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Hare Squead, ou le gospel hip-hop du nouveau Dublin

Hare Squead, ou le gospel hip-hop du nouveau Dublin

Symbole d'un pays en pleine mutation, une jeune vague de musiciens afro-irlandais est en train de prendre une place à part dans le paysage musical de l'île. À sa tête, Hare Squead, duo de la banlieue sud de Dublin dont la versatilité entre rap, pop, électro et R&B évoque les premières heures d'Outkast. Sauf qu'à l'image du compatriote Rejjie Snow, leur manque de productivité (six chansons sorties en trois ans) tendrait presque à l'auto-flagellation...

« Des fleurs à la fenêtre pour toi bébé, des fleurs au matin » : sur le refrain de « Flowers », leur dernier single, Hare Squead n'a pas peur d'être tout mignon. Accompagnée d'un beat dansant au piano bondissant, le duo dublinois partage sa vision de la séduction, jeu de plaisir et d'honnête bienveillance où l'ironie n'a pas sa place. Attablé à une terrasse ensoleillée de Dublin, Lilo Blues confirme en surjouant le restafari : « Yeaaaah man, on est tout peace & love nous. On me demande pourquoi j'ai l'air si content tout le temps. Moi je réponds : détendez-vous les gars, souriez, il fait beau dehors ! » Moitié de ce duo formée en 2014, ce jeune Irlandais aux dreadlocks noires dégage en effet une constante bonhomie, aussi contagieuse que celle de « Flowers ». À côté de lui, son acolyte Tony Konstone possède lui une aura plus dure, allure sèche, accent de garnement et voix rocailleuse. Ce que l'on pressentait à l'écoute de leur musique semble alors se cristalliser physiquement : Hare Squead est une sorte de résurrection européenne d'Outkast. À droite de la table, Lilo a l'oreille musicale et la spiritualité excentrique d'André 3000. À gauche, Tony a la street-cred du gros Big Boi. Ensemble, ils proposent un mélange de sons et d'influences qui dialoguent dans une joie aux accents psychédéliques, que Lilo analyse comme un simple prolongement de sa personnalité : « Je déteste être le même mec tout le temps » sourit-il.

Lilo Blues et Tony Konstone se sont rencontrés à l'adolescence chez eux à Tallaght, une ville nouvelle élevée dans les années 1970 à 13 km au sud-ouest de Dublin. Une banlieue qu'on pourrait donc comparer à nos Pontoise ou St Quentin-en-Yvelines, si jamais elles étaient devenues comme Tallaght la quatrième ville du pays. Un monstre de béton donc à l'échelle irlandaise, créature qui s'est forgée sa propre identité par le football (Shamrock Rovers, club le plus titré du pays, y a élu domicile, tout comme la famille du célèbre attaquant Robbie Keane) et les différentes communautés qui s'y côtoient depuis que l'Irlande est sortie de la rurale pauvreté. Konstone est arrivé d'Égypte à l'âge de deux ans. Le père de Blues vient lui du Congo francophone. À Tallaght, celui-ci s'est mué en pasteur de l'Église pentecôtiste, le genre de lieu où l'on célèbre l'amour de Dieu en musique. Pas étonnant donc de découvrir que le fils s'y est formé, emmené par son père derrière le clavier de l'église locale. « Notre meilleure interprétation de l'Amour, c'est Dieu, continue-t-il d'ailleurs à dégainer, avant de mentionner l'impact musical de cette initiation. J'aurais juste pu composer des beats simples et rapper dessus, je sais faire ça. Mais l'église m'a fait explorer un rapport plus profond à la musique. » Musique religieuse, musique africaine, musique afro-américaine, voilà les sons qui passent à la maison de Tony et Lilo avant d'écouter la pop, l'électro et le rock anglo-saxon populaire dans la jeunesse irlandaise. Une histoire classique de mélange culturel donc, mais encore récent pour l'Irlande, pays d'émigration dont la jeune génération est la première à avoir grandi, à cette échelle, dans le multiculturalisme.

