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Comment diable Beyoncé est devenue la déesse d'une étrange religion ?

Comment diable Beyoncé est devenue la déesse d'une étrange religion ?

Le 25 avril dernier, la Grace Cathedral de San Francisco organisait la première “messe Beyoncé” de l’histoire de la religion chrétienne. La plus grande confusion s’abattait sur le monde : Beyoncé est-elle une déesse ? Fallait-il venir avec des offrandes ? Mais pourquoi Kim Kardashian est-elle reçue par le président des Etats-Unis ? En réalité, le Père Jude a juste eu une idée de génie : utiliser les paroles de la plus grande des pop-stars pour faire passer un message de paix et d’amour (de Dieu).

Le service du mercredi soir de la Grace Cathedral, à quelques blocks de l’Union Square de San Francisco, accueille généralement une cinquantaine de personnes. Cette église épiscopalienne trône de ses 677m2 de vitraux représentant des personnages célèbres, allant d’Adam et Eve à Einstein, dans le quartier de Nob Hill où les SDF sont désormais probablement plus nombreux que les croyants. Mais Grace Cathedral n’a jamais été un lieu de culte comme les autres. C’est là que Duke Ellington y enregistra son Concert of Sacred Music en 1965, là qu’Armistead Maupin imagina le QG de son culte cannibale épiscopalien pour son roman Tales of The City. Si l’on passe les immenses “portes de Ghiberti”, on y trouve surtout le “AIDS Interfaith Memorial Chapel”, l’œuvre de Keith Haring servant de mémorial aux victimes du SIDA. Ce soir du 25 avril, on y chantera du Beyoncé. Et la queue des impatients s’enroule déjà autour de la Cathédrale, serpente Jones et California Street. Ce sera presque la dernière fois pour Samuel Kim ; il a décidé de changer de vie et déménage le mois prochain à Seattle. Ce musicien de 42 ans joue du clavier dans The Vine, le groupe du service du mercredi soir. Un peu nerveux, Sam n’est “pas sûr de comment ça va se passer”. Pia Cortez, immigrée philippine de 32 ans qui vit un peu plus bas dans la baie, piétine sur le parvis. Cela fait bien quelques années qu’elle n’a pas mis les pieds dans une église. Après une enfance faite de dimanches à la messe, les “contradictions” par rapport à ses propres croyances se sont faites plus visibles et Pia a préféré “s’éloigner” de ces grands bâtiments froids qui ont bien souvent condamnés son mode de vie. Natasha Hopkinson, 74 ans, et son mari de 84 ans ne sont qu’à quelques mètres. Ce sont des habitués de Grace Cathedral et des “fans” du Père Jude, le jeune révérend progressiste. Tous les mardis soirs, ils sont du cours de yoga, qui commence toujours par une lecture religieuse avant de faire des acrobaties dans le “labyrinthe”, une reproduction de celui de la Cathédrale de Chartres. Ce soir, ils sont venus soutenir le révérend et la communauté locale. Lorsque les très inhabituels 900 paroissiens de ce mercredi passent les “portes du paradis” –comme l’on surnomme les deux immenses répliques de Ghiberti installées là en 1964- on leur distribue le programme du service du soir. Il reprend le design de l’album éponyme de 2013, et affiche en fières lettres roses “Beyoncé Mass”. Ce soir, tout commencera par Survivor.

Beyoncé à l'image de Dieu

“Joignez-vous aux Vine pour chanter vos morceaux préférés de Beyoncé et découvrez comment son art ouvre une fenêtre sur la vie des marginalisés, des oubliés et particulièrement des femmes noires”. C’est cette invitation qu’ont reçu les habitués de Grace Cathedral au début du mois d’avril, accompagnée de l’annonce d’un sermon de Yolanda Norton, révérend et professeure au San Francisco Theological Seminary dont la fierté est un cours intitulé “Beyoncé et la bible hébraïque”. Si la comparaison entre Beyoncé et Dieu semble avoir tout d’une pente glissante, difficile d’ignorer que la chanteuse l’a elle-même imposé : avec son voile blanc et un tableau christique dans le clip de Mine, l’imagerie de la “black Madonna” lors de son concert aux Grammy’s, et même la Vierge Marie en personne lors de la très travaillée photo de présentation de ses jumeaux.

