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Kamaal Williams a transformé le jazz en London Calling sur un grand disque

Kamaal Williams a transformé le jazz en London Calling sur un grand disque

Avec son album The Return, Kamaal Williams pourrait bien devenir le chef de file d'un jazz anglais qui a toujours eu du mal à exister. Et offrir à Londres un véritable renouveau musical loin de ses traditionnelles guitares saturées.

Elle ne paye pas de mine mais c'est sans doute l'une des voitures les plus populaires au monde.Boîte manuelle 5 rapports, allure à la fois compacte et élancée et finitions impeccables, la Ford Focus avait tout pour devenir un classique. Depuis sa naissance en 1998, il s'en est écoulé pas moins de 16 millions d'exemplaires partout dans le monde, dont 7 millions en Europe. Taillée pour s'adapter à tous les terrains, elle est par exemple devenue une voiture star du monde du rallye. Mais loin des pistes boueuses, elle s'est aussi imposée comme une citadine habituée aux rues de toutes les plus grandes villes du monde. En particulier à Londres, où le brassage social est tel que la Ford Focus réunit les gens. Kamaal Williams dégaine : « C'est vraiment un modèle typique du Sud de Londres. En particulier quand elle est toute noire. Tout le monde en a une, moi y compris. Quand j'ai commencé la musique, elle me servait de bureau pour donner rendez-vous aux gens. Du genre « On se retrouve dans la Focus noire à 18h ». Puis quand j'ai lancé mon propre label, le nom était donc déjà tout trouvé : Black Focus records. » L'homme au micro s'appelle donc Kamaal Williams. Après la Focus noire, sans doute ce qui se fait de mieux dans le Sud de Londres. Paire de Nike Air aux pieds, lunettes de soleil sur le nez et puissant accent anglais en bouche, ce tout jeune pianiste et producteur anglais vient de sortir sur son label son album The Return, accompagné seulement d'une basse, d'une batterie et de ses claviers. Et à peine en rayon, le disque a aussitôt été décrit par toute la presse musicale - Pitchfork en tête – comme l'un des plus grands albums de jazz de l'année. Kamaal est aux anges et il n'en s'en cache pas. « Mais pour être honnête, j'ai du mal à considérer ma musique comme du jazz. J'associe trop ce terme à quelque chose de pas forcément très cool, à un genre musical pour des nerds en sueurs toujours en train de fixer le manche du guitariste pendant les concerts. Le plus simple est souvent le mieux. Je me contente de considérer ma musique comme un truc de Londres. Un peu comme la Focus noire. »

Peckham state of mind

Tout commence à Peckham. Longtemps évoqué dans les médias britanniques à cause de son taux élevé de criminalité (c'est ici qu'en novembre 2000 a eu lieu le meurtre célèbre de l'écolier Damilola Taylor), ce quartier est « ce genre d'endroit où l'on envoie tout ceux qui n'ont pas les moyens d'aller ailleurs. » Fils d'un anglais et d'une immigrée chinoise, Kamaal Williams grandit là-bas au milieu des communautés nigérianes, vietnamiennes, turques ou indiennes. Mais au fil du temps, le paysage démographique du quartier change de couleur. « Aujourd'hui, il y a de plus en plus de jeunes étudiants qui s'installent ici et on sent une énorme influence de la classe moyenne blanche qui commence à arriver. Le prix des loyers augmentent, c'est maintenant trois ou quatre fois plus cher que quand j'étais jeune, » explique le pianiste. Si certains sont donc obligés de quitter les lieux sous les coups de la gentrification, d'autres arrivent en revanche avec de nouvelles musiques, créant une effervescence digne de celle qui agitait Brooklyn il y a dix ans. Aux sonorités du grime, du UK garage ou du reggae s'ajoutent alors celle du rock ou même du jazz, donnant naissance ces dernières années à un nombre croissant de salles de concerts et de nightclubs. C'est là qu'entre les petits boulots de livreur, Kamaal Williams développe une double casquette musicale assez exceptionnelle. D'un côté, il s'initie au jazz au sein des clubs de Peckham, via les compilations de Gilles Peterson et en collaborant avec des musiciens comme le batteur Yussef Dayes avec qui il monte le projet Yussef Kamaal. De l'autre, il se plonge dans les musiques électroniques, publie plusieurs EP sous le nom d'Henry Wu et fait le tour du monde pour livrer d'impressionnants DJ sets comme récemment en clôture du festival Les Nuits Sonores à Lyon. « Être DJ apprend à comprendre comment fonctionne une foule. Face à une audience, ça aide à savoir comment faire monter la tension, la faire redescendre, etc. Du coup, je traite vraiment mes sessions live exactement comme mes DJ sets, » explique l’intéressé. Une nouvelle manière d'approcher la musique qui explique sans doute beaucoup l'apparition d'une scène jazz anglaise totalement décomplexée vis-à-vis des traditions de son homologue américain.

