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Parquet Courts : "Le football est devenu une obsession"

Parquet Courts : "Le football est devenu une obsession"

Un système de jeu peut-il se muer en allégorie politique ? Les Parquet Courts, groupe basé à Brooklyn, pensent que oui et ouvrent Wide Awake!, leur premier album de l'ère Trump, par la chanson « Total Football » où la tactique du grand Ajax Amsterdam des 70's s'affronte à l'Amérique du Donald. Quelques jours après la pathétique élimination de la Team US en qualifications de la Coupe du Monde, le guitariste Austin Brown nous a expliqué le sens derrière « Total Football », tout en se confiant sur sa passion pour Manchester United. 

Dans « Total Football », vous regroupez derrière la philosophie du football total tout un tas de personnalités, des Beatles aux Black Panthers. Qu'est-ce qu'ils partagent de comparable à ce système de jeu ?

Ils partagent un mode de fonctionnement : ce sont des bandes d'individus qui agissent collectivement, qui peuvent échanger les rôles et prendre le leadership à tout moment. Dans le football total, chaque membre se rassemble pour former une entité plus forte qu'une simple somme de talents individuels, tout en ayant la possibilité d'exprimer sa personnalité, son propre génie.

Aujourd'hui, qu'est-ce qui résonne politiquement dans l'idée de football total ?

L'Amérique est en besoin de collectivité. Après des décennies d'un capitalisme sans régulation et d'un système qui mène une célébrité à la Maison Blanche et dont le gouvernement a pour but de démembrer l'État fédéral, il y a un retour de bâton parmi la jeunesse. Tout un contingent de personnes veulent travailler ensemble et reprendre le pays à ces vieux hommes blancs et riches qui l'ont mené vers cet état de répression. Il y a une volonté de retrouver un sentiment de communauté, une tentative de redéfinition de notre rôle dans la nation en contradiction avec l'idée de devoir suivre un seul chef. La notion de football total symbolise bien ce désir de collectif parmi la jeunesse américaine.

À la toute fin de « Total Football », vous criez « Fuck Tom Brady ! », la grande star du football américain. Il représente quoi lui ?

Dans le football américain, le quaterback est le leader, celui que toute l'équipe doit écouter, aider et soutenir. Il est le mâle alpha, chacun doit souscrire à son idéologie. Quelqu'un comme Tom Brady représente ainsi la vieille garde, la vieille idée d'un chef puissant qui écrase ses serviteurs. Ce mec a quand même demandé que son futur remplaçant soit viré de l'équipe, alors qu'il est en fin de carrière, juste parce qu'il ne supporte pas l'idée de devoir être en compétition pour son poste. Dans son esprit, c'est son équipe, c'est lui le boss et personne d'autre peut être à sa place. Et puis il a été un fervent soutien de Trump.

Comment as-tu découvert le football total ? Cruyff ? Le Barça ?

En vrai je n'ai jamais regardé un match de cette époque ! Je suis tombé dessus via un bouquin, Inverting The Pyramid de Jonathan Wilson. C'est un livre incroyable, une histoire de la tactique dans le football depuis ses débuts dont la grande idée est comment on est passé de compositions type 1-4-5 à celles qu'on connaît maintenant. La pyramide a été inversée, d'où le titre. J'ai trouvé ça fascinant, notamment le chapitre sur le football total.

Tu n'as pourtant pas baigné dans le football aux États-Unis...

J'ai commencé à m'intéresser au football il y a quatre ans environ quand Parquet Courts a fait sa première tournée en Europe. C'est à ce moment que j'ai réalisé que c'était le sport n°1 chez vous, et en en fait, le sport est juste un super sujet de conversation : c'est plus intéressant que la météo et plus fédérateur que la politique ! Personne n'a tort ou raison, la discussion peut durer une éternité et en Europe, j'étais juste assoiffé de conversation. Même la musique, c'est compliqué d'en discuter parce que je suis comme auréolé d'un statut d'expert. Le football a été un moyen de me rapprocher des gens. Ce que je n'avais pas prévu, c'est que ça allait devenir une obsession...

C'est-à-dire ?

