : « Gucci Gang représente tout ce qui ne va pas dans le monde » titrait ainsi le site américain High Snobiety en attaquant le consumérisme total et sans contexte du morceau, quand traditionnellement le rap montrait ses richesses dans le cadre d'un récit d'ascension sociale. Du côté de l'émission comique Saturday Night Live, la moquerie fut plus fine : renommé Lil Doo Doo, le jeune rappeur était peint comme un ignorant de la culture hip-hop, citant Soulja Boy et Nick Cannon comme ses seules références « old-school ». L'histoire donc d'un fossé générationnel, d'une jeunesse qui se reconnaît dans son propre son, ses propres personnages, en coupure avec son passé. Son nom de code ? Le Soundcloud Rap, du nom de la plateforme de partage musical privilégié par ces artistes (du moins à leurs débuts). Ses représentants ? XXXTentacion, Lil Uzi Vert, Lil Yachty ou encore Smokepurpp.

« Le Soundcloud Rap est un challenge adressé au passé du genre, nous indique ainsi Theo Halpin, chercheur à l'Université de Dublin et auteur d'un article sur l'effet d'Internet sur les sous-cultures hip hop. Selon moi, toute contre-culture doit se défier elle-même, particulièrement quand elle devient mainstream à l'image du rap aujourd'hui. Or, beaucoup de musiques contre-culturelles, à l'image du punk, se sont construites sur le DIY. C'est le cas aujourd'hui ». Une musique d'ailleurs récurrente : cette nouvelle vague de rappeurs aux textes dépouillés et sans complexes serait donc le nouveau punk, fabriqué par les nouveaux rebelles. Il y a de ça. Un rejet de la valeur travail pour privilégier l'instinct et l'insouciance. « Lil Pump ne rappait pas vraiment quand je lui ai fait enregistrer sa première chanson, racontait ainsi Smokepurpp à propos de son ami. C'était chez moi, sur le micro d'un casque ». Une immaturité qui vient avec ses moments de violence, car sur scène, les concerts ont renoué avec la sueur et le contact, à l'instar de cette soirée d'avril 2017 où la fosse d'un live de Lil Pump s'est brièvement transformée en terrain de baston générale. En outre, les jeans troués et les T-Shirt Nirvana ont été ressortis du placard, tout comme l'expression d'un mal-être adolescent à fleur de peau, notamment chez deux rappeurs torturés au destin déjà tragique : XXXTentacion a succombé à une attaque par balles le mois dernier. Lil Peep est lui décédé d'une overdose en novembre 2017, victime d'un mauvais mélange entre Fentanyl et Xanax.

Xanarchie in the US

A fleur de peau, et aussi dans le rang des victimes d'une profonde crise des opiacés aux Etats-Unis, qui touche toutes les couches de la population, et notamment les jeunes. Ces dernières années, les addictions à ces pilules en vente libre ou presque ont fait plus de morts que la guerre du Vietnam. Si Lil Pump ne verse pas dans l'expression de ce ressentiment, il est bien devenu l'un des apôtres de la consommation d'opiacés, au point de fêter le cap des 60 millions de followers sur Instagram par une vidéo le montrant devant un gâteau en forme de pilule Xanax. Dans « Gucci Gang », il évoquait le partage de médocs « avec ma grand-mère » en référence à ces drogues auparavant décrites comme celles des vieilles femmes au foyer, le « Mother's Little Helper » comme imagé par les Rolling Stones. Et malgré le décès de Lil Peep qui a agi comme un coup de fouet, le dernier single de Lil Pump se nomme bien « Drug Addicts ». Et comme souvent, la drogue a son impact sur le son, comme dans les années 90, où l'éclosion du purple drank (un mélange de soda et de sirop à la codéine) a ralenti le rap, a accentué les basses comme pour imiter les effets de la prise de ces drogues. Le Soundcloud Rap est une sorte de croisement entre ce rap codéiné et une attitude rock plus frontale et anxieuse. Toujours ce rapprochement avec le rock donc. S'il fallait comparer, Lil Pump serait sûrement le Johnny Rotten époque Sex Pistols, soit une sorte de clown rebelle préfabriqué mais au charisme indéniable. À la place du vieux No Future, ce nouveau cri générationnel : ESKETIIIIT !

Lil Pump est à retrouver au festival Lollapalooza (Paris) ce samedi (15h30, Main Stage 1)