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Sofiane Saïdi : "L'Algérie est un pays de contradictions, mais c'est peut-être l'avenir ?"

Sofiane Saïdi : "L'Algérie est un pays de contradictions, mais c'est peut-être l'avenir ?"

Il y a deux ans, les clubbeurs découvraient sa voix éraillée sur l’album du duo Acid Arab. Aujourd’hui, il est le point de fixation d’un incroyable album réalisé avec le groupe parisien Mazalda, mais aussi l’invité décisif du collectif electro maghrébin Ammar 808 dont le premier album propulse les musiques d’Orient dans le futur. Sofiane Saïdi, 45 ans, est le chanteur raï capable de redonner à cette musique la puissance de feu que lui ont conféré les Hasni, Mami, Matoub et Rachid Taha. Mais avant ça, il a pris le temps de raconter son parcours. Sans omettre le moindre détail.

Sofiane Saïdi : L’album avec Mazalda, le Ammar 808 (collectif electro qui promeut le « North-african futurism, ndlr) ou les collaborations avec Acid Arab, j’y vois des belles histoires, mais aussi des opportunités. Des opportunités de faire vivre la musique raï au présent. Ils remettent la main sur cette musique que certains pensaient oubliée. Ça me fait super plaisir de me retrouver aujourd’hui dans plusieurs milieux différents. Ça me donne l’impression de voyager. Aujourd’hui, j’ai 45 ans et on peut dire que j’ai pas mal baroudé dans ce milieu de la musique, mais à la vérité j’ai encore l’impression d’apprendre mon métier, d’avoir le temps de m’enrichir de toutes sortes d’expériences. Idéalement, il faudrait que j’apprenne à me poser dans un futur proche pour écrire un album solo. Dedans, je pourrais raconter des trucs perso. Bon, pour l’instant, je préfère encore courir dans tous les sens, prendre du kif avec des collaborations inattendues, partir en tournée. Actuellement, je me sens comme dans la peau d’un rescapé de ce qu’on appelait la world music.

Quand tu dis « je suis un rescapé de la world music », qu’est-ce qu’il faut comprendre ?

J’ai pratiquement le même âge que les grands disques qui ont marqué l’histoire du raï. Cette musique c’est mon enfance, mon adolescence, ma vie quoi… Ça a commencé quand j’écoutais les 45 tours des Frères Zergui chez moi en Algérie, à Sidi Bel Abbes, puis ceux de Cheikha Remitti, Lounes Matoub… J’ai même eu la chance de voir beaucoup de ces légendes en concert. Et puis, quand j’ai quitté l’Algérie pour Paris, dans les années 90, j’ai vu le raï exploser aux yeux du grand public avec la tournée « 1,2,3 soleil » ; Khaled et Cheb Mami, puis retomber un peu dans l’oubli. Aujourd’hui, les choses se remettent en place, petit à petit. A Paris, il y a des branchés et toutes sortes de personnes un peu chelou, comme mes potes d’Acid Arab, qui donnent un nouveau souffle à cette musique. Eux ils me voient comme un tonton (sic). Aujourd’hui, comme ils s’approprient le raï, on recommence à comprendre que cette musique fait partie de la culture française ou parisienne. En tout cas, ce n’est pas du tout propre aux reubeus.

Il t’arrive de dire que tu ne te considères pas vraiment comme un Algérien, ni totalement comme un Français, mais que tu appartiens à la culture parisienne. Qu’est ce qu’il faut y comprendre ?

Comme d’autres musiciens qui ont quitté le Maghreb pour s’installer en France, on est un peu les enfants d’un divorce. Le raï, c’est une musique d’immigration, mais on ne peut pas faire comme si l’histoire de l’indépendance et de la guerre d’Algérie n’avait pas existé, comme si tout ça n’était pas encore dans la mémoire collective. De toute manière, tout ce qui touche à l’Algérie, encore aujourd’hui, reste très passionnel. A Paris c’est différent. Récemment, on a donné un concert avec Mazalda à La Goutte d’Or, et c’était la folie furieuse avec des centaines et des centaines de personnes qui dansent, parlent, rigolent ensemble. Dans le public, il y a des blancs, des blacks, des reubeus, des jeunes de Barbès, des pépés… Ce genre de feeling de communion, je ne le trouve qu’à Paris. Dans cette ville on est tous des exilés de quelque part ou de quelque chose. On cherche tous quelque chose qu’on ne trouvera peut-être pas, d’ailleurs… Quelques jours avant on a joué au pied des immeubles à la Courneuve et ce n’était pas du tout le même topo : les gens se regardent avec méfiance, ça roule des mécaniques. C’est à pleurer, mais tu sens que l’esprit du ghetto a gagné la partie.

