JE RECHERCHE
Pourquoi Wednesday Campanella sera le tremblement de terre Japonais de 2018

Pourquoi Wednesday Campanella sera le tremblement de terre Japonais de 2018

Peut-on réunir en une même créature pop, une pincée de Kate Bush, un soupçon de Björk,  la J-Pop, la house du summer of love et...  une scénographie étrange avec des ballons. La réponse est oui et le groupe s'appelle Wednesday Campanella. Kom_I, chanteuse et performeuse est peut-être même la star moderne que l'on attendait. A l'impossible on est tenu quand on est Japonaise et qu'on... ne déteste rien autant que le karaoké. Et le meilleur dans tout ça ? Ils seront aux Eurockéennes de Belfort le samedi 7 juillet.

C’est une scène qui pourrait devenir un passage obligé des festivals. Il est autour de 18h et le concert touche à sa fin. Trois ballons en toile colorés se gonflent sans que personne dans le public ne sache vraiment ce que cela signifie. Aux avant-postes, la Japonaise Kom_I remue puis se love dans une de ces sphères de couleur orange. Dedans elle disparaît complètement, puis réapparait. Coiffe à la garçonne, débardeur bleu et pantalon de jogging rouge flashy, elle ferme les yeux, remue la tête au rythme d’un beat house qui s’étire. Depuis le début du concert de son groupe Wednesday Campanella, la jeune femme ressemblait autant la Björk des débuts qu’à une proto Kate Bush tombée dans le liquide amniotique electro. Maintenant plus personne ne sait à quoi s’attendre avec cette histoire de ballons. Alors tout le monde danse comme hypnotisé par ces étranges vibrations pleines de sucre filé. Hors de leurs frontières ces Japonais n’ont sans doute pas encore la même renommée qu’une Charlotte Gainsbourg ou que les revenants garage de The Hives. Il n’empêche qu’avec une scénographie ce sont eux qui ont transformé le grand parc Champagne de Reims servant de site à l’excellent festival La Magnifique Society en dancefloor étrange et à ciel ouvert. Eux qui ont terminé leur live de la façon la plus poétique qui soit. Au bout d’une dizaine de minutes les trois ballons sortent de scène et se mettent à rouler à vitesse moyenne dans les allées vertes du festival. Le tout au rythme d’une techno douce. Des volutes de musique montent au ciel comme une bulle de savon puis s’évaporent dans l’atmosphère. Le mieux ? Derrière les ballons la procession s’est formée. Sans feuille de route précise. Harmonieuse. Comme ces enfants qui suivaient le joueur de flûte de Hamelin dans un vieux conte transcrit par les frères Grimm. De là à dire que Kom_I et Wednesday Campanella ont réussi à amener le public français dans leur pop très singulière et plus avant-gardiste qu’il n’y paraît il n’y a qu’un pas. D’abord, le titre en duo façon "les jeunes gens modernes synthétiques rencontrent la J-Pop'" en compagnie des excellents français psychédéliques de Moodoïd . Ensuite une prise de contact réussie avec le public des festivals (après la Magnifique Society rémoise, les Eurockéeennes de Belfort se préparent). Enfin ? Sans doute la réalisation de cette prévision assénée en novembre dernier par l’édition américaine du magazine GQ : « Wednesday Campanella est déjà énorme au Japon, mais bientôt ce sera le cas dans le monde entier »

Certains pourraient penser qu'il y a quelque chose qui cloche chez Kom_I. Avec son sourire délicat, ses looks toujours incroyables et sa tendance a tout tourner en dérision, cette jeune chanteuse japonaise d'à peine 25 ans à quelque chose d’irrésistible. À tel point que le magazine Vogue Japan s'est senti obligé de la nommer récemment « Femme de l'année ». Sauf qu'à côté de ça, la lolita J-pop ramène sur scène des carcasses de cerfs fraîchement tués pour les dépecer en public avant de s'y attaquer aux couteaux avec la précision sanguinaire d'un maître boucher. Accessoirement, elle s'apprête aussi à jouer le rôle d'un chat dans un long-métrage qui sortira bientôt dans tous les cinémas du Japon. Ou à se lancer dans une performance en plein milieu du célèbre Shibuya Crossing – ce gigantesque croisement de rue de Tokyo où les passages piéton s’enchâssent et donnent l'impression d'être au cœur d'une fourmilière – afin de semer la zizanie au milieu des flots continus de salariés en costume qui n'aiment rien moins que sortir des clous. En bref, pour le dire simplement, Kom_I est une excentrique. Et son plus grand plaisir est de chahuter un pays plutôt porté sur l'ordre et le suivisme. « Chez nous, il y a trop de bonnes manières. Ça fait partie des choses que je n'aime pas dans ce pays. Le Japon peut vraiment être un endroit ennuyeux. » déplore la chanteuse quelques jours avant un concert en France lors du festival de la Magnifique Society à Reims. C'est d'ailleurs pour ça qu'avec son groupe Wednesday Campanella, Kom_I s'apprête à sortir le 27 juin un nouvel EP intitulé Galapagos. Un hommage à l'archipel situé au large de l’Équateur ? Plutôt une référence au mot japonais garapagosu-ka qui décrit par métaphore la tendance des japonais à se couper du reste du monde et à penser en circuit fermé. Quitte à être parfois un peu à côté de la plaque.

