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Vies et mort de l’homme qui aurait pu être le roi du rock new-yorkais

Vies et mort de l’homme qui aurait pu être le roi du rock new-yorkais

« Stewart, on ne l’imaginait pas vivre jusqu’à 75 ans » disent de lui ceux qui ont croisé Stewart Lupton, chanteur de l’éphémère sensation new-yorkaise Jonathan Fire*Eater. Le pire ? L’honnête rockeur élevé aux secousses punk et aux grandes voix blues a été retrouvé mort le 27 mai. A seulement 43 ans. Et c’est peu de dire que sa trajectoire incandescente dégage une odeur de poudre, de bitume, de poésie et de rêves brisés. Comme il est de coutume chez ces princes de la face B du rock américain. Récit.

Un soir d’octobre 1996. A ce moment précis, Jonathan Fire*Eater n’est pas le plus grand groupe du monde. Par contre, rien n’empêche de constater qu’il est certainement le plus haut. Cent six étages plus bas, des ascenseurs au parvis de la tour Nord du World Trade Center, la file d’attente s’allonge pour voir le groupe new-yorkais emmené par Stewart Lupton dévoiler au public du restaurant Windows on the World son futur album Wolf Songs For Lambs. Dans la foule les gens du label Dreamworks semblent déjà se féliciter de ce succès annoncé. A tort. Le disque ne se vendra finalement qu’à 15 000 exemplaires environ. Jonathan Fire*Eater n’en a jamais publié d’autre. Le World Trade Center s’est effondré le 11 septembre 2001, peu après que le Is This It des Strokes ait remis New York sur la carte des modes rock. Et Stewart Lupton ? Le 27 mai dernier, le chanteur a été retrouvé mort à Salt Lake City. Il avait 43 ans. Son groupe culte Jonathan Fire*Eater avait cassé la carte depuis déjà deux décennies. Depuis Stewart Lupton vivotait. Il essayait tant bien que mal de raccrocher les wagons de sa vie. Il essayait aussi de ne pas prendre pour argent comptant toutes ces sornettes que les fans de rock aiment à se répéter à la nuit tombée : "Jonathan Fire*Eater ? Stewart Lupton ? Il s'en est fallu de peu pour que ces gars deviennent les Stokes à la place des Strokes".

Au départ, comme pour le groupe de Julian Casablancas, c’est une histoire qui commence entre gens de bonne compagnie. Au collège-lycée de St. Albans plus précisément, établissement prestigieux situé juste à côté de la National Cathedral de Washington D.C. qui vu passer deux presque-présidents, Al Gore et John Kerry, et un des papes des lettres américaines, Gore Vidal. “Nous étions obligés de porter des vestes et des cravates, c’est comme ça que nous avons trouvé notre style. C’était une super école mais je n’y ai pas réussi. J’étais davantage intéressé par la musique, les filles et le LSD”, expliquait Lupton en 2015. En sixième, à la fin des 80s, le collégien forme avec ses camarades Walter Martin et Matt Barrick le groupe The Ignobles vite rejoint par le guitariste Paul Maroon et le chanteur Ryan Cheney. Début d’un petit phénomène adolescent qui ouvre, à l’occasion, pour Lenny Kravitz ou les locaux de Fugazi. “À l’époque, Stewart jouait de la basse et ne chantait pas, il n’était pas autant en avant, se rappelle Derek Teslik, un condisciple plus jeune en charge à l’époque du fanzine punk, Helter Skelter. Ils se qualifiaient de groupe ska mais pour moi, cela sonnait plus comme une version lettrée d’un groupe ska, comme s’ils essayaient de pomper les Red Hot Chili Peppers. Ils ont sorti une cassette qui commençait et se terminait par un extrait de La Complainte du vieux marin de Coleridge, c’était davantage réfléchi et profond que de la simple musique de fête.”

À la fin du lycée, Cheney quitte le groupe. C’est le moment choisi pour que Stewart Lupton passe au chant pendant que le dénommé Tom Frank, s’installe à la basse. L’ensemble se rebaptise Jonathan Fire*Eater, en référence à un passage du Portrait de l’artiste en jeune homme de Joyce. Les cinq musiciens s’égaillent dans différentes facs de l’État de New York mais continuent de répéter autour d’une poignée d’influences partagées, Rolling Stones, Velvet Underground ou Cramps. “Nous avions peut-être une idée plus claire de ce que nous ne voulions pas être, nuance Tom Frank. Nous n’aimions pas le son de la plupart des groupes de rock alternatif qui avaient du succès dans les années 1990.” Après avoir décidé de déserter les amphis de la fac ils optent pour un mode de vie communautaire dans un appartement new-yorkais situé à l’angle de Houston et Suffolk Street, en plein Lower East Side. Sous ce toit les cinq colocs cohabitent avec de nombreuses souris mais aussi un perroquet, Kim, qu’ils vont enterrer, après sa mort, juste à côté de la tombe du président Ulysses Grant. Ils vivent de petits boulots, se dégotent un local de répétition dans la rue d’à côté et fréquentent les bars à la mode. Peut-être plus investi que ses camarades Stewart Lupton assure la promotion : “Je rencontrais des gens vraiment intéressants et je leur glissais cela à l’oreille : Jonathan Fire*Eater, Jonathan Fire*Eater, Jonathan Fire*Eater. De DC, de DC, de DC. Je suis le chanteur, je suis le chanteur, je suis le chanteur.”

