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Tout ce que vous avez (peut-être) loupé aux Eurockéennes de Belfort

Tout ce que vous avez (peut-être) loupé aux Eurockéennes de Belfort

Cette année, les Eurockéennes de Belfort fêtaient leurs 30 ans avec Nine Inch Nails, les Queens of the Stone Age, beaucoup de rap et plein de petits noms bienvenus. On y a rencontré un taxi secouriste, un DJ privé de football et un collectionneur de sombreros. Olé !

Sur le site du festival belfortain, personne ne sait vraiment expliquer la provenance de la boue rouge qui compose le sol. La matière garde en elle son secret de fabrication, ainsi que l’odeur de trente ans de fêtes, d’excès de sébum des festivaliers et de cornets de frites renversés en plein pogo. Surtout, le sol couleur sang coagulé peut prendre plusieurs formes selon la météo. L’averse qui s’est abattue pendant quatre heures sur le site au soir de la première journée de l’édition 2018 aura particulièrement perturbé le précaire équilibre qui permet à toutes ces molécules organiques de se lier les unes aux autres pour former un sol rigide. L’ambiance au bord du lac rappelait cette scène de Jurassic Park dans laquelle l’horrible Dennis Nedry tente de remorquer son 4x4 sous une pluie tropicale, avant d’être mortellement attaqué par un Dilophosaure. Il fallait faire preuve de beaucoup de lâché-prise et être muni d’au moins deux K-Way pour pouvoir apprécier les lives de Texas et d’Orelsan, les deux gros noms du jour. Irrésistible, l’électro néerlandaise de Fatima Yamaha aura servi d’abri aux derniers énervés qui savent que la pluie ne pèse pas lourd face à un rythme de 808. « Les Eurockéennes sans la pluie, ça n’est pas vraiment les Eurockéennes ». La phrase est de Philippe Bel, un des 23 taxis belfortains qui servent de navette entre le festival et la gare de Belfort. Lui sait de quoi il parle, il avait servi comme secouriste lors de l’édition de 1992 : « Ce que vous voyez là, ça n’est rien. A l’époque c’était pire que Woodstock. Les festivaliers, ils se jetaient dans la boue, à poil même parfois ». Certainement satisfait de son effet, le voilà qui reconstitue avec la gestuelle adaptée le jeu favori des fêtards d’alors : « Ils cassaient des bouteilles en verre pour faire un petit tas au sol et puis ils s’amusaient à courir pieds-nus par-dessus. Je ne vous raconte pas la galère pour retirer le verre des pieds des gens ». Aucune scène comparable lors de l’édition 2018. Pas de « sexe, drogue, rock’n’roll et tessons de bouteilles » en tout cas sur le front de Juliette Armanet ou Bigflo & Oli. Ce qui ne constitue pas exactement la surprise du siècle. Ce qui suit, par contre…

 

Un malheureux DJ a joué en même temps que les Bleus

« Les vrais ils savent pour la pluie, ils mettent des bottes » conseille Philippe. Au deuxième jour du festival, beaucoup parmi les festivaliers ont pris note. Dans les rayons du Leclerc de Belfort, les paires disponibles se font rares. Face à l’adversité, certains se rabattent sur des sabots de jardinage. Mais, déjà, le soleil est de retour et de toute façon, c’est l’événement du jour qui préoccupe les festivaliers : les Bleus affrontent l’Uruguay en quart de finale de la Coupe du Monde. L’occasion de parler football avec la seule personne sur le site certaine de ne pas pouvoir suivre le match : Prieur de la Marne, dont le DJ Set est prévu pendant la rencontre. « C’est quoi le score du coup ? » demande-t-il à peine sorti de scène. En backstage, l’écran qui diffuse la rencontre bugge. Il s’allume une cigarette : « Je n’ai joué qu’un quart d’heure mais il n’y avait pas grand monde, forcément ». Le football fait pourtant partie intégrante de la vie du DJ-graphiste : « J’ai fait sport étude mais j’étais surtout numéro 10 dans le club de Feytiat, près de Limoges. J’ai arrêté parce que je n’avais pas le bon gabarit ». Ce coup du sort lui aura quand de même permis de jouer sur la Plage du festival dont la programmation a été confiée à Beth Ditto : à retenir en priorité le live de Faka, duo sud-africain et queer, qui ont pu représenter le Gqom, leur style de prédilection dérivé de la House et du Kwaito. Sur la grande scène, Nine Inch Nails a fait son effet devant un public pas forcément conquis et qui déserte rapidement.