La musique ça commence comment pour toi à Sidi Bel Abbes ?

Au tout début, je suis comme ces gamins qui tapent dans un ballon de foot, sans comprendre ni le pourquoi, ni le comment de la démarche. Moi, au lieu du foot, il y a le chant qui va devenir mon refuge favori, le truc dans lequel je me sens à ma place. J’explique cela très simplement : j’ai grandi dans une atmosphère de vinyles. Le boulot de mon grand frère, c’était de réparer les amplis à lampe, les platines. Il en avait plein à la maison : des Philips, des Grundy ou des engins encore plus dingues qu’il entassait dans toutes les pièces et qu’il testait devant nous. J’adorais le son, le cérémonial autour du disque que tu poses sur la platine et qui grésille un peu. L’autre personne dans mon entourage familial qui me fait adorer la musique c’est mon oncle. Lui, il est parti vivre à San Francisco dans les années 60. Là-bas, il a commencé à devenir pote avec toutes sortes d’artistes émergents de l’époque, dont Carlos Santana. Ça lui arrivait de nous envoyer des colis bourrés de disques américains qui mettaient parfois six mois à arriver jusqu’en Algérie. Le jour de l’arrivée du colis, c’était la teuf, tu ne pouvez même pas imaginer. Sur les cartons, il y avait marqué California Wine. Tu ouvrais le truc, tu sortais quatre ou cinq bouteilles de vin, et, en dessous, des dizaines de 33 tours de rock, de blues, de funk. Je crois que c’est à partir de là que je fais une synthèse entre les disques de raï bien traditionnels qu’on écoutait au bled et ces vinyles ricains. Parce qu’à l’arrivée ça racontait le même genre d’histoires…

La mauvaise réputation

Donc, très vite le chant s’impose dans ta vie ?

Oui, mais de façon un peu clandestine. J’aime bien pousser la voix quand je suis encore tout gamin. Pour autant je ne le crie pas sur les toits. Je chante d’une manière pas sûre, en loucedé. Mes copains et copines savent un peu que je chante, mais comme ça. Je pousse la voix à des anniversaires dans le quartier, et je m’accompagne parfois d’un petit clavier que ma mère m’a ramené d’un de ses voyages en Espagne. Un jour, alors que je suis en primaire, un professeur me lance : « Saidi, toi qui n’arrête pas de foutre le bordel, canalise ton énergie, viens chanter au spectacle de fin d’année. » J’accepte et je me rends compte, quand même, que monter sur scène et recevoir des applaudissements, ça me fait kiffer.

Est-ce que tu dirais que tu as, plus naturellement, trouvé ta place dans la musique qu’à l’école ?

Oui, d’autant plus qu’à cette époque l’Algérie vit sous un régime très socialiste. A l’école on avait beaucoup de règles à suivre. Beaucoup trop sans doute… Tout me paraissait très rude. On était obligé de mettre des tabliers. Le samedi, on hissait le drapeau du pays dans la cour, pour le redescendre ensuite le jeudi. Toujours de façon très protocolaire, très sérieuse. Et puis, il y a les professeurs. Comme le cadre d’éducation est très rigide, ils sont parfois très durs avec les élèves, à la limite de la violence même. Je réalise donc que je ne serai jamais adapté à cet environnement et je dis à mes parents : « Moi, je ne serai jamais médecin, je ne serai jamais avocat. C’est de la merde, tout ça. J’en ai rien à foutre. » Ma famille fait semblant de ne pas capter mes envies de devenir chanteur. Ils évacuent le sujet pour ne pas me braquer, mais ne me laissent pas non plus trop d’espoir. Plus tard, ma mère me soutiendra beaucoup dans cette envie en m’emmenant à des radio-crochets à Alger. Le seul truc qu’elle ne voulait pas, c’est de me voir avec les musiciens du raï. Pour elle, c’étaient forcément des dépravés. Trop mauvaise réputation !

Cette mauvaise réputation t’attirait dans le raï ?

