JE RECHERCHE
La Station - Gare des Mines est-elle en train de réinventer la fête à Paris ?

La Station - Gare des Mines est-elle en train de réinventer la fête à Paris ?

Qui aurait anticipé il y a quelques années que l'une des boîtes les plus courues de la capitale se situerait... au-delà du périphérique, sur un rond-point géant entouré d'entrepôts ? La fête parisienne a changé et les clubbeurs en quête de rencontres étonnantes et de musiques pointues aussi. Pour eux, La Station - Gare des mines, ancienne gare à charbon à la porte d'Aubervilliers, est devenue plus qu'un club. Plongée dans une alternative, une vraie.

Voilà ces centaines de Parisiens qu'on pensait incapables de s'écarter du centre-ville prêts à se balader à la lisière de la Seine-Saint-Denis. De nuit. Ça descend des bus, des trames, ça surgit des rames de métro comme sur une chaîne de montage. Les trottoirs sont délabrés, les immeubles immenses et ternes. C'est un entre-deux, dans une zone industrielle guettée (de loin encore) par la gentrification. Sur le boulevard Mac Donald, des magasins ont remplacé les entrepôts de La Poste et un centre socio-culturel s'est installé. De nouveaux transports (la gare de RER et le tramway) rendent depuis quelques temps le quartier plus accessible et plus vivant. Un campus de sciences humaines est en construction. Plus loin, le siège de Veolia et vers la gauche, un grand magasin Office Dépôt. D'ici 2020, ce tableau urbain devrait de nouveau muter avec l'installation des ateliers Chanel en face de La Station - Gare des Mines. Nous sommes aux portes de la banlieue nord-ouest de Paris. Le bâtiment ressemble à une maison abandonnée, les murs décrépis sont parsemés de tags. Mais pour l'instant, ce qui reste encore le plus visible dans le quartier, ce sont les tentes de familles sans-abri installés devant l'entrée. D'ailleurs les commerçants ne comprennent vraiment pas pourquoi on voudrait faire la fête ici. « Il n'y a que des migrants et des toxicos dans le coin, marmonne Baïram Degger, barman au café Le Ney, en séchant des verres. Une pause puis il siffle le status quo Enfin, tant mieux si cette boîte amène de nouvelles têtes. »

« Pour venir ici, il faut être prêt à entendre de la musique brutaliste à trois heures du matin. C'est ce qu'on fait et personne ne gueule. Tu n'auras jamais aucun type pour venir coller le DJ en réclamant autre chose... Ici c'est rédhibitoire ». Celui qui hisse bien haut un des (nombreux) particularismes de La Station – Gare des Mines s’appelle Eric Daviron. Les initiés de l'alternatif le connaissent aussi sous son blaze de Stil Eric. Physique anguleux de punk historique, tempes blanchies et enthousiasme d'adolescent dès qu'il s'agit de découvrir des musiques libres l’homme programme à La Station depuis son ouverture en juin 2016. Il se fond également souvent dans la foule des habitués pour danser à leur rythme. Objectif : s’injecter aussi son shoot de nuit et d’underground. Ce soir se sont succédé sur les trois scènes de la salle un quintet jouant des sonorités électroniques avec des instruments acoustiques (le Cabaret Contemporain), une composition de Terry Riley interprétée par un orchestre de musique de chambre (Listen Ensemble), et un set de The Driver, l'alias techno de Manu Le Malin. Pendant les concerts, des acrobates aux corps intégralement peints en bleu jonglent au milieu du public. Autres habitués des nuits - généralement plus belles que les jours - de La Station, beaucoup de celles et de ceux pour qui le qualificatif alternatif est devenu plus qu'une seconde peau : DJ AZF et les membres de son collectif Qui embrouille qui, le meilleur combo français de garage punk Jessica 93, plusieurs groupes signés et défendus par le label Born Bad, l'ex programmateur de Villette Sonique, Etienne Blanchot. Désormais aux avant-poste du nouveau festival nouveau, intéressant et intègre Ideal Trouble il a naturellement localisé l'évènement à La Station. A l'énoncé de ces noms, Eric Daviron esquisse un franc sourire : « Je crois que sur la musique on ne peut pas tricher, on ne peut pas faire semblant de s'amuser. Et notre programme restera de toute façon radical. » Vrai. Et le meilleur moyen de s'en rendre compte reste encore de passer une tête puis tout le reste à La Station. Sur la grande scène à ciel ouvert, Chris Imler, musicien techno punk berlinois, tape sur une grosse caisse en hurlant. Devant lui, la foule sautille. Les filles au crâne rasé, boots compensées et piercings croisent les clubbeurs avec leurs bananes colorées et leurs K-way, une bouteille d'eau à la main. Des centaines de fêtards de tous âges dansent debout sur des parpaings, jouent au ping-pong, s'enlacent dans les canapés et s'échouent sur des transats. Pour arriver ici, ils ont du combiner métro, bus, tramway ou RER. Lena T., lycéenne parisienne, arrête quelques minutes d'embrasser son copain. « Je crois que le fait d'être loin de chez nous désinhibe », explique-t-elle, avec ses grandes lunettes et son jean taille basse, comme si elle venait de s'échapper d'un cours de maths. « Ici on a le droit de tout faire. La vérité c'est que Paris c'est plus fermé, hautain. Ce soir on a tous galéré à prendre nos bus donc on sait qu'on est là pour s'amuser ».