Viagra Boys, par Jean-Vic Chapus

L’effet Viagra

« Nice to meet you, my name’s Sebastian… » Il tend la main mollement et éclaire son regard d’une drôle de lueur. La lueur ? Celle des gamins marginaux dans les films américains plein de sud sauvage, d’autoroutes vers nulle-part et de shoots de colle à rustine pour tromper l’ennui des banlieues pavillonnaires. Sebastian Murphy a 28 ans. Depuis qu’il s’est relocalisé en Suède et est devenu le frontman des Viagra Boys, sa réputation est celle d’un rock’n’roll animal ingérable, glauque et captivant. Son corps tout entier est tatoué. Cela lui arrive de errer dans les loges avant un concert en se parlant à lui-même. Sur scène il danse, hurle et écarquille des grands yeux hallucinés à la manière d’un Iggy Pop ou d’un Ian Curtis. Une dernière ? Il n’est jamais meilleur que quand il chante la recherche des produits prohibés (« Research Chemicals ») comme si sa vie en dépendait. « Ma jeunesse ça a d’abord été la découverte du rock de Pere Ubu, de Suicide et de The Stooges à dix ans grâce à mon père, puis une adolescence solitaire à cause justement de ce putain de rock bizarre. » La suite ? Sebastian, les yeux toujours dans le flou : « A 17 ans il y a eu la cassure et la délinquance. C’est là que j’ai déçu ceux qui me faisaient confiance. Mais je ne veux pas trop parler de ça… » Pour dire vrai, Sebastian Murphy a vécu en décalage complet dans la Californie « high tech, riche et saine » de San Francisco et sa Bay Area. La légende raconte même qu’en guise de « cassure », il y aurait eu plusieurs délits tout sauf mineurs qui l’auraient amené à former ce choix : soit la prison ferme, soit le départ forcé des États-Unis. Comme la mère de Sebastian est suédoise, le garçon se relocalise du côté de Stockholm, courant 2007. « Pas facile au départ, grince-t-il en essayant de gratter une blonde avec filtre. Comment tu veux qu’un connard dans mon genre se sente chez lui dans un pays où ils sont tous grands, blonds, sains, riches, bien élevés et extrêmement conscients de leur apparence ? Oui, on peut parler d’enfer quand on découvre la social-démocratie à la scandinave. » Pour combattre l’enfer, Sebastian a décidé de se ranger du côté des outsiders, les vrais. Objectif : rejouer en groupe les grandes heures du punk rock en cochant bien les cases Dead Kennedys, Pixies et Iggy & The Stooges. En live cela se transforme en vrai frisson punk des Eurockéennes livré autour de 2h du matin le temps d’un concert aussi intense que fracassé. Danses sans queue ni tête torse-nu, guitare, basse et batterie en rang (très) serré. Il y a même des bongos et un saxophoniste free jazz dont le jeu consiste à tout faire dérailler dans le chaos. Ce live a aussi rappelé que les Queens Of The Stone Age - invités sur la grande scène une heure avant - sont sans doute devenus trop sérieux, bling bling et mécaniques. Place à prendre pour les Suédois ? A la rentrée 2018, les Viagra Boys auront sorti leur premier album. Il sera alors temps pour Sebastian Murphy de devenir l’héritier d’un rock toujours sur la ligne blanche. Contraint et forcé.

