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L'histoire de la Russie rock, par les gagnants du prix de la B.O. à Cannes

L'histoire de la Russie rock, par les gagnants du prix de la B.O. à Cannes

Fin mai, les musiciens Roma Zver et German Osipov remportaient le prix Cannes Soundtrack pour leur travail sur Leto, deuxième long-métrage du cinéaste russe Kirill Serebrennikov. Un Jules et Jim punk sur fond d’Union soviétique des années 1980. Où les rues grisâtres des bords de la Neva sont animées par les riffs de Bowie et Lou Reed. Et où Serebrennikov célèbre la créativité solaire des deux figures majeures de la scène rock de la fin de l’ère Brejnev : Viktor Tsoï et Mike Naumenko, respectivement leaders de Kino et Zoopark. Deux groupes qui ont tout changé pour la Russie rock ? Pas si sûr.

Vous avez grandi en Russie, dans les années 1980. A l’époque, que représentait pour vous la musique des groupes Zoopark et Kino qui sont au coeur du film ?
GO : D’abord, il faut bien comprendre que Kino et Zoopark sont des légendes du rock russe. C’est un peu comme les Beatles et les Rolling Stones, c'est de ce niveau-là. On peut dire que ce sont deux groupes majeurs qui ont influencé tous les musiciens qui ont suivi et toute la scène pop rock qui a suivi en Russie. Ceci posé, la musique de ces années-là, le pop rock russe soviétique des années 1980, c’est quand même un mouvement musical particulier qu’il est difficile de comparer à la pop rock occidentale.
RZ :
 On va avoir deux réponses assez différentes parce que German vient de Moscou et moi je suis né en province à Taganrog. Donc l’accès n'était pas le même.
GO : Oui à Moscou, c'était plus facile de trouver des enregistrements et des disques de ces groupes russes. Les gens de Taganrog venaient justement à Moscou pour acheter les disques et faisaient des copies pour les provinces.
RZ : Ceci dit, en commençant à travailler sur le film et en écoutant tous les enregistrements de Mike Naumenko, je me suis rendu compte que la première fois que j'avais entendu ces chansons, c'était dans des cours d'immeubles à Taganrog. C’était des jeunes avec des guitares qui chantaient les morceaux. C’est comme ça que j’ai découvert cette musique.
GO : C’était le cas aussi à Moscou. Le rock russe a cette caractéristique : le texte prévaut sur la musique. Donc ça entraîne les jeunes à vouloir chanter les paroles, ils prenaient des guitares et se réunissaient dans des cours d’immeubles pour gratter les morceaux.

Il y a aussi beaucoup de références musicales dans le film. A Bowie, à Lou Reed, à T.Rex, au Velvet Underground. Quel accès aviez-vous à cette musique occidentale ? 
GO : Alors là c'était une gageure voire un miracle de trouver un enregistrement occidental en Union Soviétique. Du coup, dès que quelqu'un avait quelque chose, ça se copiait, ça se partageait parce qu'il y avait une rareté.

Roma, vous jouez aussi dans le groupe de rock Zveri que vous avez créé en 2001. Kino et Zoopark, ça a été des influences directes dans la création du groupe ?
RZ : 
Je ne sais pas dire s'il y a un morceau en particulier qui a été influencé par Zoopark ou Kino, mais c’est une musique dans laquelle on a été baignés depuis qu'on est jeunes. On reprenait leurs morceaux, sans arrêt, donc forcément, il y a quelque chose qui reste de manière pérenne. Après, on peut répondre de manière beaucoup plus globale à cette question en disant que le père de la langue russe, c'est le poète Alexandre Pouchkine au 18ème siècle. A partir de là, les autres ne sont que des héritiers.

Comment a évolué la scène rock russe depuis l'époque du film ?
RZ : Je pense que la musique rock, en tant que telle, est devenue une musique classique. Il n'y a plus vraiment de voie d'évolution pour la musique rock.
GO: Le rock est mort, même en Russie.
RZ : Pour faire de la musique rock, il faut avoir des notions de solfège pour composer, il faut savoir jouer techniquement, dominer un instrument, il faut prendre le temps de créer une atmosphère avec son groupe, si on parle d'un groupe, qui soit propice à une forme de créativité. Tout ça, ça prend du temps, ça nécessite des efforts, du travail. Et je pense que nous ne sommes plus dans cette époque où les gens sont prêts à consacrer du temps et des efforts pour ça. Aujourd’hui, n'importe qui a Garage Band sur son iPhone, se choisit des fonds sonores et s'enregistre à faire plus ou moins du rap. Et d’ailleurs, c’est le courant qui prédomine aujourd'hui dans la musique.

Au delà de l'impact culturel, quel impact politique ont pu avoir ces deux groupes dans l'histoire politique russe ?
RZ : 
Je pense qu’on peut dire que Viktor Tsoi a eu une influence politique en Russie et je vais vous expliquer pourquoi. Le film montre les quelques années qui précèdent la Perestroïka, où le rock n'est pas une musique officielle. On ne pouvait pas faire de concerts, monter une billetterie, etc. Les concerts étaient surveillés par le KGB. Du coup, lorsque la Perestroïka arrive et que la scène rock russe est mise en lumière, ils vont vite prendre les codes du show business occidental tel qu'il existe partout ailleurs. Et Viktor Tsoi prend très vite ce tournant là. Rapidement, il tourne dans des films, il devient non seulement une star du rock mais aussi un acteur de légende. Donc sa figure même accompagne la Perestroïka. Alors que Mike Naumenko a refusé ce système d'emblée, s'est mis totalement en retrait. Donc on ne peut pas vraiment parler d'influence politique pour lui.
GO : Si on part du principe que la musique pop rock a pu être à un moment donné de la guerre froide un instrument idéologique de part et d'autre, mais surtout de la part de l'Occident puisque c'était là où elle était mise en lumière et pratiquée librement, on peut dire que de reprendre les codes de la musique pop rock en Russie à l'époque ainsi que des codes occidentaux de cette idéologie là, c'est un acte politique oui, dans une certaine mesure.

Dans le film, on voit que les concerts sont surveillés par le KGB. Est-ce qu’on est plus libre de créer musicalement en Russie aujourd'hui ?
RZ : Aujourd'hui, objectivement, il n’y a pas de problème de liberté d'expression en tant que telle pour la musique rock et même pour la musique en général en Russie. De toute façon, Internet rend ce concept inepte puisque n'importe qui peut mettre ce qu'il veut en ligne et avoir une certaine notoriété sur les réseaux sociaux. En revanche, la réalité est la suivante : ce ne sont pas tant des interdits qui pèsent sur nous, c'est une forme de silence. C'est-à-dire que la télévision russe ne programme que de la variété et uniquement de la variété. Et pour des musiciens de la scène rock, il n'y a tout simplement pas assez de place dans les médias officiels. On n'est pas invités à performer. Donc ça créé une espèce de silence. C'est comme si on n'existait pas. Et c'est exactement la même chose pour la situation de Kirill Serebrennikov (le réalisateur du film, assigné à résidence, ndlr). Dans la majorité des médias officiels russes, son cas n’est même pas traité. Comme s’il n’existait pas. Il y a même certaines chaines qui ne prononcent pas son nom.