Danse interdite

Pour comprendre un peu mieux l'atmosphère si singulière que dénonce Kom_I, il suffit de se référer à un texte de loi connu dans le pays sous le nom de fuzoku ou fueiho. Instauré en 1947 dans le cadre d'un grand plan anti-prostitution, cette loi donne a toutes les boîtes de nuit le statut de « club de divertissement pour adulte » et y interdit toute forme de danse une fois minuit passé. Une réglementation aberrante qui a pourtant été en vigueur dans le pays jusqu'en juin 2016. Kom_I explose de rire : « Cette interdiction de danser est vraiment à mourir de rire. Ça n'a aucun sens. Le gouvernement l'a enfin aboli mais ça en dit long sur la vie nocturne dans le pays. » Dans ce contexte, difficile de s'épanouir quand on n'a pas l'âme d'une enfants sage. Dès son plus jeune âge, le père de Kom_I l'avait d'ailleurs prévenu. « Tu ne pourras jamais être un business woman, » lui avait-il dit comme pour la mettre en garde. Sans doute parce que sa fille ne faisait déjà rien comme les autres. Quand tous ses camarades de classe se voyaient déjà en employés modèles dans une grande entreprise, elle se rêvait en agricultrice loin du brouhaha de la grande ville. Quand tous ne juraient que par les derniers tubes de J-pop, elle écoutait plutôt du gabber ou les Flaming Lips, son groupe préféré. « À l'université, tous mes amis étaient accros au travail, mais ce n'étais pas du tout mon cas. Du coup, je me sentais bête. Je n'osais pas leur dire que je faisais de la musique, » se souvient la marginale en riant. Pourtant, tout ça n'a pas empêché Kom_I d'insister en tentant d'abord sa chance dans un créneau musical typiquement japonais : les idols. Nés dans les années 80, ces groupes se composent presque toujours de filles jeunes, jolies et souriantes à qui les producteurs de l'industrie du disque nippon proposent une formation à tous les domaines du divertissement : le chant, la danse, la comédie ou le théâtre. Incroyablement populaires dans tous l'archipel, les chanteuses d'idols surfent sur les fantasmes d'un public qui voit souvent en elles les petites amies idéales, quitte à relayer au second plan l'importance de la musique. De quoi dégoûter Kom_I qui ne fera que quelques scènes dans le circuit : « J'ai du mal avec la vision de la femme dans cette culture des idols. Les mecs veulent tous que les chanteuses restent des petites filles, qu'elles ne soient pas indépendantes, qu'elles n'aient pas le droit de décider par elles-mêmes. J'ai très vite cherché à quitter tout ça. » D'autant plus que Kom_I ne remplit pas vraiment le cahier des charges, elle qui danse « à ma manière » et qui n'a jamais aimé le karaoké car « je n'ai ni une voix puissante, ni une voix très jolie, ni une voix très juste. » Comme Lizzy Mercier Descloux – une autre de ses chanteuses préférées- Kom_I a donc décidé de faire les choses à sa façon.

Orgie J-pop

C'est en 2012 que les choses vont prendre une tournure nouvelle pour Kom_I. Lors d'une soirée entre amis, elle fait la connaissance de deux figures essentielles à ce qui allait devenir Wednesday Campanella. Le premier s'appelle Hidefumi Kenmuchi, il est producteur de musique et décide de se charger d'écrire des lyrics un peu fous en piochant dans les entrailles de Wikipédia. Le second se nomme Fukunaga Yasutomo - plus connu sous le nom de Dir.F - et se charge du management de cette entité tricéphale un peu barrée. Dans l'ombre, les deux membres secrets du groupe composent une musique à cheval entre J-Pop, EDM et hip-hop sur laquelle Kom_I peut se livrer à toutes les exubérances possibles en concert ou dans ses clips. Comme une performeuse, on la voit donc se faire jeter des steak de bœuf au visage dans la vidéo de « The Little Match Girl », inventer des lyrics vidéos d'un genre nouveau ou transformer ses concerts en grande orgie pop qui ferait passer Lady Gaga pour une coincée. De quoi se faire remarquer par un autre excentrique – Tyler The Creator – qui l'a invité au Camp Flog Gnaw, son grand festival annuel où se créé chaque année un curieux mélange entre culture hip-hop, psychédélisme pastel et mode LGBT. « Au Japon, comme les gens achètent encore énormément de disques, beaucoup d'artistes ne cherchent pas du tout à s'exporter. Mais ce n'est pas mon cas. Mes influences musicales sont surtout en dehors du Japon et j'ai toujours préféré l'idée d'avoir un petit public un peu partout dans le monde, » explique-t-elle tout en flegme. Rien d'étonnant donc à la voir aujourd'hui multiplier les collaborations, avec par exemple Pablo Padovani et son groupe Moodoïd, qui apparaissent sur l'EP Galapagos. Mais qu'est-ce qui donne à Kom_I une telle énergie ? « Je ne sais pas. Vous savez, je suis quelqu'un de très timide en réalité, » sourit la chanteuse. Et elle tend d'étranges biscuits japonais au camembert.