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Agent of Change : les secrets de la loi qui pourrait sauver la fête anglaise

Agent of Change : les secrets de la loi qui pourrait sauver la fête anglaise

C'est un refrain qui se chantonne depuis quelques temps déjà, le Londres de la nuit se meurt. Face à l’explosion des loyers et une certaine aseptisation, un tiers des salles de concerts britanniques auraient fermé ces dix dernières années. Face à cette problématique, des associations issues de l’industrie de la musique, soutenues par des grands noms et des personnalités politiques de tous bords se sont unies pour trouver une solution, à travers un projet de loi du nom d’Agent of Change.

Derrière les Ray Ban aviateurs effet miroir de Mark Davyd, on devine un regard emprunt de mélancolie. En short beige, sandales de cuir et chemisette, dans la canicule londonienne, le quinquagénaire est assis sur les marches du 100 Wardour Street, en plein Soho. Malgré un pupitre de bois à l’entrée, marque des restaurants chics, l’établissement offre le fastidieux menu des brasseries sans imagination : burger trop cher, linguini aux crevettes et gnocchi au pesto pour les végétariens. Mark n’y a jamais mangé, mais connaît bien l’adresse. La première fois qu’il y a traîné ses guêtres, c’était en 1980, quand l’endroit abritait encore le Marquee, salle de concert légendaire qui aura accueilli les Rolling Stones, The Kinks ou Queen. Ce soir là, c’est aussi la première de The Sound, ténébreuse formation post-punk. « Il y avait de longues queues, se souvient-il, toisant le trottoir. Les gens portaient des longs manteaux militaires, des habits camouflages, les cheveux coiffés assez haut. Le look Echo & The Bunnymen intégral. On était fiers d’être là, il y avait une sorte de mentalité de gang entre le public et les groupes. C’était une expérience communautaire. » Avant, comme souvent, Mark et ses potes ont bu des coups au Ship, le pub au bout de la file, connue pour les frasques de Keith Moon, repère des Sex Pistols et du Clash.De cette époque, il ne reste plus que des souvenirs, engloutis par les Starbucks, chaînes de restos mexicains et de fast-food. Monument de l’Histoire musicale britannique, le Marquee fermait définitivement en 2008. « Le phénomène était national, grimace Mark Davyd. Des clubs mythiques fermaient à Leeds, à Leicester et personne ne faisait rien. Puis ça a été le tour du Marquee. » Là non plus, personne ne bouge et Mark se demande : « Si même le Marquee ne survit pas, qu’est-ce que ça dit de Londres ? » Rien de très bon, certainement. Il décide donc d’agir. Après une carrière de tourneur et manager de groupes punks oubliés, Mark montait dans les années 90 sa propre salle, le Tunbridge Wells Forum, dans le Kent. En 2014, il crée le Music Venue Trust, avec des patrons de salles de tout le Royaume Uni, d’Édimbourg à Belfast jusqu’au cœur de Londres. Dès septembre, le Trust lance une pétition destinée au ministre de la culture conservateur, Sajid David, réclamant la mise en place du principe de l’Agent of Change. Une idée simple, conceptualisée à l'origine en Australie, selon laquelle « la personne ou le business responsable d’un changement est aussi responsable de l’impact de ce changement. » Traduction : si un immeuble est construit près d’une salle de concert, les développeurs doivent l’insonoriser. Si en revanche une salle se monte près d'habitations, c’est à elle de s’en charger. En une semaine, la pétition récolte 10 000 signatures. « On faisait tous le même constat, reprend Davyd, quittant Wardour street. Passer devant le Marquee, c’est triste. Mais ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’il n’y a pas un autre Marquee, ici ou ailleurs. On avait une vingtaine d’endroits comme ça sur trois kilomètres carrés. Maintenant, il n’y a plus qu’un. » Après cinq minutes de marche lente, Mark Davyd s’arrête devant une porte vitrée élégante sur Oxford Street. Au sous-sol, se situe le 100 Club : la dernière salle de concert du cœur de Londres, qu’Agent of Change pourrait protéger.

