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Tremble vieille Europe, le nouveau prince de l'electro made in Africa ne fera aucun quartier

Tremble vieille Europe, le nouveau prince de l'electro made in Africa ne fera aucun quartier

En quelques années, la scène Gqom s’est imposée comme la B.O de la jeunesse de Durban avide de house passée au tamis de la nation zoulou. Star du genre: DJ Lag, 22 ans. Mais la révolution techno dont il est l’ambassadeur est-elle compréhensible loin du township de Clermont et de ses taxis équipés en soundsystem ? Reportage sur les talons d’une promesse de l’electro africaine pour saisir le message.

Rennes au mois de mars. Ici, une immense dalle en béton. Tout autour, quelques HLM’s tristes, un centre commercial coincé dans les 80 et le 1988 Live Club, une des boite préférée des jeunes bretons entre plusieurs nuits. À l’entrée du club, la sécurité fait son taf. Vérifier les identités et le taux d’alcoolémie des étudiants et lycéens, sans brusquerie. Faire attention à ce que les zonards repérables à leur démarche The Walking Dead ne cherchent pas l’esclandre.

Dans les backstages sombres du 1988, Lwasi Asanda Gwala (alias DJ Lag) évolue à contretemps. Visage caché par la capuche de son sweat shirt rose, l’homme marche droit mais légèrement courbé. Dans les couloirs exigus, il y a des rappeurs en plein festin de boissons énergisantes et chips goût poulet fumé ou tapant un freestyle des familles. Sur le dancefloor une trentenaire ivre et court vêtue danse telle une strip-teaseuse devant les gros bonnets aux cheveux plaqués à l’arrière. Un clin d’œil et ces derniers proposent à la fille de les rejoindre dans le coin V.I.P pour boire le champagne. À distance, le petit prince de la scène Gqom de Durban observe, mais reste froid. Seul au monde comme ces personnages de voyous dans ces films signés Melville. Devant une tireuse à bière en libre-service, le jeune DJ de 22 ans pose un constat mélancolique: “Est-ce que j’aime tourner à des milliers de kilomètres de chez moi? D’un côté oui car je fais connaître notre son et, à travers lui, notre jeunesse. J’aime être le passeur du Gqom. J’aime être en mission. Mais c’est vrai qu’en tournée le temps te paraît long, tous les hôtels se ressemblent. Actuellement mon garçon de six mois me manque. Vais-je le voir grandir?”

Musique dure pour pays durs

Cela fait quasiment deux ans que Lag est devenu l’ambassadeur d’une nouvelle club culture née dans les ghettos d’Afrique du Sud. Deux ans qu’il vit au rythme de la nuit mondialisée. Canada, Etats-Unis, Chine, Europe. Souvenir le plus mystique : avoir mixé dans un club italien pendant une nuit où la terre s’est mise à trembler. Expérience la plus déplaisante : “Il y a trois jours à Moscou. J’étais sorti m’acheter à manger dans une épicerie. Sur le chemin, je me fais stopper violemment par deux flics. Ils ne parlent pas anglais, mais je vois qu’ils me demandent mes papiers d’identité. Sauf que mon passeport est à l’hôtel. J’ai dû passer la nuit au poste avant que les choses s’arrangent. Pas exactement ce que j’appelle une nuit agréable…”À chaque étape de sa tournée encore solitaire pour cause de manque de moyens, Lag rejoue la même dramaturgie sur l’air du fameux « How does it feel to be without a home ? Like a complete unknown… Like a rolling stone » de Bob Dylan : tirer ses deux valises à roulettes, s’orienter avec les moyens du bord, utiliser l’application Uber en cas de coup dur. Et au milieu de chacun de ses sets filmer les danses lascives, puis les envoyer via Whatsapp à ses amis restés au pays pour leur prouver que la frontière séparant Durban et son Gqom du reste du monde n’existe plus. “Les Russes? Ils sont fous de notre musique. Les Chinois, pareil, s’allume Lag. Pourquoi? Ce sont des pays durs, et la dureté va bien avec notre quotidien. Le Gqom, c’est comme une ligne droite qui t’emmène vers l’oubli de celui que tu es. Le corps ne se relâche pas car le rythme ne redescend jamais. Le beat est là pour te transcender, te faire perdre le contrôle de la réalité.”