Oui, et aussi le fait que ça m’emmène loin de la musique dite officielle que diffusait la télé nationale. Le raï c’était la promesse d’aller enfin voir à quoi ressemble la vie dans les mauvais quartiers. Quand tu t’embarquais dans cette musique tu pouvais sentir les substances, la peur, le sexe avec les prostituées, tu rentrais dans des endroits un peu chelou. Toute cette ambiance-là me parlait. Peut-être parce que j’avais déjà grandi autour de cet « esprit de nuit ». Mon père, qui était chimiste, aimait bien sortir tard après le travail, voir des amis de passage tous entassés à la maison pour refaire le monde, la musique jusqu’à quatre heures du matin parfois. Ma mère, elle, ça la faisait flipper. Donc, automatiquement, quand je rentrais d’un concert de raï à la maison un peu trop tard, elle me virait de la maison : « Va dormir dehors ! Dégage ! » J'ai eu la chance de vivre en direct ce moment charnière où le proto raï est devenu de la pop raï avec une synthèse de vieux sons traditionnels et de rythmes plus rock ou funk.

Tu saurais expliquer pourquoi le raï de cette époque n’a pas réussi à s’imposer au-delà des frontières du Maghreb ?

Le mot raï, littéralement, ça veut dire « mon opinion », « c’est mon avis » « c’est ce que je pense ». Il y a un fond arrogant et cool qui doit s’adresser à tout le monde. Sauf qu’à un moment on l’a réduit à une musique de chicha. Prends la musique américaine ou anglaise : pop, rock, blues, funk. Ce sont des très bonnes musiques, mais surtout elles bénéficient de l’aide d’une industrie toute entière pour leur trouver un son et les populariser. Ceux qui se sont faits un nom au pays - Les Abranis, Mohamed Mazouni - ils y sont parvenus en enregistrant leurs morceaux dans les bons studios à Paris… On a connu pareil avec le cinéma Algérien : il y a eu une génération de grands réalisateurs, mais pas beaucoup de moyens de les faire connaître hors de nos frontières. Après, je ne dirais jamais que le raï est une musique qui appartient uniquement à l’Algérie, et c’est très bien comme ça. C’est le son d’Alger et de Tizi Ouzou, mais aussi celui de Paris. Tu es vraiment face à une pure musique d’immigration. C’est pour ça aussi qu’elle fait partie de ta mémoire personnelle. Tu l’as entendu dans les marchés à Belleville, dans les bistrots de l’Est parisien.

Avec l’arrivée des fondamentalistes du FIS au pouvoir en Algérie, au début des années 90, tu dois quitter ton pays pour la France. Comment ça s’est décidé ?

L’élément déclencheur, c'était les émeutes d’octobre 1988 dans toute l’Algérie. La rupture pour moi, c’est quand je me retrouve par hasard dans la rue et que je me fais courser par les flics avec des gamins. Je ne sais pas si on peut dire que j’étais un émeutier, je faisais juste un peu le con. Bref, je finis au poste sans réelle raison. Ça m’a traumatisé : j’ai quand même passé une semaine derrière les barreaux, sans manger ni boire, avec les pieds dans la flotte. Quand les flics passaient ils venaient juste pour nous arroser à grands coups de jets d’eau. Une semaine après, le parti unique au pouvoir en Algérie a chuté. Les autorités décident d’ouvrir la voie à plein de partis. Parmi eux, les Islamistes qui vont accéder au pouvoir de façon légale en plus. Et là, tu te rends compte que ceux qui réfléchissent dans ce pays deviennent un danger pour le nouveau pouvoir. J’ai vu cette montée de l’intolérance, mais je ne veux pas trop m’étaler sur cette histoire, hein, je ne suis pas sous protection…

A l’arrivée des islamistes du FIS, que devient le raï ? On se souvient de l’assassinat de Cheb Hasni en 1994...

La musique a continué à exister et à se développer. On a même connu l’apogée d’un raï gay, avec pas mal de chansons à propos d’hommes qui chantent pour des hommes. Ce style rentrait le plus normalement possible dans les foyers, ça arrivait que tu entendes les morceaux des meilleurs représentants de ce raï, comme Cheb Abdou, dans les mariages et tout ça. Après, je ne vais pas dire que tout allait bien. Quand rentrais dans certains cabarets ça pouvait être dangereux. Tu sentais que tu faisais partie d’un underground. Mais bon, braver le danger, ça n’a jamais arrêté la musique, non ? Au contraire, même. Après l’assassinat d’Hasni, les choses ont changé. Pas mal de musiciens se sont barrés. Encore aujourd’hui, personne ne comprend son assassinat. Hasni c’était une crème, quelqu’un d’une grande sensibilité. Et puis, il n’a jamais chanté la politique ; plutôt l’amour.