Pour « les lesbiennes, les pédés, les trans et les hétéros »

Pourquoi ce retour aux soirées dans les friches ?  Les grandes heures des boîtes du centre de Paris, le Baron, le Showcase ou le Social Club sont elles bel et bien terminées ?  « Maintenant quand on sort rue du Faubourg Saint-Denis, on est obligés d'aller fumer dehors, de prendre un verre en plastique, de ne pas parler trop fort... rationalise Eric Daviron Il y a des limitateurs de bruit, des vigiles qui nous disent de nous taire. Paris est cher, engorgé. Ces conditions changent l'attitude des gens qui deviennent agressifs parce qu'ils sont serrés comme des sardines, ont l'impression de se faire avoir à force de payer 10 € leur verre. Du coup l'ambiance est nulle. Chez nous il y a moins de règles et c'est beaucoup plus cool. » Ne pas oublier aussi le petit frisson "d'underground" que cette nouvelle faune de clubbeurs peut éprouver en passant le périphérique. Squats  d'artistes ou bâtiments désaffectés tout cela existe désormais à Ivry, Asnières ou à l'entrée de Bobigny. Des soirées clandestines dont on se refile l'adresse entre connaisseurs, ou des lieux déclarés à l'apparence gentiment débraillée : le Chinois à Montreuil, le 6B à Saint Denis... La Station Gare des Mines dans le 19e arrondissement de Paris pourrait être la partie la plus immergée de cet iceberg que les politiques en mal d'utopie réalisable et les entrepreneurs du BTP se sont déjà empressés d'englober sous le très rassurant terme "Grand Paris". Pour Eric Daviron, élégant dans sa veste en jean cintrée, cette nouvelle explosion de la fête aux portes de Paris a comme un air de déjà-vu. Lui se considère comme un oiseau de nuit, un vrai, depuis ses 18 ans, date à laquelle il a rallié la capitale pour y suivre des études de cinéma. « J'ai connu les premières raves techno à la fin des années 80, il y avait quelque chose de magique. On n'avait pas de téléphones, on se suivait en voiture, on ne savait jamais ce qu'on allait trouver... Ça ressemblait à ce que je retrouve aujourd'hui. D'ailleurs, je le dis souvent à ceux que je croise ici : si la Station avait existé quand j'avais 20 ans, j'aurais eu mon lit là-bas ».