Une érection

La séance d'auto-persuasion ne sera pas sans conséquence. En 1995 Jonathan Fire*Eater dégaine son premier disque éponyme. Dessus Lupton singe allègrement le chant lippu de Mick Jagger, pendant que l’orgue de Walter Martin joue une partition très Doors. Mais le chanteur ne tarde pas à trouver une voix plus singulière, exprimée sur scène avec une théâtralité qu’il admire chez de grands bluesmen comme Howlin’ Wolf et Leadbelly… ou dans les fêtes à la fois colorées et macabres du Jour des morts au Mexique, dont il est un spectateur assidu. Dès l’année suivante les éloges des magazines à la pointe comme Spin, saluent ces “excellents gamins d’école privée sous drogues, ou une version adoucie du Jon Spencer Blues Explosion”. Alerté par une stagiaire du festival new-yorkais pour lequel il travaille, Walter Durkacz, ancien DJ de la Danceteria, a un coup de foudre pour ce groupe si particulier et propose ses services de manager. Aujourd’hui, il résume la révélation en se marrant : “Quand vous avez des jeunes mecs beaux sur scène, les filles viennent vous voir, et quand les filles viennent vous voir, les garçons aussi”. Le groupe s’adjoint également les services d’une efficace attachée de presse, Erin Norris, qui gagne (très bien) sa vie en travaillant comme dominatrice dans un club sado-maso : “La chambre médiévale avait une roue en bois à laquelle elle m’a attaché comme l’homme de Vitruve, témoignera Lupton. Et chaque fois que je faisais un tour, elle me mettait ce truc, du nitrate d’amyle, sous le nez car cela vous donne une érection.”

A cette époque l’industrie du disque n’a pas encore heurté l’iceberg du téléchargement. Par contre, elle parait toujours déterminée à trouver le prochain Nirvana. Comme Jonathan Fire*Eater fait partie des aspirants au jackpot le groupe reçoit toutes sortes de propositions impliquant liasses de billets de cent, voyages en avion et restaurants étoilés. Le choix se portera finalement sur Dreamworks, le label que viennent de lancer David Geffen, Steven Spielberg et Jeffrey Katzenberg. La raison à cette décision tient-elle au montant du contrat (1 million de $ pour 3 albums) ? Au prestige de cette jeune structure qui a déjà signé les prometteurs Eels, Elliott Smith et Rufus Wainwright ? En tout cas le groupe de Stewart Lupton va vite se faire de nouveaux amis au sein de Dreamworks comme le racontera plus tard le chanteur Rufus Wainwright : “Nous avons pris beaucoup de drogues ensemble, et nous nous sommes mis complètement nus une ou deux fois, mais cela n’avait rien de sexuel. Il aimait juste se dévoiler.”

Fête maudite

Se dévoiler, mais surtout ne pas trop perdre le contrôle. Selon une légende tenace le groupe exigera que son label plafonne le nombre d’exemplaires de son nouvel album à cinq cent mille, de peur de trop vendre. “Nous avions vu l’industrie musicale mâchonner et recracher trop de groupes et espérions éviter ses pièges, théorise Tom Frank. Ce qui n’est pas un mythe, c’est que plusieurs d’entre nous ne voulaient pas tourner de clip. C’était avant tout une décision esthétique.” Parmi ces “plusieurs”, Stewart Lupton évidemment. En 1997 le franc-tireur crache son dégoût de MTV : “On est assis là à parler de choses comme la résolution ou la tendresse. Vous pensez que ces trucs vont ressortir quand ils vont la jouer en bande-son d’un de leurs putains de jeux télévisés de drague avec ces types en train de se rouler dans le sable, ces piliers de fraternités qui abusent des filles en soirée ?”