Ce qui devait arriver est arrivé il y a déjà quatre ans : la naissance d’une religion, le “Beyism”, proclamé par une certaine Pauline John Andrews de Géorgie, qui assure que “l’Eglise Nationale de Bey” compte au moins douze croyants convaincus. Tout trollesque soit le Tumblr crée à l’occasion – “nous sommes très déçus de voir que le monde n’a su reconnaître l’existence d’une divinité sous forme humaine parmi eux”, écrivent-ils après une série d’articles détaillant la création d’une “Beyble” et de cartes “avez-vous accepté Bey comme votre seigneur et sauveur ?”- il se trouve que Beyoncé peut, comme beaucoup d’autres choses dans ce monde, être considérée comme une religion selon les critères de Durkheim. Si l’on s’en tient à “un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à la choses sacrées”, Beyoncé, sa communauté, leurs rituels, se qualifient d’office. Ce qui explique peut-être pourquoi l’innocente petite messe de la Grace Cathedral a comme échappé à ses organisateurs bien intentionnés. “C’était juste censé être un petit service dans la plus petite partie de la cathédrale” se souvient Samuel, “mais l’intérêt public a été énorme, les médias s’en sont emparés, et on a su qu’on attendrait plus de gens que prévu”. De quoi obliger Yolanda Norton à expliciter un peu le concept auprès du San Francisco Chronicle : “quand on parle d’interprétation de la bible dans un contexte féministe, Beyoncé semble être une réponse naturelle. En regardant sa trajectoire en tant que personne et ses relations, on se rend compte des multiples difficultés que doivent affronter les femmes noires et comment cela peut influencer la façon dont on interprète la Bible”. Du côté de la cathédrale, on se sent quand même un peu obligé de préciser, devant l’hystérie générale –ceux ravis que l’on reconnaisse enfin des qualités christiques à leur idole, les autres offensés que l’on ose mélanger religion et fanatisme pop- que, “surpris par l’attention grandissante reçue par cette initiative”, “mieux vaut se rappeler surtout que Dieu est en tout le monde, et que Beyoncé est faite à l’image de Dieu”. Le Père Jude vient enfoncer le clou : “honnêtement, Beyoncé est une meilleure théologienne que beaucoup des pasteurs et prêtres de nos églises aujourd’hui”. La cérémonie peut commencer.

 I'm a bitch

Lorsqu’elle rentre dans la cathédrale, Pia se fout un peu de la Bible et est venue avant tout écouter du Beyoncé : “au début bien sûr, j’ai pensé que c’était une cérémonie pour vénérer Beyoncé ! Puis j’ai compris que ce serait comme une messe traditionnelle qui se servirait des paroles de Beyoncé. C’est vrai que ses paroles, pour moi, ont toujours reflété une certaine vérité sur les luttes des femmes, sur la résilience. Je suppose que dans un monde où les vies des femmes, noires, trans, ne sont vues pas comme également importantes que les autres, le message de Beyoncé peut devenir un culte”. Grace Cathedral va-t-il le prouver ? Samuel s’apprête à lancer les hostilités : “on a commencé avec ‘Survivor’ avec un groupe de sept et un chœur mené par une chanteuse extra. La foule a tout de suite répondu : les gens étaient prêts à faire la fête”. Wow, on vient de chanter Beyoncé à l’église !” s’exclame un responsable sautillant. Suivront Listen, le Psaume 137, et un sermon. Puis Freedom, le morceau de Lemonade avec Kendrick Lamar. “Freedom était vraiment génial”, remet Samuel, “pendant le pont, on a réarrangé le morceau pour dénoncer le système d’oppression et pour demandé la liberté de Dieu”. Natasha et son mari sont en pleine découverte : “on avait déjà entendu parler de Beyoncé mais on ne connaissait pas bien les paroles. On a pu tout suivre sur le grand écran, les paroles étaient provocantes mais très belles !”. Au moment de la communion, ce sont les premières de notes de Flaws & All qui résonnent dans l’église : I'm a train wreck in the morning, I'm a bitch in the afternoon, I don’t know why you love me and that’s why I love you”. “Dans cette chanson, il y a cette audience ambiguë : elle parle peut-être à son public, ou peut-être à Jay-Z”, explique Yolanda Norton à Broadly, “mais on peut très bien l’imaginer comme une prière à Dieu. Quand elle dit ‘I neglect you when I’m working’, on fait tous ça !”. “You catch me when I fall, accept me, flaws and all, and that’s why I love you”. La chanson s’éteint dans les allées de la cathédrale alors que la queue des fidèles mâchouillant l’hostie s’épuise. “A la fin de la messe, les gens sont restés discuter, rire et danser”, se souvient Samuel. “J’étais inquiet au début, de voir comment ça allait être pris, et parce qu’il y avait beaucoup de pression de voir tant de monde, mais finalement il y avait des gens de toutes les origines, genres, orientations, et j’ai eu l’impression qu’on se réunissait tous autour de quelque chose de plus grand que Beyoncé”. Pia, elle, a changé d’avis sur l’église : “ce n’est pas ce que j’ai connu quand j’étais petite !” rit-elle. Le couple d’octogénaire Hopkinson a également appris des choses : “c’était comme si l’église reconnaissait enfin le mal fait aux minorités. Beyoncé a réussi à concentrer notre attention et à nous réunir autour d’un unique message d’espoir”. Et Samuel de conclure : “Il y avait quelque chose de transcendant que seuls les gens présents peuvent comprendre. C’est comme si on avait vu Dieu en chanson”.