Visiblement l'homme n'est pas le seul. Pour dire la vérité, La Station est devenue plus qu'une seconde maison pour ceux qui recherchent un supplément d'âme et de risque à la nuit tombée. Pierre Loubat, 27 ans et directeur artistique dans le civil est de ces convertis de la première heure. Il porte des écarteurs, la coupe au bol et de longs vêtements noirs. Il vient à la Station Gare des Mines plusieurs fois par semaine depuis l'ouverture en 2016. « J'ai commencé à traîner ici quand c'était censé fermer à deux heures, et qu'on allait se cacher à l'intérieur des bâtiments pour faire des afters jusqu'à 6 heures du matin. C'était tellement cool, tellement libre, que ce soit au niveau du sexe ou des substances. Maintenant les boîtes traditionnelles, c'est fini ! La nuit parisienne a tellement changé ces dernières années, alors on va dans des lieux bien plus excitants. » Pierre file des feuilles à rouler à un gars venu taxer en continuant à parler. « Tout le monde se sent bien ici parce les populations se mélangent et se respectent. » Assise à côté, son amie acquiesce : « Ici, il n'y a pas de dragueurs lourds, de mecs qui viennent me coller. » Pierre organise lui-même des soirées avec le collectif Spleen Factory, et a le sentiment de participer à ce renouvellement de la scène techno parisienne. « Ce sont des soirées où il faut avoir un certain état d'esprit, le contraire de la Concrete en fait. Personne n'est là juste pour se mettre la tête à l'envers, draguer les nanas ou regarder de travers les garçons qui s'embrassent. Les nouvelles fêtes sont inspirées par la culture queer, par essence ouverte aux lesbiennes, aux pédés, aux trans, aux hétéros. » Vrai. Aujourd'hui ce sont les collectifs LGBT, souvent invités à la Station Gare des Mines, qui mènent la danse et réinventent le clubbing sur des bases disons moins heteronormées. La nuit électronique parisienne est dominée par des bandes comme Polychrome, Barbi(e)Turix ou Possession, imposant un état d'esprit à la fois totalement déjanté et ultra tolérant.

 

 

Gare, bureaux, boîte afro

Il y a trente ans, Eric Daviron allait danser près d'ici. Il rejoue avec une pointe de nostalgie ces entrepôts abandonnés, ces BPM's et ces fêtards éparpillés dès que la police pointait son nez. Un risque qu'il ne prend pas ce soir. Ses soirées sont totalement légales, balisées, et n'ont rien de l'esprit rebelle des premières rave parties des nineties. D'ailleurs si La Station peut réinventer le feeling de l'alternatif c'est en grand partie... grâce à la très officielle la SNCF. Il y a plus d'un siècle, ce bâtiment était une gare à charbon, avant d'abriter des bureaux, puis il fut laissé à l'abandon pendant des années, prenant la poussière comme des dizaines de locaux appartenant à la compagnie ferroviaire. Il s'y est même installé une boîte africaine plus ou moins légale, le Balafon, dont les derniers vestiges - principalement des boules disco - traînaient là quand les travaux de réaménagement ont commencé.

Mai 2016, la SNCF décide de faire le ménage. Pour cela elle lance un appel à projets. Sont concernées seize friches dans toute la France. Avant de les vendre ou de les détruire, l'entreprise féroviaire souhaite transformer le tout en sites artistiques éphémères. "The times, they are a changin'... " aurait chanté Bob Dylan. « Le but c'est surtout d'occuper les bâtiments inhabités pour leur donner une nouvelle vie et aussi les préserver », explique Charlotte Girerd, directrice projets et développement SNCF immobilier. Une pause, puis elle post rationalise : « Mais c'est vrai que cela permet de montrer les sites de la SNCF, de les valoriser. On a une activité de gestion locative de 25 000 bâtiments et seulement une vingtaine dédiés à des sites artistiques." En pratique, cela se traduit par une curiosité : dans ces bâtiments il est très rare de voir apparaitre le logo SNCF.  Pour autant cela donne vie à des projets comme Ground Control, halle de 6000 mètres carrés de boutiques, restaurants et ateliers artistiques dans le 12e arrondissement de Paris, ou l'Aérosol, à la fois salle de concert et galerie géante de street-art dans le 18e. Dans ces opérations, la SNCF ne gagne pas d'argent : le loyer qu'elle touche tous les mois sert à rembourser les investissements que lui ont coûté les travaux d'aménagement (« C'est de l'argent public ! », rappelle l'urbaniste).