Conséquence : à l'instar des pays alentour, la culture hip-hop et R&B s'impose en Irlande. Pour preuve Longitude, l'un des plus gros festivals du pays, conclut cet été un revirement total entamé il y a deux ans, passant en 2015 d'une tête d'affiche Chemical Brothers/Alt-J/Hozier à aujourd'hui J. Cole/Travis Scott/Solange. Sans compter un reste de programmation à presque 100% rap et R&B. Résultat : la musique de Hare Squead décolle. En 2016, leur premier single teinté d’EDM « If I Ask » tourne assez pour déclencher l'intérêt de plusieurs labels à Dublin. La major Columbia remporte la mise. S'en suit une tournée en première partie de Dua Lipa, la nouvelle starlette pop anglaise, et les compliments du Guardian qui les décrit comme « le groupe local sur le point de devenir global » et les « pionners d'un boom créatif à Dublin ». Et puis... plus grand chose, ou en tout cas pas assez. En cause : le départ d'un ex-troisième larron. Parce que Hare Squead, à sa création en 2014, était un trio. Le nom de la troisième roue du tricycle ? Jessy Rose, chanteur R&B à la Frank Ocean rencontré sur un skatepark du centre de Dublin, vers le quartier Temple Bar. Charismatique, commercial et accrocheur, Rose était vu par certains comme la star de Hare Squead. Voilà peut-être pourquoi il a préféré « tenter son truc de son côté » comme nous l'indique le manager du groupe (et de Sinead O'Connor à plusieurs reprises par le passé). Le dublinois, officiellement parti de Hare Squead au même moment, a en effet publié deux morceaux solo à la fin de l'année 2017. Sauf que les mots de Lilo Blues racontent une autre histoire : « Je ne veux pas trop en parler. Tout ce que j'ai à dire, c'est Jah bless him, je prie pour qu'il aille mieux ». C'est à dire ? « Que Dieu le bénisse » zigzague-t-il encore, sans pour autant perdre son sourire. Dublin demeurant une petite ville, on entend dire que Jessy Rose serait devenu un peu fou, entre perte de contact avec la réalité et grosse tête.

Coïncidence ou non, Hare Squead a aussi perdu son contrat avec Columbia au cours des derniers mois. « Ils voulaient juste qu'on fasse un hit comme le premier single, alors qu'on cherche autre chose, analyse Lilo après coup. On a signé avec eux parce qu'ils avaient la meilleure offre, mais ils n'ont pas du tout su quoi faire de nous. Le mec qui nous a supervisé, je ne l'ai pas vu depuis 2016. On a enregistré plein de trucs, mais à chaque fois, ils revenaient vers nous en mode 'non, faut changer ça, non faut attendre un autre mix pour la sortir'. Même 'Herside Story' ils ne l'aimaient pas alors qu'elle est devenue notre chanson la plus populaire. Ils voulaient juste un hit commercial et ne comprennent pas encore le changement de son et de génération de ces dernières années. Ces morceaux qu'on a enregistré, fallait les mettre sur internet, fallait être actif ! Donc évidemment, cette rupture de contrat nous a frustré, mais en même temps, je suis juste impatient de sortir nos trucs en toute liberté. » Selon un tout récent post Facebook, une mixtape serait imminente.

"Autre chose que des terrains de foot et des skateparks à Tallaght"

Alors, à quoi ressemble l'avenir de Hare Squead sans Jessy Rose ? Pas de place pour le fatalisme sauce Tallaght à en croire Lilo Blues : « J'ai beaucoup d'amis très intelligents et passionnés qui n'ont pas suivi leurs rêves parce qu'ils ne leur semblaient pas réalistes. Il faut qu'on fasse comprendre aux gens de Tallaght qu'eux aussi peuvent faire ce qu'ils veulent. Un mec comme Conor McGregor qui part de sa banlieue de Crumlin pour devenir une superstar mondiale, c'est incroyable et ça inspire ! Il faut davantage d'exemples comme lui et autre chose que des terrains de foot et des skateparks à Tallaght ». À l'image de Rejjie Snow, parti de Dublin à la première occasion, Tony et Lilo planifient un déménagement à Londres. Là où ça se passe. Ils le savent pourtant : Londres n'est pas facile à vivre et ce départ pourrait occasionner une longue suite de galères précaires. Une chose est sûre : Lilo gardera le sourire et la musique de Hare Squead sera mélodique et positive. « Quand on a enregistré 'Flowers', notre morceau le plus joyeux, on traversait sûrement la pire période de notre vie, des trucs vraiment chauds » insiste-t-il, sans s'étendre. Une habitude chez ce duo dont la toute première chanson commençait par « je n'aurais jamais cru parvenir à sortir de ce bordel, mais je sais que j'aurais pu prendre le mauvais chemin » avant de passer à autre chose, comme pour immédiatement mettre de côté les turbulences classiques d'une jeunesse en banlieue populaire. Ils ne sont pas là pour jouer les durs, tout en faisant savoir qu'ils en auraient tout à fait été capables. « Je ne suis pas que rappeur, je suis musicien » affirme Lilo avec détermination. Même son de cloche chez Tony au moment de discuter des deux nouveaux morceaux d'André 3000 : « Les gens attendent de lui du rap contemporain, et boom ! Il débarque avec des compositions jazz. J'aime ça ». En attendant de devenir leurs successeurs, Tony Konstone, Lilo Blues et Jessy Rose avaient choisi de reprendre le « Roses » d'Outkast au micro de la radio BBC 1 il y a quelques temps. Décidément, encore et toujours une histoire de fleurs.