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Detroit, féminisme et Tata Yoyo : La Fraîcheur redonne du sens à la techno

Detroit, féminisme et Tata Yoyo : La Fraîcheur redonne du sens à la techno

Cachets mirobolants, tournées intensives, soirées aseptisées... avec son succès populaire, la techno est elle obligée de ne plus rien raconter ? Cette question, de plus en plus d’artistes du milieu se la posent, et La Fraîcheur a décidé d’apporter sa réponse. DJ française basée à Berlin depuis quatre ans, Perrine de son vrai nom fait partie de cette catégorie d’artistes qui lient étroitement leurs créations à leur logiciel politico-social. Active sur la scène queer, elle organise des soirées Quer (50% femmes 50% hommes 50% queer 50% hétéro) dans un club de la ville, a mixé lors d’une manifestation contre l’AFD (parti d'extrême-droite allemand) à Berlin et vient de sortir Self Fullfiling Prophecy, un premier album de techno brute où l’on peut entendre des extraits de discours sur l’intersectionnalité ou le féminisme au détour de plusieurs breaks. L’occasion d’aller parler avec elle de sa vision de la techno, et des moyens d’améliorer l’espace des clubs, pour que la fête reste politique comme elle a su l’être à ses origines.

D'où vient ton envie de mélanger musique et le militantisme ?

Pour moi la musique a toujours été politique parce que j'ai toujours écouté des artistes qui en faisaient, comme IAM, Le Tigre, Nina Simone. J’ai par ailleurs vécu mes premières expériences de clubbing au Pulp (club lesbien mythique de la nuit parisienne du début des années 2000, ndlr) à 17 ans, donc j’ai baigné aussi dans cette mentalité. Mais je n'ai pas considéré que c'était mon rôle de mettre de la politique dans la musique jusqu'à ces deux dernières années. C’est en fait le climat politique et social actuel qui m’a fait changer d’avis : que ce soit la situation des femmes dans la musique électronique, l'état d'urgence sous Hollande, l'élection de Macron, il y avait trop de choses où je me disais : « Putain ce n'est pas possible de ne pas en parler ou d'être juste outrée sur les réseaux sociaux ». Je me suis dit qu'il y avait besoin de dépasser l'activisme Facebook, et j'en ai donc inclus dans ma musique, qui est devenue mon outil de communication.

Tu penses que la musique peut changer la société à son niveau ?

Elle ne va pas changer le monde toute seule, mais elle peut éveiller les consciences. Je n'aurais peut être pas été politisée aussi jeune si je n'avais pas écouté IAM gamine par exemple. La musique c'est quelque chose qui te rentre dans la tête et tu ne t'en sépares pas, que tu le veuille ou non. Ce n'est pas pour rien que quand tu as Annie Cordy dans la tête « Tata Yoyo » te reste pendant trois mois dedans. L’enfer ! (rires) Mais en suivant cette logique, si tu remplaces « Tata Yoyo » par un discours politique, tu peux aussi passer des messages. Ce qui te rentre dans le crâne à travers la musique te restera beaucoup plus en mémoire que si tu le lisais juste dans un article ou dans un documentaire.

"Exprimer librement son identité"

Tu as récemment déclaré en interview que tu considérais ton métier de DJ comme un travail social. C'est-à-dire ?

Quel que soit le club, le pays, le public pour lequel tu joues, tu es là pour créer une bande originale d'un moment donné dans la vie des gens. Je ne suis pas là pour me branler et montrer aux gens que ma musique est cool. Je suis là pour les gens ! Qu'ils soient là pour draguer, pour danser, pour oublier qu'ils viennent de se faire virer au taff, ils sont là pour oublier quelque chose à un moment donné. Et puis le club est tellement associé à la fête qu'on oublie parfois que c'est un espace-refuge pour plein de gens. Qu’ils soient queer, trans, de couleur, ou pauvres, certaines personnes prennent aussi cet endroit pour exprimer librement leur identité, sans les discriminations qu’ils subissent au quotidien. Ce n’est pas un espace anodin pour certaines personnes et il faut que je prenne ça en compte. Donc oui, c'est du travail social.

Tu es allée enregistrer ton album à Detroit pendant six semaines. Qu'est-ce que tu as trouvé là bas ?

La ville a évidemment influencé la musique de mon album, mais c’est surtout ma rencontre avec Mike Banks (fondateur du collectif techno militant Underground Resistance, ndlr) qui a eu un impact sur moi : le soir de mon arrivée, j'ai passé la nuit à discuter avec Mike Banks dans la cuisine du bâtiment d’Underground Resistance où je résidais. Toutes les conversations que l'on a eu sur la politique, sur la société, sur la musique, sur la culture, sur le deejaying, m'ont confortées dans la direction que je voulais prendre avec mon album. Je savais que je voulais faire un disque avec des composantes politiques, je savais que ça pouvait être un risque, mais je ne savais pas comment le faire. Et en fait dès le premier soir passé à discuter avec lui, les choses sont devenues évidentes.

