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Et si l'instable Pusha T grillait la politesse aux mastodontes Kanye et Drake ?

Et si l'instable Pusha T grillait la politesse aux mastodontes Kanye et Drake ?

À la fin du mois de juin, les deux mastodontes du rap Kanye West et Drake auront chacun sorti un nouvel album. Mais bizarrement, c’est sans doute le nom du discret Pusha T qui restera dans les mémoires de cet été 2018. Car voilà presque 20 ans que le roi sans couronne prépare son retour. Et aujourd’hui, le revoilà qui apparait aux yeux du grand public. Affamé. Comme le sont ceux qui sortent d’une longue traversée du désert.

Quelques années maintenant que Pusha T est un second couteau. Pour certains, le rappeur originaire de Virginie incarne avant tout un compagnon de route de Kanye West plus qu'une tête d'affiche. Pourtant, depuis que Drake a commencé à remettre en cause son passé de gangster sur son dernier album, Pusha T ne pense qu'à la vengeance. Surtout depuis qu'il est en passe de basculer dans la catégorie des têtes d’affiche. Sur le freestyle de « The Story of Adidon », c'est avec une certaine cruauté qu'il rappelle que Drake a toujours travaillé avec des ghostwriters, qu'il possède un enfant caché nommé Adidon dont il ne s'occupe pas malgré ses millions de dollars ou que son producteur attitré n'en a plus pour longtemps à vivre à cause de la sclérose en plaques dont il est atteint. Dernier coup de pied de l’âne. Au moment d’illustrer le morceau en question, Pusha T a déniché une photo oubliée du rappeur canadien grimé en blackface. De quoi soulever tout le web et obliger Drake à garder le silence. Mais surtout, de quoi rappeler aux plus jeunes que Pusha T n'a pas toujours été ce MC perdu dans le sillage de Kanye West. Mieux, au début des années 2000, le démon derrière le micro de « The Story of Adidon » était au sommet de deux pyramides. Celle du rap, mais aussi de celle du trafic de drogues. A preuve, cet exercice d’autodépréciation clamé fièrement sur un de ses vieux morceau intitulé « Hold On » : « J'ai vendu plus de dope que de disques ».

Pour saisir l’histoire de Pusha T il faut prendre ses marques dans l’état de Virginie. Né dans le Bronx, Terrence LeVarr Thornton (de son vrai nom) déménage très tôt avec sa famille pour la ville de Virginia Beach, ses longs kilomètres de plages à perte de vue mais pas exactement de palmarès hip-hop. Là-bas, le jeune Pusha T comprend vite qu'il va être difficile de faire carrière dans le rap. Au magazine américain Fact, il expliquera plus tard « lorsque vous grandissez en Virginie, vous êtes coincés entre deux sons différents. » Au début des années 2000, la scène rap new-yorkaise a toujours de sa superbe, en parallèle, le style du sud des États-Unis gagne progressivement les charts à coups d'hymnes secs et sauvages venus d'Atlanta, de Houston, de Miami ou de la Nouvelle Orléans. Faute de pouvoir pleinement surfer sur une vague ou sur l'autre, Pusha T et son frère Malice font d'abord du rap en dilettantes. Sous le nom de Clipse, ils parviennent pourtant à décrocher un contrat discographie en bonne et due forme chez Elektra et composent un premier album avec un petit producteur local encore inconnu : Pharrell Williams. Le début d’une relation privilégiée qui mènera The Neptunes à gérer la production des deux classiques de Clipse : Lord Willin’ (2002) et Hell Hath No Fury (2006).

Mais en 1997, la première collaboration est finalement refusée pratiquement à la dernière minute par le label. Faute de mieux, Pusha T et Malice se concentrent alors sur la vente de drogues, où le duo issu d'une famille de grossistes possède déjà tous les contacts. À tel point que cinq ans plus tard, lorsque leur premier album sort enfin, les Clipse et leurs potes sont alors dans un drôle de dilemme. Lord Willin’ devient disque d'or grâce au gros tube de rue “Grindin’”, le groupe part en tournée avec 50 Cent et joue au MTV VMA's avec Justin Timberlake. Pusha T et son frère deviennent d'immenses stars du rap tandis qu'en parallèle, les proches de Clipse continuent d'entretenir dans l’ombre un véritable empire de la drogue qui fournit tout le Nord-Est du pays en cocaïne, marijuana et héroïne. Au point de finir par faire dérailler la carrière du groupe quand neuf des proches de Pusha T et Malice écopent de lourdes peines de prison (entre 10 et 34 ans). Parmi eux, Anthony Gonzalez, manager de Clipse, prendra 32 ans pour avoir distribué plus d'une demie-tonne dans toute la Virginie. Pour le frère de Pusha T, converti au Christianisme et rebaptisé « No Malice », la lourdeur de la sanction judiciaire découle avant tout de cette période où la petite bande se faisait mettre la pression par les agents du FBI : « Ils s’en prenaient à tous nos amis. Un de mes potes venait d’avoir un enfant, il s’est fait arrêter aux côtés de sa femme qui était en chaise roulante et tenait leur bébé dans ses bras. Un autre pote s’est fait arrêter avec sa femme et sa fille alors qu’il conduisait. » D’un débit accéléré, l’homme continue : « La police a carrément défoncé sa voiture pour qu’il se range sur le côté. Ils s’en prenaient à tout le monde… Ils enfonçaient les portes, allongeaient les mères et les enfants sur le sol. C’était fou… » À tel point qu'un jour où Pusha T est en retard pour prendre un vol, Malice pense d'abord à un nouveau coup de filet des stups. Lorsque Pusha arrive finalement dans l'avion à la dernière minute, son frère va droit au but « Yo, c'est fini pour moi ! »