L'Angleterre était le premier pays qu'on a visité sur cette tournée. J'ai demandé à quelqu'un : "Tu soutiens quelle équipe ?" Il me répond : "Manchester United." Je ne connaissais rien sur eux mais je me suis dit, "ok, c'est mon équipe maintenant". Le mec détestait Liverpool. "Ok, je les déteste aussi." En fait, je ne voulais pas être un observateur passif, je voulais une raison de regarder du foot et d'avoir des conversations enflammées. Donc j'ai feint un amour pour Manchester United, avec une telle conviction que j'ai commencé à vraiment devenir passionné. A ce moment-là, je ne savais pas que Man Utd était l'équipe la plus capitaliste du monde... Bref, maintenant je peux me lever à 7h du matin pour aller regarder au bar-café en bas de chez moi un match de Manchester, alors que d'habitude je me réveille à midi. Et ne dis pas de moi que je suis un footix ou un suiveur : ma première saison de supporter, c'est celle de David Moyes (coach qui a piteusement succédé à la légende locale Sir Alex Ferguson, ndlr). Pas une grande saison victorieuse donc...

« Fuck you Mourinho »

Vu ton intérêt pour le football total, l'arrivée sur le banc d’entraîneur du néerlandais Louis Van Gaal a dû t'exciter...

Oh oui ! Après, son Manchester, c'était loin d'être le football total, plus une version bordélique de l'équipe à Mourinho... Mais j'ai adoré le personnage. Ses interviews notamment étaient hilarantes ! Quand il appelle un journaliste « fat man » ou qu'il se lamente « dans quel monde tordu vivons-nous ? » avec son anglais approximatif, c'était du génie. José Mourinho, lui, me fait penser à un amant abusif. Tant qu'il gagne, tu oublies ses défauts, tu oublies combien son style est moche au vu de la qualité de son effectif. Et puis, dès qu'il perd, la colère monte, t'as envie de l'envoyer balader et de lui dire qu'il avait tort depuis le début. Sa défaite contre Séville en Coupe d'Europe et son discours malhonnête d'après-match étaient vraiment humiliants... Tu sais quoi ? Je profite de cette interview pour le dire haut et fort : fuck you José Mourinho.

Ta passion t'a emmené à Old Trafford, le stade de Manchester United ?

J'ai profité de notre dernière tournée européenne pour aller voir un Manchester-Leicester, c'était super. Une chanson de Parquet Courts est passée à la mi-temps et on a gagné 2-0 avec un but de Marouane Fellaini, mon joueur préféré ! Je me sens lié à lui vu que j'ai commencé à regarder Manchester au moment où il est arrivé d'Everton. Et puis, encore une fois, Fellaini est un super sujet de conversation. J'aime ce type de joueur qui suscite le débat et des opinions tranchées.

Outre Manchester United, qu'est-ce que tu préfères dans le football comparé aux sports américains ?

C'est beaucoup plus agréable de mater du foot parce qu'il y a moins de publicités, moins de coupures. Au football américain, ça n'arrête pas entre les temps mort, les ralentis instantanés, etc... La même pour tous les sports américains et putain, ça craint. Ça dure des plombes quoi... J'aime la fluidité du soccer, il y a un coup franc, bim, ça joue. Ça ressemble davantage à un jeu d'enfant où l'esprit règne sur les règles. Un jeu d'enfant joué à la télé par des adultes millionnaires privilégiés certes, mais tout de même. C'est pour ça d'ailleurs que j'espère la mort de l'arbitrage vidéo. Ton équipe a perdu à cause d'une erreur, et alors ? C'est tout le temps comme ça dans la vie ! Tu sais quoi mon vieux, il n'y a pas d'arbitrage vidéo dans la vraie vie ! L'émotion, joyeuse ou triste, est ce qui compte, pas la précision. C'est pour ça qu'on regarde du sport, dans la victoire et la défaite. Pour le frisson.

Tu sais que Donald Trump s'est aussi déclaré supporter de Manchester United ?

Bordel non, pas possible ! Fake news !

Et le championnat américain de soccer, la MLS ?

J'étais intrigué par le New York City FC quand ils ont débarqué en 2015. Puis j'ai vu qu'ils étaient affiliés à Manchester City... Impossible de les soutenir donc. Il existe une bonne chose en MLS, c'est que les profits liés à la propriété de la ligue sont équitablement partagés entre les équipes. Ça élève tout le monde, le partage...