Confronté au succès, Stewart Lupton s’est converti à la drogue. En 1998, un de ses amis se souvenait, dans The Observer, des remarques narquoises que lui lançaient alors les dealers du Lower East Side : “Elvis, Elvis, on pensait que tu étais mort. Tu veux être mort ?” Pour épargner les tentations à son chanteur, Jonathan Fire*Eater choisit d’enregistrer son premier album pour Dreamworks en Caroline du Nord, dans le studio du producteur Mitch Easter. Loin de cette New York qui exerce sur son chanteur “le pouvoir d’attraction de l’Étoile de la mort”. Wolf Songs For Lambs solidifie le son et l’atmosphère des précédents disques, mais déçoit. Trop attendu, pas aidé par des concerts inégaux. A chaque fois que Jonathan Fire*Eater rate une occasion de sortir de son pré carré underground les signes avant-coureurs d’une implosion programmée se précisent. Walter Durkacz soupire :  “Ces musiciens ont déménagé à New York, ont vécu ensemble, ont dormi dans des lits superposés, ont joué ensemble, sous une forme ou une autre, pendant presque dix ans, ont vu arriver cette célébrité, cette next big thing. Une chose en menant à une autre, tout cela est devenu trop gros pour eux, les a consumés.”

28 juillet 1998, à l’issue d’un ultime concert gratuit dans Central Park, Jonathan Fire*Eater se sépare. “Je n’ai aucune compétence, mec, se lamente peu après Stewart Lupton. Je peux danser, je peux écrire de la poésie et des trucs. Pour tout le reste, je n’ai aucune expérience.” Martin, Bauer et Barrick rebondissent vite en rejoignant Hamilton Leithauser, un autre ancien de St. Albans, et Pete Bauer pour former les Walkmen. Lupton, quant à lui, retourne à Washington pour étudier la poésie, et voir, de loin, la scène rock de New York décoller. “Je ne me suis pas installée à New York avant 2002, juste à temps pour faire connaissance avec leur mythe et m’entendre dire, comme beaucoup, que je regretterais de ne pas avoir pu les voir en concert, témoigne la journaliste Lizzy Goodman, auteure en 2017 d’une indispensable histoire orale de cette scène, Meet Me In The Bathroom. Jonathan Fire*Eater, ce groupe à la fois sale, chic et menaçant, venu puis reparti de manière catastrophique, explique en bonne partie pourquoi l’industrie musicale a été si hésitante à adopter les Strokes ou Interpol, à choisir un groupe new-yorkais comme sauveur.”  “Ils ont eu une influence importance sur Interpol, les Kills ou les Yeah Yeah Yeahs, relance James Oldham, manager chez Rough Trade. Le même Oldham va bientôt sortir sur son label Loog Records un disque de Lupton après s’être levé un matin en se demandant ce qu’avait bien pu devenir le chanteur si explosif de Jonathan Fire*Eater. A première vue toutes sortes de sales rumeurs courent à son sujet. Ces sales rumeurs Stewart Lupton  fait comme si elles n'existaient pas. Au New York Post en 2005, il résume fataliste : “Il y avait toutes ces bruits… C’était comme lire des choses sur un fantôme. Quelqu’un disait : ‘J’ai entendu qu’il était mort’ […] On en est arrivés au point où j’ai dû prouver que je respirais ! Et que, en fait, j’enregistrais à nouveau de la musique.” En 2006, il publie ainsi Cheekbone Hollows (Pop 1 / 2 Life), un six-titres au son plus clair et plus folk-rock, parfois sifflotant, sorti sous l’alias The Child Ballads, avec le renfort de Judah Bauer guitariste filiforme du Jon Spencer Blues Explosion. Une rédemption ? Lupton n'est pas loin de le penser : “J’ai l’impression d’avoir trouvé le deuxième ticket doré de Willy Wonka, L’idée est maintenant d’en faire mon existence.”

Punk et professeur d'opéra

Olivier Rigout, est aujourd’hui patron du label Alter K. Il a été témoin de cette seconde chance quand il a arrangé deux dates pour Child Ballads début mai 2007, alors que le groupe venait d’ouvrir pour Cat Power à Londres : “Le vendredi soir, j’arrive au Baron, je croise les mecs du groupe. Je finis par leur demander où est leur chanteur. Ils me disent qu’il est dans le coin. Une heure plus tard je finis par comprendre qu’il a raté l’Eurostar. En sortant, je vois un mec, un peu dandy débraillé, en vrac, ses affaires à la main, que les videurs ne voulaient pas laisser entrer : c’était lui. Il rentre dans le Baron et se met en tête de se raser dans la salle, il prend un blaireau, s’étale de la mousse… Quand il finit par monter sur scène, il donne un super concert, possédé, chante bien, sort un livre pour en lire en extrait, baragouine quelques mots de français, se roule par terre. Le lendemain, à la Flèche d’or, il a joué le même set, les morceaux de l’EP et un ou deux de Jonathan Fire*Eater. À un moment, on l’a entendu dire ‘Est-ce qu’il y a une jolie fille qui pourrait me loger ?’ et ça n’a pas loupé, il l’a trouvée. Le dimanche, on avait tous la gueule de bois : il ne faisait pas très beau et c’était le jour de l’élection de Sarkozy.”