Parmi les nombreuses candidatures reçues pour Gare des Mines, la SNCF a choisi le collectif artistique MU, fondé en 2002 par Olivier le Gal et David Georges-François. Ils devaient d'abord habiter le bâtiment pour six mois, avant que le terrain ne soit racheté par la mairie de Paris. Une trentaine de bénévoles ont alors mis la main à la pâte pour aménager ce qui ressemblait à une ruine. Durant la première saison, de mai à octobre 2016, seuls les espaces extérieurs et les canapés chinés étaient accessibles au public, et les soirées se terminaient (officiellement) à deux heures du matin. Dans cette nouvelle maison, le collectif MU a fait ce qu'il avait toujours fait : épauler des artistes dans la production de leurs œuvres – parcours sonores, vidéos, installations... Des plasticiens et des musiciens sont encore aujourd'hui accueillis en résidence et on les aide à trouver des subventions. Les soirées servent aussi à financer ces activités. Côté programmation, Éric Daviron délivre la musique qu'il aime : « On a nos chouchous, comme AZF et Manu le Malin, mais on est hyper ouverts. Au-delà de tout, on veut un son rugueux, sauvage. Du vieux punk ou de l'électro, des musiques sur lesquelles t'as envie de faire des pogos. Au plein milieu d'une soirée, il ne faut pas flipper si un groupe à guitare débarque entre deux DJ. » Le bail a finalement été renouvelé deux fois, Paris ayant repoussé l'acquisition du bâtiment. À l'hiver, Eric, David, Olivier et les autres avaient encore envie de faire la fête. En 2017, ils entament de nouveaux travaux, aménagent l'intérieur du bâtiment et obtiennent une licence pour garder leur public au chaud jusqu'à l'aube. Voilà la Station Gare des Mines telle qu'on la connaît aujourd'hui.

Projet de Blancs ?

Étrange contraste entre le club et son environnement. L'équipe fait pourtant des efforts désespérés pour se connecter au quartier. C'est le travail de Luce Lenoir, 27 ans, formée aux Beaux-Arts de Bordeaux. Elle est chargée des affaires culturelles et du lien avec le jeune public : pas une tâche facile. « C'est un lieu qui a une image de projet 'pour les Blancs', et c'est de fait un projet de Blancs. Mais l'idée, c'est de montrer que tout le monde est le bienvenu ». Lassée d'attendre que les jeunes des cités environnantes se pointent aux événements artistiques, elle a coordonné des ateliers de création sonores dans une école primaire et un collège voisin. Une fois par mois, elle organise les « dimanche stationnaires », des journées d'activités et de concerts gratuites pensées pour les familles. « On fait cela depuis un an, et on commence à voir venir des parents du coin avec leurs poussettes. Mais ça a pris du temps... C'est compliqué d'aborder les gens ici. Il n'y a pas de vie de quartier. »

La semaine suivante, Luce Lenoir est à la billetterie, débordée par la foule. Elle qui rêve d'accueillir des habitants d'Aubervilliers et de la Chapelle voit chaque semaine débarquer plus d'étudiants parisiens. Certains attendent plusieurs heures dans l'espoir d'entrer en Gare. La jeune femme aux épais cheveux bouclés tout décoiffés regarde ça avec des yeux ronds. « On commence à être connus et à découvrir un nouveau public, des gens plus jeunes, plus impatients, qui ne viennent pas forcément pour la programmation », regrette à côté d'elle Eric Daviron. L'idéal de diversité sociale n'est pas atteint. « On va pas se mentir, c'est pas le prolétariat qui sort en boîte le samedi soir pour écouter de la techno expérimentale, ajoute Thomas Carteron, élégant trentenaire chargé de la communication de la Station Gare des Mines. Mais en tous cas s'ils le voulaient, ils pourraient se payer nos soirées et on les jetterait pas à l'entrée, contrairement à beaucoup d'établissements parisiens. » La crainte d'Eric, Luce et Thomas, c'est d'être envahis par cette faune de boîte parisienne, uniforme, conformiste et indifférente aux efforts fournis pour proposer des soirées créatives. De ceux qui viennent pour la décoration underground mais peinent à s'ouvrir aux musiques étranges diffusées ici. « C'est devenu à la mode, l'habillage des boîtes qui mettent trois parpaings autour du dancefloor... », provoque Eric Daviron, faisant pouffer ses comparses. « L'autre fois je suis allé au Garage (club techno situé sur les Quais d'Austerlitz), ils ont les mêmes palettes de bois chinées que nous ! »

Le programme des prochaines soirées à la Station - Gare des Mines et tout le reste