Le feu et la 4G

Ce jeudi 4 mars, DJ Lag ne sait pas exactement ce qu’il fout à Rennes. Pourquoi a-t-on souhaité sa présence dans cette Bretagne pluvieuse? Pourquoi joue-t-il dans un premier temps entre 1h et 2h du matin, puis entre 4h et 5h? Pas certain que ses deux chaperons - Chris Dogzout et DJ Saï, programmateurs de la soirée qui accueille Lag et responsables du label Dogzout Records– aient réussi à l’éclairer. Le premier est parisien, batteur de formation, et jouit d’une excellente réputation de “nouvelle star de la bass music”. Le second est un B-Boy blanc du 3-5 fan de J-Dilla, casquette Carhartt bien vissée sur un visage taillé au canif. Ensemble, ils organisent les soirées Fogo pendant lesquelles des DJs se relaient derrière les platines pour mixer baile funk, grime, house, hip hop. Ceci posé, les deux ont mouillé la chemise pour que leur invité d’Afrique du Sud assure l’ambiance sans trop piquer du nez. Passage chez un barbier, promo au sous-sol d’une brasserie chic du centre-ville de Rennes, crochet par l’appartement HLM de Saï pour “faire du son”. Lag accepte tout, mais demande s’il lui serait possible de trouver des chicken wings. “KFC?”, interroge Saï. “Naaaah, not that shit. It’s ok man!”, conclue le Sud-Africain.

A quelques heures de son premier passage sur scène, Lwasi aimerait squatter de la 4G. Une fois son vœu réalisé il active Whatsapp tel un junkie en manque et colle l’appareil sur l’oreille. A niveau faible des boucles electro. Là, un sourire se dessine sur son visage arrogant. Sur cette messagerie les enfants-rois du Gqom balancent leurs nouveaux sons. En quelques clics, on peut télécharger les dernières fièvres signées par les actuels rois du genre: Distruktion Boyz, Citizen Boy, Emo Kid… Le 14 juillet 2017, DJ Lag, en personne, a mis son E.P 3 titres Trip to New York sur la messagerie pour des raisons d’attachement à l’underground et ses racines sans doute “Au début du Gqom, tu voyais passer à Durban plein de gamins, l’oreille collée à leur Blackberry, rejoue Lag avec la nostalgie des précurseurs. Ils savaient qu’on trouvait tout sur des blogs ou sur Whatsapp. C’était l’underground.” Et maintenant? “Les petits mecs de chez nous balancent un son et, quelques jours après, des réponses viennent de partout dans le monde. C’est en passe de devenir mondial.” La preuve de cette prophétie se produira autour de minuit. Derrière ses platines Lag n’a pas préparé son set et préfère se laisser guider par le feeling: “Tu t’avances, tu lances un regard vers les gens devant, tu tentes de deviner leurs attentes, leur rythme. Il faut se poser une question: ‘Qu’est ce que je peux leur procurer?’Si son regard semble toujours fixé sur un point imaginaire, ses beats cuits à l’os agissent comme autant de mini répliques sismiques sur le dancefloor du 1998. Le « feu » va durer longtemps.

Sans le respect

Dans le TGV ralliant Rennes à Paris, Lag raconte son parcours comme une suite de hasards. Point de départ: Durban, troisième plus grande ville d’Afrique du Sud. À Durban comme dans les grands centres urbains du pays, il y a des township, ces endroits inventés sous l’Apartheid où la population non blanche avait le droit d’accéder à la propriété. Celui où Lwasi Asanda Gwala a fait ses premiers pas s’appelle Clermont. Même si Lag décrit un « endroit désormais pacifié avec moins de crimes » difficile de ne pas visualiser les images du clip de DJ Lag pour son morceau Ice Drop. Des barres HLM à briques rouges offrant une vision anxiogène de ville fortifiée après l’apocalypse, des routes autour desquelles défile un panorama de bidonvilles. Des gamins en uniforme scolaire dansant sur les toits du ghetto, des jeunes jouant aux gangstas devant un soundsystem. Et au milieu de ce clip hypnotisant, la musique stoppe. Face caméra, un Zoulou délivre ce message à la jeune Afrique du Sud: “Sans le respect, rien ne marche. Dans nos traditions, le respect, c’est primordial.”

Pour saisir ce qui est en train de se jouer actuellement au pays de feu Nelson Mandela, il faut remonter à 2011. À Johannesburg, Le Cap et Durban, la jeune nation arc en ciel s’est calée sur le rythme des nouvelles écoles mi-techno mi-tribales: Shangaan Electro, Kwaïto, Mwasi, Bacardi House. DJ Mujava, Spoek Mathambo, DJ Spoko, Okmalumkoolkat, Nozinja sont les nouveaux héros des branchés. Tous descendants de Zoulous, ils apparaissent peinturlurés et lookés de façon improbables. Raccords avec les mouvements de contestation étudiants comme Fees Must Fall (en cause, l’augmentation de 8 % des droits d’inscription dans les universités de Cape Town ou Jo’ Burg) ou les affaires de corruption entourant l’ancien président Jacob Zuma, cette génération a une vision : raconter l’Afrique du Sud autrement, puis la rebâtir. Beat par beat.