Si Soho a perdu de son âme, la longue artère centrale est quant à elle ravagée par le néant du capitalisme. La culture a fait place au vide, dans une rue que les Londoniens préfèrent éviter, abandonnant ses trottoirs à des hordes de touristes, pas impressionnés pour un sou, mais dépensant quand même leurs salaires chez Primark ou Foot Locker. « Je ne reconnais plus Oxford Street, souffle Jeff Horton, qui a pris la suite de son père à la tête du 100 Club en 1984. C’est devenu fade, ennuyeux. Il y a 15 ans, c’était encore un endroit très excitant avec des salles de concerts, des pubs, des cinémas. C’est ça que les gens veulent voir, pas un magasin de téléphones portables. » Il n’y a pas si longtemps, avant la fermeture des débits de boisson vers 1h, Oxford Street était encore animée. Aujourd’hui, les seuls individus à arpenter la rue une fois les magasins fermés se rendent au 100 Club. Biceps serrés dans un t-shirt noir, cheveux d’argent bien coiffés et Asics aux pieds, Horton est venu pour la première fois au club familial à l’âge de 4 ans, le matin de Noël. Il se souvient aussi d’avoir fêté ses 6 ans dans la vieille salle aux murs rouges. Plus tard, c’est là qu’il rencontrait son héros : Joe Strummer. Dernier des Mohicans, il peine encore à saisir comment son monde a pu changer si vite, comme si on venait de le jeter dans un futur auquel il ne comprend rien. « On vit dans une société dystopique, lâche-t-il. On a des grands immeubles vides, car personne n’a les moyens d’y résider. La nuit, des gens qui n’ont rien dorment dans les entrées. Et les quelques personnes qui viennent vivre ici se plaignent qu’on tousse ou parle dans la rue. Pourquoi venir habiter le centre de Londres si tu ne supportes pas la plus élémentaire communication humaine ? » Horton peste contre la gentrification, les portfolios immobiliers de milliardaires, les loyers exorbitants, les 1400 livres de taxes qu’il doit payer chaque mois pour rester ouvert. Menacée de fermeture en 2011, l’affaire familiale ne doit sa survie qu’à une marque, Converse. Le patron de l’époque, ancien batteur punk, propose alors de sponsoriser la salle « qui compte beaucoup pour lui. » Depuis, c’est Fred Perry qui a repris cette belle association. Sauvé, le 100 Club demeure sur la sellette. La programmation est ouverte et reçoit les artistes émergents, comme YOWL ou LA Salami, mais demeure largement nostalgique. Plus tard dans la soirée, c’est Wreckless Eric qui vient chanter Whole Wide World, son tube de 1977. Dans les toilettes malodorantes, des quinquagénaires racontent comment l’endroit n’a pas changé depuis les années 80, ravis de se retrouver ensemble dans le musée de leur jeunesse.Bientôt 71 ans, John Spellar avoue passer des soirées encore plus calmes. S'il sort, c’est pour voir un groupe de jazz au pub près du Parlement. Lunettes de vue rectangulaires, veste de costume chaude sur chemise au blanc immaculé serrant son embonpoint, John Spellar est presque l’image par défaut que l’on se fait d’un homme politique. Si ce n’est sa barbe blanche. Le 10 janvier 2018, c’est pourtant lui, le député travailliste de Birmingham Nord, qui introduit la loi Agent of Change à la Chambre des Communes. Une fois les portiques de sécurité passés, il reçoit quelques semaines plus tard à la cantine du Parlement, les doigts croisés sur une table en bois. « En principe, quand on introduit une mesure, on doit déclarer son intérêt, sourit-il. J’ai déclaré mon absence d’intérêt. Je n’ai aucune envie de me rendre au Ministry of Sound ou quelconque endroit gorgé de décibels. » C’est un peu, en réalité, pour cette raison que Spellar a été choisi pour présenter la loi : il n’est pas partisan. Il ne travaille pas dans la musique et n’a aucun Jeff Horton comme ami. Pourquoi avoir présenté cette mesure, alors ? « Parce que les petites salles offrent des opportunités aux jeunes musiciens, explique-t-il. Notamment ceux issus de la classe ouvrière. »Lors d’un meeting, Spellar a par exemple rencontré Paul McCartney, qui soutient le projet, comme d’autres grands noms de la musique britannique, parmi lesquels Ray Davies ou Brian Eno. L’ancien Beatles lui confiait : « Le moment charnière pour un musicien est cette phase à laquelle tu fais le saut entre jouer à temps plein et en faire ton métier. J’ai fait ce saut trois fois, ce n’est qu’à la dernière que ça a marché. Je n’ai réussi que parce que je pouvais jouer dans des petites salles, qui me supportaient financièrement. » Pour Spellar et le Labour, comme pour les Conservateurs au pouvoir, il s’agit aussi d’un retour sur investissement. Des grosses stars comme Adele ou Coldplay doivent bien commencer quelque part, avant de nourrir l’industrie musicale britannique. Ensuite, le travailliste sait que la musique est ce qui attire en partie les étrangers à Londres et au Royaume-Uni. À l’heure du Brexit, il serait contre-productif de s’en passer. « Ça peut être important pour une compagnie, reprend-t-il. Quand une grosse boîte de tech recrute, son personnel choisit aussi un cadre de vie. Être basé à Londres doit rester un avantage par rapport à Francfort, Luxembourg ou Zürich, où tout ferme très tôt. » La problématique concerne donc tout le monde. Au-delà des partis, les nations tombent d’accord. Les gouvernements locaux suivent au Pays de Galles et même en Écosse, avec le Scottish National Party. Reste que le processus législatif est long. Mi-juin, le projet de loi Agent of Change devait faire l’objet d’une seconde lecture, repoussée. Seulement un contretemps, d’après Mark Davyd. « Je pense que ce sera effectif en septembre », assure-t-il. La version finale du projet sera publiée le 16 juillet en Angleterre. « Mais Agent of Change n’est qu’une première étape. Chaque chose en son temps, mais quand ce sera réglé, on devra s’occuper de l’industrie musicale elle-même, et de comment elle répartit ses revenus. Nous avons beaucoup de choses à régler. » À l’ombre, Mark Davyd retire ses lunettes et regarde le ciel bleu. C’est désormais de la confiance qu’on lit dans ses yeux.