Ta mère a été au FLN pendant les années de guerre d’Algérie et a milité pour une Algérie indépendante de la France. Comment elle réagit quand tu lui annonces que tu quittes ton pays pour Paris ?

Elle m’a plutôt encouragé à partir pour la France. Ma mère, elle ne nourrit aucun sentiment de revanche, de haine ou de quoi que ce soit vis-à-vis de la France. C’est vrai que pendant les années de guerre d’Algérie, elle a fait de la prison. Elle a beaucoup souffert à cette période de notre Histoire, mais en même temps, elle a su séparer ce qui était de la faute des militaires de ce qui était imputable au peuple français en tant que tel.

Ton frère – celui qui réparait les amplis à lampes- s’est déjà installé à Paris. Tu ne pouvais pas faire autrement que le rejoindre ?

A un moment, il a été question que je transite quelques semaines par la France, puis que mon oncle – celui qui vivait à San Francisco – m’envoie des thunes pour que je vienne le rejoindre en Amérique. Mais ça ne s’est pas fait. Quand j’arrive en France, il fait froid, on est en plein mois de décembre. Je quittais le petit royaume que je m’étais construit en Algérie pour redevenir un inconnu. Dur ! Au départ je loge chez mon frère, vers Kremlin Bicêtre, mais surtout je zone. Pour survivre je bosse un peu dans une boite de déménagement, mais je me fais virer très vite. On me fait comprendre que je n’ai ni la carrure, ni la résistance physique pour ça. Ensuite, je me pointe le matin très tôt sur les marchés pour aider un peu. Sinon, j’aide mon frère dans son activité de matériel hi-fi. Je gratte un peu de fric comme ça. 50 francs par ci, 100 francs par là ; des biftons au black. Bon…

"Évacuer la nostalgie du pays"

Comment tu arrives à te remettre à chanter ?

Principalement, en comptant sur les coups de mains d’autres algériens qui avaient quitté le pays et qui s’étaient installés à Paris. Des potes à moi musiciens s’étaient établis en France un peu avant l’assassinat d’Hasni. Ils me rencardent et c’est comme ça que je recommence à faire des tours de chant dans des petits cabarets : le Cristal à Clichy, la Tomate Bleue… Mais sur place, je ne retrouve pas la bonne ambiance que je connaissais dans le milieu de la nuit en Algérie. A Paris, c'était plus compliqué. J’ai l’impression que le milieu mafieux est plus dur en France, plus dangereux. Mais je m’habitue malgré tout : quand je ressors d’un tour de chant dans les cabarets avec un Pascal (billet de 500 francs de l’époque, ndlr), c’est la fête. Et puis, de temps à autre, tu as des acteurs connus qui passent me voir chanter pour évacuer leur nostalgie du pays : Roger Hanin que je voyais parfois au premier rang de mes concerts avec les larmes aux yeux, Gad Elmaleh plus tard…

Quelques temps après, ta carrière prend un tournant inattendu à partir du moment où tu rencontres le musicien electro NAAB ?

On a immédiatement accroché. Au départ, moi je suis amoureux de sa frangine qui, comme lui, est brestoise. Le mec, c’est un des premiers à pratiquer la drum’n’bass en France. Je le rencontre un jour par l’intermédiaire de la frangine. Comme il sait que je chante, il me dit : « Passe un jour me voir en studio. On va voir si on peut faire un truc. » Sauf que les studios, en question, ce sont ceux du label Mercury (division du géant Universal, ndlr). Il lance un rythme jungle super déstructuré, et, moi, je ne saurais jamais pourquoi j’arrive à suivre le rythme, à accorder ma voix dessus. La sauce prend. Et me voilà embarqué sur un label très branché à l’époque : Bloom Records. C’est quand même marrant la vie : d’abord, je suis un chanteur de cabaret, et me voilà chez les branchés, avec l’ancien batteur de la Mano Negra, Santi, qui me fait signer un contrat d’édition chez Universal. Lui, il me promet de faire des grandes choses avec moi, il me file des avances, etc. C’est là que je quitte vraiment le milieu cabaret. Avec NAAB on fait un Womex à Berlin, les Transmusicales de Rennes ; on est défendu par Rémy Kolpa Kopoul qui nous ouvre les portes de la programmation de Radio Nova.