Sylvain, Ô sombrero de la mer

Au troisième jour du festival, le public s’est largement rajeuni. Les bacheliers viennent d’être fixés sur leur sort. Des groupes de copines, paillettes sur les yeux, font le tour de leurs amis contraints à passer les rattrapages. Ceux-là n’auront pas la chance de voir Moha la Squale, fêté par le jeune public comme s’il faisait déjà partie du patrimoine hip hop français au même titre qu’un NTM ou qu’un Rohff. La scène de la Plage investie par le rappeur de la Banane est rendue inaccessible par une foule collée-serrée. Les amateurs de rap auront préféré le concert de Damso sur la grande scène. C’est là qu’a eu lieu la rencontre avec Sylvain, adjoint d’élu à la région Bourgogne-Franche-Comté. Il porte un sombrero. « C’est un vrai sombrero. Je l’ai acheté dans l’État de Morelos ». Sylvain en possède en fait huit : « Je collectionne mais je ne peux pas les porter tous les jours. Je les garde pour les grandes occasions, comme les festivals, les anniversaires ou les baptêmes ». Et ramener des sombreros de cette taille depuis le Mexique n’est pas évident : « Je ne pourrais pas les ramener en soute, ils seraient abîmés pendant le transport. Alors ce que je fais c’est que je le porte. Si j’en achète plusieurs, je les empile ». Pour finir la journée, une bonne surprise : Rick Ross sur la scène Greenroom, ultra charismatique, a enchaînés les hits entrecoupés de samples de sirènes de police, de bruits de flingues et du fameux « maymaymay Maybach Music ». Au milieu du public, un pogo violent s’organise, soulevant des cumulonimbus de poussière rouge, obligeant certains à respirer sous leur t-shirt pour éviter l’asphyxie. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux avaient les yeux rouges.

BCUC, par Jean-Vic Chapus

Demain l’Afrique

Les pieds dans la boue ocre à peine séchée, des jeunes gens peinturlurés aux couleurs bleu blanc et rouge hurlent « On est en demi ! On est en demi ». Comme il est tard et que l’on fête déjà la fin des examens, certains ont des difficultés d’élocution. Voire des pertes du sens de l’orientation dans la nuit des Eurockéennes où il devient difficile de se repérer sur la presqu’île du Malsaucy. Il y en a qui n’ont pas réussi à se frayer un chemin sur le devant de la grande scène pour apercevoir la messe indus Nine Inch Nails, d’autres qui pensent qu’après avoir entendu le supergroupe Prophets of Rage reprendre difficilement « Killing in the Name », il serait de bon ton de voir les vétérans de FFF s’agiter sur « Ac2N ». Sur la scène de la Loggia un autre chant s’installe. Plus moite, et moins uniformément masculin. Aujourd’hui et demain l’Afrique. Baloji est donc une grande tige Belge d’origine Congolaise qui aura réussi un petit exploit en ce jour de double quart de finale : amener à l’atmosphère des Eurockéennes de Belfort assez de soul, de funk et de transe africaine pour en redemander jusqu’à l’aube. A la manière d’un Fela Kuti ou d’un rappeur américain east coast des 90s, l’homme sait imposer son charisme et son sens du groove tout particulier. Pas une mince affaire dans un festival où le rock, l’électro et même le hip hop sont souvent validées par une seule et même sanction : pogo des familles pour tou(te)s et advienne que pourra. Plus nuancé, Baloji aura réussi à canaliser la testostérone puis à la transformer en une grande sensualité générale. Pour cela quelques ingrédients simples : rumba congolaise, assurance, faux plats psychédéliques, blues, accélérations zouk et un groupe de musiciens qui ne relâchent jamais la cadence le temps d’un set construit en montée permanente. Résultat : tout le monde ou presque danse et écarquille les yeux. Cet instant de pure lévitation collective se reproduira le lendemain, avec cette fois-ci les Sud Africains de BCUC à la manœuvre. Maintenant la question : en plus d’avoir sorti un des albums de l’année (137 Avenue Kaniama) Baloji peut-il devenir le grand gagnant de la saison des festivals 2018 ? Il est 1h45 quand l’homme termine son live par une pointe d’arrogance : « Merci Belfort. France, rendez-vous mardi soir, mais on va vous battre ». Provocation facile ? Disons qu’en ce jour de gloire nationale pour la Belgique (victoire des diables rouges de Lukaku et Hazard contre le prétendument imbattable Brésil de Neymar) tout paraît permis : le meilleur live des Eurockéennes 2018 et un excès de confiance.