“Durban, c’est la ville où les gens dansent en Afrique du Sud, reprend Lag animé par une drôle de fièvre. La plupart des producteurs de Gqom étaient danseurs, à l’origine. J’en ai connu beaucoup qui faisaient leurs petites chorégraphies dans les rues du township de Clermont, sur les terrains vagues, devant les échoppes à poulets.” Clermont n’est sans doute pas aussi fréquentable que les immenses plages de sable roux qui donnent son statut de haut lieu du tourisme à Durban. “Depuis la fin de l’apartheid, c’est devenu beaucoup plus fréquentable, pose pourtant Lag. Tout en “vendant” la gentrification de son township, le garçon confesse que sa jeunesse n’a pas été celle d’un privilégié. Père mort dans des conditions mystérieuses alors qu’il n’a que 9 mois, mère absente, grand-mère obligée d’assurer l’éducation. “Quand j’étais petit, ma grand-mère faisait des efforts pour me tenir éloigné du trafic de drogue. Aujourd’hui, elle vit sous mon toit. Je suis fier de reverser une partie des cachets que je gagne en tournée à elle et à mon petit frère. De toute façon, je suis le seul à travailler dans ma famille.”

Au départ, Lwasi n’a pas prévu de faire carrière dans la club culture. Il trouve plutôt son plaisir dans les dribbles chaloupés effectués pieds nus pendant les matchs de foot du ghetto. Le reste du temps, il danse et se pique hip hop. Son frère rappe et cherche un complice capable de piger les subtilités du logiciel Fruity Loops pour l’accompagner. Message reçu: Lwasi en profite pour se former aux subtilités du deejaying. “À l’école, j’étais un fouteur de merde, se marre le kid de Clermont. Beaucoup auraient aimé me virer du lycée, mais ils ne pouvaient pas. Tout ça parce qu’à 18 ans, je commençais à devenir une célébrité locale.

Mais l’épiphanie survient vraiment à 20 ans. Un cousin de passage à Clermont agite son téléphone portable. Dedans, un hit Gqom: Ithoyizi des Naked Boys. “Ça m’a retourné la tête et ça a changé mon approche. Au lieu de chercher une vérité dans des musiques déjà abouties, je me suis dit ‘le Gqom, c’est un squelette sur lequel on peut rajouter la chair, le sang et les organes.’ J’ai assombri les basses, ralenti les rythmes, tendu certaines fréquences. J’ai trouvé mon style.”

Gqom le taxi

Reste à mettre en application l’expression “être la bonne personne à la bonne place”. De ses débuts vers 2006 jusqu’à 2015, le Gqom vit sous les radars des médias. Sa signification en langage zoulou? “Détonation” ou “ricochet”. Pour bien prononcer le terme, il faut claquer la langue sur le palais. À Durban, une ambiance de fête moite similaire à celles qui peuvent se vivre chez les Latinos de Miami prend place. Les flyers pour les soirées s’échangent sous le manteau. Les titres se téléchargent sur des blogs à durée de vie limitée ou sur Whatsapp.

Épicentre de cette vibration, le 101 club, sur Samora Marchel Street, où mixe le premier roi du mouvement, DJ Kaybee. Aux abords de cette boite de nuit, il n’est pas rare que les dealers locaux proposent les dérivés de l’ecstasy aux drôles de blases –qoh, Mercedes, Mitsubishi– censés accélérer les battements du cœur.

Plus étonnant, la popularité de cette scène a été conditionnée par la guerre que se livrent les deux compagnies de taxis de la ville. L’une et l’autre veulent investir dans des mini-bus et rentabiliser l’achat. Pour cela, elles attendent que la pénombre s’installe sur Durban et que la nuit vomisse ses teuffeurs. Commence alors une sorte de foire d’empoigne au cours de laquelle des véhicules équipés d’un système hi-fi dernier cri tentent d’attirer les fêtards. A chaque fois la même proposition : “Monte dans ma voiture et je t’emmène où tu veux en te passant les derniers titres Gqom.” “Et puis tout s’est accéléré en 2015, relance Lag. On a commencé à recevoir des messages de patrons de labels étrangers, de journalistes et de promoteurs de clubs. Ils voulaient en savoir plus sur cette ‘house music des taxis’. C’est à ce moment que j’ai sorti le clip d’Ice Drop, la première vidéo Gqom. Vous n’imaginez même pas l’impact sur la scène.” Vrai. Le message festif du Gqom traverse l’Océan Indien et se répand partout. En Angleterre, le célèbre producteur dubstep Kode9 s’amourache de ce style. Dans la foulée, le label londonien Goon All Stars publie les maxis de DJ Lag et du duo Rudeboyz. Interrogé par le magazine Dazed & Confused, Moleskin, patron de la structure anglaise, résume son irrésistible attraction pour le nouveau son de Durban: “Le côté âpre, le rythme et la façon de vous amener directement sur le dancefloor, voilà ce qui m’a fait basculer. Il n’y a absolument aucune prétention dans le Gqom.” En France, DJ Betty, Bamao Yende, mais aussi Amaury “Amzo” Kanté (membre de François & The Atlas Mountain) et Sébastien Forrester servent d’ambassadeurs.