Les années suivantes, Stewart Lupton continue de se produire avec un line-up fluctuant. “Je l’ai d’abord rencontré de loin, puis de près. J’étais à St. Albans cinq ans après lui et il avait un statut héroïque de vraie star, de poète punk, témoigne dans un français impeccable Lex Paulson, enseignant à Sciences Po Paris. Juste après l’élection d’Obama en 2008, j’ai déménagé à Washington pour travailler au Congrès et un ami commun m’a emmené à un de ses concerts. On a pris un verre chez moi après et il y a improvisé une chanson sur Blazes Boylan, le professeur d’opéra qui a une liaison avec Molly Bloom dans Ulysse de Joyce. C’était quelqu’un de très cultivé et littéraire. » Les deux hommes répètent ensemble. Parfois sur des morceaux de Child Ballads. Parfois sur des reprises d’Elvis Costello ou des Kinks. “On avait le sentiment de refonder le son de Stewart, autrefois très punk, davantage dans l’esprit de la Nouvelle-Orléans et de Memphis. On a commencé à enregistrer des choses à l’hiver 2009-2010 mais il a alors décidé de voyager seul pour donner un concert désastreux à South by Southwest. Je pense que cela l’a vraiment privé de sa confiance et il s’est plutôt remis à sa poésie.”

De cette période date aussi un quatre-titres intitulé A Little Give And Take, enregistré sous le nom The Beatings avec sa compagne de l’époque, Carole Wagner Greenwood, chef restauratrice et musicienne à ses heures, avec qui il a passé son premier rendez-vous, témoigne cette dernière d’une voix aussi précipitée qu’émue, “à voir le seul Michel-Ange de Washington D.C.”. Inspiré aux deux amoureux par l’ambiance de la série HBO Deadwood, le disque, laisse davantage transparaître un goût pour l’americana pré-punk que ceux de Jonathan Fire*Eater, avec ses reprises du classique gospel “Jesus Met the Woman at the Well” ou du “My Rifle, My Pony and Me” de Dean Martin, ses chœurs angéliques ou ses trilles d’harmonica. “Pour lui, rien ne se hissait au-dessus de Dylan mais des musiciens comme Leonard Cohen ou Lou Reed étaient hyper importants, rembobine Carole Wagner Greenwood. Les Rolling Stones, le Bruce Springsteen de Nebraska ou du tout premier enregistrement de ‘Born in the USA’, avec son ambiance désolée, les premiers enregistrements d’Elvis, les disques de Waylon Jennings, Lee Hazlewood, Hank Williams ou Randy Newman, les vieux Van Morrison – ‘Je déteste le type, j’adore la musique’, disait-il toujours…”

Echapper aux voix

Ce disque est la dernière nouvelle musicale laissée, il y a presque dix ans déjà, par Stewart Lupton. Pendant ce temps-là, ces anciens collègues des Walkmen connaissaient une carrière bien plus rectiligne. “Tous les gens qui l’ont croisé voyaient bien qu’il n’était pas une rock-star au sens classique du terme mais un artiste qui ne faisait pas semblant, souligne Olivier Rigout. Quelqu’un sans plan de carrière et qui allait se prendre un mur un jour. Stewart, on ne l’imaginait pas vivre jusqu’à soixante-quinze ans.” À sa mort, les réactions émues se sont multipliées, mélange de sentiment d’une époque disparue, d’un destin inachevé. “Tous ceux qui l’ont connu diront que sa présence dans nos vies nous a changés, en mieux. Heureusement, il nous reste pour toujours des milliers d’exemplaires de ses poèmes, explique Carol Wagner Greenwood.

Il y a un peu plus de deux ans, dans une de ses dernières interviews, Stewart Lupton avait avoué une tentative de suicide qui l’avait laissé salement amoché. Selon le témoignage publié par un de ses amis angeleno, le réalisateur Eric Cheevers, avec qui il travaillait sur un projet filmique, il s’était de plus en plus retiré en lui-même, multipliant en ligne les messages malaisants évoquant des voix dans sa tête ou de prétendus complots. Mi-mai, il lui avait annoncé son départ pour un centre de traitement dans l’Utah avant de le laisser sans nouvelles – sa famille a expliqué à la presse qu’il était mort “d’une tentative désespérée d’échapper aux voix qui l’avaient tellement tourmenté”. Les voix qu’il essayait de dompter un soir d'octobre 1996. Tout en haut d'une tour en métal désormais abolie.