Qu'est-ce que tu as appris plus précisément à sa rencontre ?

Mike Banks est une preuve vivante que tu n'as jamais terminé de t'occuper de ta communauté. Il a fondé Underground Resistance, mais contrairement aux autres qui se sont concentrés sur leur carrière musicale, lui a décidé de s'occuper de son quartier à Detroit. Le bâtiment de Underground Resistance à Detroit, c'est lui qui l'a retapé tout seul, et les gens avec qui il a fait ces travaux, ce sont des gens qu'il a récupéré dans le quartier qui sont dépendants, ou à la rue. Et il les fait travailler pour qu’ils se remettent sur les rails. Dans le bâtiment d'Underground Resistance, Banks a aussi monté un studio de répétition pour les petits groupes de Detroit, et en dehors de la musique, il organise des tournois de baseball pour les jeunes du quartier quand il peut. Il ne faut pas oublier de prendre soin des gens qui font partie de ta communauté - même lorsque tu rencontres le succès - et c'est ce que représente Mike Banks.

Ce n'est pas ce que tu essayes de faire à ton niveau à Berlin avec les soirées queer que tu organises ?

Un peu oui ! Je ne pense pas changer le monde à moi toute seule, mais c'est mon rôle de participer à la solution de certains problèmes. Je ne peux par exemple pas pointer du doigt le fait qu'il n'y ait pas assez de meufs qui mixent et ensuite organiser une soirée avec aucune meuf sur le line-up. Je ne peux pas regretter qu'il y ait des scènes homos et hétéros séparées, et ne pas faire de soirée où les gens sont mélangés. Chaque opportunité de travail que j'ai, je l'utilise pour essayer de passer un message : pour les prochains remixs de mon album, je vais par exemple faire attention à ce qu'il y ait des filles, des queers, des gens de couleur... En fait, à chaque fois que j'ai une opportunité de travail, j’essaye de la remettre dans ma vision globale des choses. Quelle que soit ta communauté, qu'elle soit religieuse, ethnique, politique, ou de genre, tu es un groupe qui n'es a priori pas forcément bien regardé de l'extérieur. Donc c'est important de se serrer les coudes, et de participer à la solution d'un problème que tu pointes du doigt.

Tu parlais du Pulp. Beaucoup de femmes DJ parlent de ce club aujourd'hui. Tu penses qu'il y a une génération Pulp qui existe ?

Je pense que ça a été formateur oui. Il y a eu deux générations avec ce club : celle qui y a joué, les Chloé, Jennifer Cardini, DJ Sextoy, Ivan Smagghe, Guido Minisky de Acid Arab, et la génération à moi, qui avait dix ans de moins et qui y est allée jeune. C’était la première fois de ma vie que je voyais des DJs jouer, et la moitié d’entre elles étaient des femmes, donc je ne me suis jamais posée la question de savoir si j'avais le droit de faire DJ. J’ai pu immédiatement m'identifier à elles, et j'ai donc commencé à aussi mixer à la même époque. Aujourd’hui, je vois plein de femmes qui se demandent encore si elles ont leur place en tant que DJ au milieu des hommes, alors que de mon côté je ne me suis jamais posée cette question. Parce que le Pulp m'a montré dès le début que c’était normal. Ça m'a fait économiser un paquet d'années de crise existentielle d’une certaine manière (rires).

Sur ton album, tu as pris des extraits de discours politiques sur plusieurs morceaux. Il se passe quelque chose quand tu passes ces enregistrements en club ?

Oui ! Je joue beaucoup « The Movement » parce que c'est le plus dancefloor, et j’ai récemment vécu une réaction particulière : c'était fin juin à Dunkerque, et pendant le break du morceau, au moment où l’activiste Angela Davis commençait à parler d’intersectionnalité (solidarité entre les diverses luttes sociales, ndlr), les gens se sont mis à hurler. C'était un set particulièrement intense et je les sentais autant réactifs sur la musique que sur le message du discours, sur une thématique particulièrement importante pour moi. Je me suis littéralement mise à chialer derrière mes platines. Jusqu'à présent je m’étais toujours dit que j'allais un peu forcer la politique à rentrer dans le club, que ça plaise aux gens ou pas, et ils devraient faire avec. Et là j’ai réalisé qu’il y avait vraiment moyen qu’une partie de la population se sente représentée ou concernée par des questions sociales à travers la musique. Je me suis dit : « Je ne suis pas en train de les faire chier en fait ».

La Fraîcheur - Self Fulfilling Prophecy (Infiné)