La voix du ghetto

Arrivé à la Gare Montparnasse, DJ Lag opte pour un objectif réaliste: quelques heures de sommeil avant d’enchainer autour d’un programme chargé. En apéritif, un set dans le cadre du Nova Mix Club diffusé en direct sur Radio Nova. En plat de résistance, dessert et digestif, il y aura le club du quartier Oberkampf, L’International, lors du plateau proposé par Amzo Kanté et Sébastien Forrester pour leur deuxième soirée Gqomunion . Pour briller dans la nuit, DJ Lag a opté pour une dégaine bling bling organisée autour d’un blouson américain blanc brillant, disons… plutôt particulier et d’un pantalon slim de la même couleur. Façon d’affirmer le swag d’un homme en opération séduction? Lag considère déjà la possibilité de quitter son Afrique du Sud natale et son township de Clermont, qu’il habite depuis 22 ans. “Ça sera peut-être l’Amérique ou Londres. Je ne me vois pas rester au pays. Je veux que mon fils grandisse avec un père producteur et entrepreneur dans des pays qui autorisent cela.” En lâchant cela Lag se transforme en monstre de pragmatisme: Radio Nova, c’est populaire en France? Populaire comment?”, demande-t-il en scrutant mollement par la vitre arrière de la voiture de son tourneur français le Paris by night qui défile. Arrivé dans les loges au premier étage du club de Bastille Le Badaboum, Lag se renferme de nouveau. Il ne fait pas attention à la jeunesse qui tape dans le buffet vodka tonic et boissons énergisantes en parlant fort. Quelques minutes plus tard, le natif de Durban prend la suite d’un DJ parisien à mèche tombante bien jouasse d’avoir joué la sécurité en enchaînant disco moelleuse et hits des origines hip hop. Face à ses platines, Lwasi fait monter la tension de quelques crans. Un beat martial, suivi d’un souffle presque ahané, sera suffisant pour faire passer une déflagration électronique qui anime tous les corps.

En route, pour L’International, DJ Lag sait qu’il va jouer à domicile lors de la deuxième édition des Gqomunion, censées introduire noctambules et puristes de la capitale à la B.O de Durban. Quelques exilés d’Afrique du Sud, comme le DJ Mo Laudi, ont fait le déplacement. Il n’empêche peut de monde ici saurait dire qui est DJ Lag et à quoi ressemble le Gqom. Entre deux mix, les organisateurs de la soirée, Amzo Kanté et le musicien electro Sébastien Forrester, se réjouissent pourtant de la présence, pour seulement 500 euros, d’un prophète, un vrai. Au point de devenir lyriques: “Il faut prendre le Gqom comme une musique de folklore local, quelque chose qu’on devrait comprendre en tant que Français, puisque cela se rapproche aussi de nos danses traditionnelles, comme la bourrée auvergnate.” A la relance, Amzo Kanté pousse même l’analyse sur un terrain plus sociologique: “Cette musique, c’est la voix du ghetto. Dedans il y a quelque chose qui te dit: ‘Voilà un style electro pour les gens qui vivent derrière le périphérique. Voilà la musique du transport.’ Moi, je m’y reconnais car j’ai passé pas mal d’années en banlieue, dans l’Essonne.” En chœur les deux espèrent qu’à terme, leurs soirées réuniront “les gamins des cités et les habitants de la Goutte d’Or.” Mais pour l’instant il est 3h du matin et la foule s’est densifiée au sous-sol de l’International. DJ Lag est courbé sur ses machines. Des filles remuent sur un rythme cassé en frôlant des garçons qui ne seront sans doute jamais leurs petits amis. Lag n’a pas ralenti la cadence, mais maintenant son regard s’est éclairé d’une lueur de défiance. La jeune Afrique soumet la vieille Europe à son groove. Avant de mettre les images, les sons et les impressions qu'elle en ramènera sur Whatsapp ?