Comment tu vis la découverte par le grand public français du raï à travers les succès de Khaled, de Faudel, de Rachid Taha, mais aussi et surtout à travers cette grande tournée « 1, 2, 3 soleil » ?

Khaled, je ne sais pas… C’est une grande voix, restons-en là. Aujourd’hui, on dit parfois de moi « Sofiane Saïdi, c’est le prince du raï 2.0 ». Ça me fait marrer parce que déjà, à la fin des années 90, Faudel se faisait appeler « Le petit prince du raï ». C’est juste un emballage marketing. Je ne veux pas critiquer ces choses, mais je crois que j’ai observé ce succès d’un peu loin. En tout cas, en gardant une distance par rapport à ce cirque. Parce que c’était un peu le cirque. Ça a été le moment où une maison de disque a voulu vendre le raï comme si c’était de la variété française à la Claude François ou Daniel Balavoine. Ça me paraissait périssable. Ce mélange des trois chanteurs - Cheb Mami, Faudel et Rachid Taha – ça ne collait pas. Et ça m’énervait qu’on sous entende qu’un Faudel, tout mignon, tout gentil, valait un Cheb Mami. Mami, ça reste une voix et un charisme extraordinaire ! L’autre grand reproche que je fais à cette mise en avant soudaine du raï, c’est qu’il n’y a pas eu de service après-vente. Les maisons de disques n’ont pas signé d’autres artistes ensuite.

Comment ça ?

Il n'y a pas eu de transmission, pas de travail d’archivage ou de mémoire. C’est resté un coup de fric ou un coup d’ego, mais rien de plus. Pour les jeunes issus de l’immigration, c’est dommage. Car ces jeunes, un coup on leur dit : « Il faut être français, vous comporter comme des français », mais sans leur donner les clés pour ça. Puis, le coup d’après, on les freine : « Bon, vous ne serez jamais complètement français. Recentrez-vous sur vos racines ». Là encore, on ne leur explique ni leurs racines, ni leur histoire. Regarde un mec comme Youssou N’Dour, dans son pays, au Sénégal : il fait des trucs à Dakar, il a créé des écoles, depuis ses succès il travaille la transmission. Et je regrette un peu qu’on n’ait pas eu le même genre de personnage dans le raï. En un sens, il y a eu la même chose après la victoire de l’équipe de France de foot pendant la Coupe du Monde de 1998 : on a crié « Allez Zizou ! Vive la génération black blanc beur », mais les joueurs, eux, n’ont pas trop raconté leur histoire d’immigration. Ça aurait peut-être fait du bien qu’on en parle, parce qu’on a tellement de chance de faire de ce pays un truc positif où tout le monde vit bien avec tout le monde. J’espère qu’on va saisir cette chance cette année avec la génération Kylian Mbappé. Lui aussi est un enfant de cette immigration : père Camerounais, mère Algérienne. Donc, ça peut recommencer, et j’ai toujours l’espoir qu’on fasse le travail de mémoire. Parce que la victimisation, c’est aussi un truc qui m’emmerde fondamentalement.

Tu t’intéresses toujours à la musique qui se joue en Algérie actuellement ?

Aujourd’hui, l’Algérie revit un peu, et la musique y est pour beaucoup. Tu as de nouveau pas mal de lieux underground à Oran ou Alger, des fêtes complètement barges dans les cabarets, jusqu’à pas d’heure. Même si le sentiment religieux est encore présent dans mon pays, les mécréants recommencent à faire du bruit. Tu as par exemple, une scène rap qu’on appelle hei hei, super influencée par la consommation de psychotropes, d’ecsta’, tout ça. Il y a à peu près un mois de ça, la Marine récupère 741 kilos de cocaïne en provenance d’Amérique Latine. Comme par hasard, tout cela se passe à Oran. Personne ne sait par quels moyens la drogue est arrivée sur nos plages. Entre le moment où la Marine récupère cette cargaison échouée, et celui où ils transmettent leur butin aux gars des douanes, 40 kilos se sont évaporés. Et tu ne devineras jamais le plus marrant : depuis un mois, mes potes n’arrêtent pas de me dire : « Faut que tu reviennes Sofiane, à Oran l’ambiance a changé. Il y a des fêtes tout le temps, plein de nouveaux styles de musique qui apparaissent. » L'Algérie est un pays de contradictions, mais c’est peut-être l’avenir ?

Merci à Marc Chonnier

Sofiane Saidi & Mazalda (Carton Records / L'Autre Distribution)