Solo mais bien accompagné

Séparé de son frère, la carrière de rappeur de Pusha T aurait très bien pu s'arrêter là. C'était sans compter l'un des plus grands admirateurs de Clipse, et accessoirement homme le plus influent du rap US, Kanye West. Au printemps 2010, Pusha est invité à Hawaii pour bosser sur le nouveau grand projet du rappeur de Chicago, My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Tout juste signé sur G.O.O.D. Music (le label de West, filiale du géant Def Jam) Pusha ne se fait pas prier. Mieux, il va lâcher pour le disque ses deux couplets les plus iconiques, se permettant même sur « So Appalled » de voler la vedette au duo XXL Kanye/Jay-Z. « Si certains n'avaient pas fait attention avant, ils m'ont définitivement remarqué à ce moment-là » confiera-t-il à Soul Culture. Assez pour que débute la seconde vie de Pusha T, dans le rôle désormais du rappeur daron qui se rappelle au bon souvenir d'une jeunesse délinquante ? « Avec Clipse, je faisais des shows pour tous les dealers de drogue du monde. 2 000$ par show, dans tout le pays, narrait-il pour Fact. Boom. Je prends une pause, j'engage un jeune bookeur qui monte, tout juste sorti de la fac. Et il commence à m'organiser des concerts qui visent les hipsters, type festival Pitchfork et salles de 300-400 personnes. Et moi je l'insultais tous les soirs en lui disant, tu ne comprends pas qui sont mes fans ! Je n'avais pas capté à quel point les temps avaient changé ».

Ce constat du temps qui passe a eu lieu pour Pusha T lors de son passage à Paris. Cadre : La Villette Street Festival. Programmé à l’affiche de cet événement hip hop, il s'aperçoit que les food-trucks ont désormais remplacé les points de deals. Figé sur son micro à pied droit, le contraste était ce soir-là frappant (gênant, presque) entre l'ex-Clipse et la furieuse nouvelle garde new-yorkaise représentée par Flatbush Zombies et les Underachievers. Davantage respecté qu'adulé, Pusha T a cette nuit-là montré l'étendue de ses limites : s'il est un excellent second couteau, capable d'enchaîner des féroces et techniques featurings pour à peu près tout le monde (de Future à Linkin Park en passant par Tyler, The Creator), il semblait qu’il ne pourrait jamais prendre le devant de la scène. A Noisey en 2013, il s’amuse d’ailleurs de ce plafond de verre : « Je suis une célébrité à petit budget. Le célèbre du pauvre. C'est-à-dire que je peux rentrer en club – en club hip-hop – avec mes amis et on m'offrira une table et une bouteille. Juste une bouteille. Pas deux. Pas cinq. Mais au moins, je n'ai pas de paparazzi ».

Mieux vaut tard que jamais

Dans le milieu, la blague tenait en deux mots : « King Push ». Soit le titre du grand album qui devait mettre la compétition à terre, le chef d'oeuvre teasé par le rappeur lui-même depuis 2015... et évidemment jamais arrivé. À la place ? Un engagement actif pour l'élection de Hillary Clinton (échec) et un mini-album de sept morceaux nommé Daytona, placé en tête de cortège d'un marathon Kanye West qui voit cinq disques produits par Yeezy être dévoilés ce mois-ci. Bref, tout ça avait la parfaite gueule du simple hors d'oeuvre. Au final, un chef-d'oeuvre. Accompagné d’une production sombre et inventive signée Kanye West, Pusha T y continue de partager ses récits de gangster avec l’aisance du tonton et le flegme de celui qu’on ne veut pas énerver. Car Pusha n’a jamais sonné plus dangereux, organisé et méthodique que sur Daytona, disque qui se finit sur une petite pique pour l’exemple adressée à Drake, comme pour prévenir le monde qu’il ne vaut mieux pas le chercher. Drake, lui, ne l’a pas pris de cette manière. Il a répondu via “Duppy Freestyle”, une excellente dissection de ce qui sépare Drake et Pusha T en terme de succès. Bien mal lui en a pris.

L’ambiance était déjà tendue depuis quelques années entre les deux, conséquence d’une vieille dispute entre Clipse et Lil Wayne, rappeur de Louisiane dont le label Young Money a signé Drake au début des années 2010, faisant alors du canadien une cible par extension pour Pusha T. Depuis, les allusions sur le manque d’authenticité de l’un (“Tes histoires de drogue doivent s’arrêter là / T’as un peu vendu et tu prends pour Chapo” dit Drake sur “Two Birds, One Stone”) et sur les supercheries de l’autre (“Ces n***as sont comme Call Of Duty car leurs tirs n’ont rien de réel / Avec une plume discutable pour que le sentiment ne soit pas réel”, Pusha T sur “H.G.T.V”) se sont échangées. Mais rien ne prédisait la violence de “The Story Of Adidon”, un instant classic d’attaque verbale qui a fait frémir le monde entier (une trentaine de millions de streams en 15 jours, entre YouTube et Soundcloud) et dont l’apogée semble encore difficile à croire : la révélation de l’existence d’un fils caché, fruit d’une relation avec une ex star du porno française. Un coup déjà inscrit dans les annales du hip-hop, cimentant finalement la place de Pusha T parmi les grands du genre après vingt ans de doutes sur son vrai statut. Et ce, à l’âge plutôt avancé de 41 ans. Pas pour rien que le rappeur de Virginie a nommé son dernier disque Daytona, du nom de sa Rolex favorite. De son retard fatal pour Clipse jusqu’au timing de ses clashs, Pusha T a toujours pris son temps.