London is burning

Car depuis quelques années, Londres semble vibrer au son du jazz comme jamais auparavant. Si John Lennon s'amusait à juste titre à comparer le rock français au vin anglais, il serait facile de lui rendre la pareil sur la question du jazz. Car contrairement à la France, l'Angleterre n'a jamais été une terre d'accueil pour le genre américain. Mises à part quelques exceptions heureuses (le contrebassiste Dave Holland) ou malheureuses (le chanteur Jamie Cullum), Londres a toujours été un épicentre dédié au rock et aux musiques électroniques. Mais l'apparition récente de jeunes musiciens comme Ezra Collective, Alfa Mist, Shabaka Hutchings ou Ruby Rushton change désormais la donne. Portée par l'élan actuel de la scène californienne (Kamasi Washington ou le label Brainfeeder), cette nouvelle génération s'inspire largement des genres de son époque pour mêler le jazz aux sonorités du hip-hop, du grime ou des musiques électroniques. Mais surtout, elle n'hésite pas à raconter le Londres d'aujourd'hui et son atmosphère si singulière et parfois dramatique. Car le 14 juin 2017, c'est un catastrophe sans précédent qui a frappé le cœur de la capitale anglaise. Aux alentours d'une heure du matin, un incendie est déclaré à la tour Grenfell, située dans le district de North Kensington. Mal rénové deux ans plus tôt, cet immeuble de logements sociaux de 24 étages devient en seulement quelques minutes un véritable brasier. Deux cents pompiers et quarante camions d'incendie ne parviendront pas à contenir les flammes qui dévoreront pendant des heures l'intégralité de la tour. Au final, avec 79 morts et 74 blessés, la tragédie marque durablement les esprits. En particulier celui de Kamaal Williams, alors en pleine séance d'enregistrement de The Return : « J'ai des amis et de la famille qui étaient ce jour-là dans la tour et qui y sont restés. C'était un moment tragique. Sur l'album, des morceaux comme « Medina » sont très influencés par tout ça. » Dédié à la mémoire des victimes, The Return raconte donc en partie ces événements. Car Kamaal en est persuadé, même lorsqu'elle est instrumentale, la musique dit toujours quelque chose du contexte urbain dans lequel elle naît. « Par exemple, Londres est une ville très bétonnée. Il y a des tours partout et dès que vous sortez d'un bâtiment, vous ne pouvez pas voir la ligne d'horizon. Donc pas le temps de se prélasser au soleil, il faut aller vite. C'est pareil en musique, les genres se développent a toute vitesse et les tempos sont rapides : Drum'n'bass, UK Garage, Grime..., » C'est vrai. Mais aujourd'hui, The Return est un disque qui résonne bien au delà des trottoirs de la capitale anglaise. Car après avoir rempli à ras bord la salle du New Morning à Paris il y a quelques mois, le trio de Kamaal Williams sera de retour en France dans la salle de la Cigale le 2 décembre prochain. Et entre deux, nul doute qu'Henry Wu sera en DJ sets un peu partout. Surveillez les Focus noires garées devant les clubs.