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"Can You Feel It" : Et Larry Heard inventa le groove de tous les grooves

"Can You Feel It" : Et Larry Heard inventa le groove de tous les grooves

Pour la nation clubbing, la simple évocation du titre "Can you feel it", apparu comme une révélation mystique au pape de la house de Chicago, Larry Heard, fait figure de formule magique. Mais comment ce sommet dance né dans le courant de l'hiver 1985-1986, des milliers de fois mixé et remixé ensuite est il devenu un morceau important de l'histoire ? En regardant la neige tomber, d'accord, mais pas que.

Un homme ému entame un discours. Depuis son pupitre, face à la foule, il hurle : « pouvez-vous ressentir cela ?! ». À perte de vue, des gens l’applaudissent. Soudain, un kick produit par une boite à rythme TR-909 de chez Roland se fait entendre. Il bat 119 fois par minute. Le public se calme mais, déjà, une ligne de basse synthétique et liquide inonde l’espace. Après quelques temps, une nappe de synthétiseur - un Juno 60 - recouvre la scène, poussant le prédicateur à reprendre la parole pour donner sa définition de la « house music ». « Au commencement il y avait Jack et Jack avait un groove », commence-t-il, en anglais, d’une voix puissante, comme le ferait un pasteur évangélique devant un parterre de fidèles. Il poursuit : « Jack déclara avec force ‘que la House music soit’ et la House music fut ! ». L’homme déroule son discours sur encore trois minutes, assez pour délivrer un message de tolérance universaliste teintée de foi chrétienne, puis la foule est à nouveau conviée à applaudir. Puis, le silence s’installe.

Tombe la neige

Cette scène n’a jamais eu lieu ailleurs que dans la version la plus populaire du morceau Can you feel it de Mr. Fingers. Cette même version qui figure dans la bande originale du jeu GTA San Andréas, sorti en 2004 sur Playstation2. Can you feel it et son discours aux allures d’hymne comptabilisent trois millions d’écoutes sur Youtube en 8 ans, un score considérable pour un titre de house « underground ». Pourtant, ce morceau, Mr. Fingers alias Larry Heard ne l’a jamais voulu ainsi. Le discours est l’œuvre de Chuck Roberts qui a fait ses armes comme enfant de chœur dans le sud de Chicago. Il l’a enregistré pour une toute autre musique qui n’a pas connu le succès international de Can you feel it : My House, par Rhythm Controll, sorti en 1987 sur un label obscur comme il en existait tant à Chicago. La Face B de ce disque présente le speech a cappella. À la radio, un DJ jouera ce discours par-dessus le titre de Mr. Fingers. Conséquence : des disques non officiels de cette version seront pressés en Europe au cours de l’année 1988. Pas forcément du goût de ces auteurs qui rejetteront le bootleg à sa sortie.

Comment Larry Heard - homme pas forcément à l'aise sous les projecteurs - a-t-il pu devenir l’auteur d’un hit aussi expressif ? D’une voix douce et posée, celui que les spécialistes continuent à présenter comme le père de la deep house convoque d’abord l’enfance : « J’ai grandi dans le Sud de Chicago, mon père, policier, écoutait des disques de Funkadelic sur la platine familiale située au rez-de-chaussée. A l’étage, je collais alors mon oreille sur les lattes du plancher, fasciné par les vibrations des basses qui s’y répercutaient. » Assez pour expliquer le feeling de son morceau le plus connu ? Pas forcément comme Larry Heard le confiera lors d’une interview filmée pour RedBull en 2005. « J’avais cet appartement à Chicago, avec de larges fenêtres. Je regardais la neige tomber depuis mon salon et j’ai produit ce morceau. Un ami est venu à la maison, il l’a écouté, a lui aussi regardé la neige et m’a demandé : ‘can you feel it ?’ ". Produit avec presque rien, Heard enregistre sa composition sur cassette en une seule fois : « j’ai joué de bout en bout et j’ai enregistré ce qui est devenue la version masterisée du morceau ».

De là à imaginer que cette version marque si durablement la house, il y a sans doute encore un pas à franchir. Mais est-ce seulement de la House ? De l’aveu des producteurs de Chicago eux-mêmes, l’origine de la House viendrait du Warehouse, le club où officiait Frankie Knuckles entre 1977 et 1982. Un club que Larry Heard connaissait très peu, comme il l’avoue à Jacob Arnold : « je travaillais de nuit pour la Social Security Administration, ce qui m’empêchait d’aller danser, donc je n’ai pas vraiment connu le Warehouse. En fait, je me suis intéressé à la musique Dance grâce à la radio. Au début des années 1980, Herb Kent présentait Punk Out sur WXFM, une radio de Chicago. Il jouait du Kraftwerk, du Telex et plein d’italo disco ». Un déclic pour l’artiste, principalement influencé par le jazz fusion et le rock progressif que certains puristes ont depuis pris le soin de surnommer "le Miles Davis de la house".

Ta carrière était lancée

« Larry n’était pas un grand clubber ! C’est le moins qu’on puisse dire. En fait, il ne faisait pas la fête." Celui qui parle s'appelle Harry Denis. Parolier et chanteur, il va former The It avec Larry Heard. Nous sommes alors en 1986. Quelques mois tout juste avant la sortie de Can you feel it. Aujourd'hui les souvenirs de cette rencontre cruciale remontent à la surface pour Harry  : « Je sortais souvent au Music Box avec Robert. On était des habitués. Un jour, Robert (Owens, Ndlr) qui connaissait Larry est entré dans le club avec une cassette. Il devait la donner à Ron Hardy, le DJ résident ». Sur l’objet juste l’inscription « Mystery of love », premier titre produit par Heard et depuis samplé par Kanye West dans Fade. Imméditament Ron Hardy accroche à fond sur le morceau et décide d'en faire un edit pour le passer le plus souvent possible dans ses sets. " Quand Ron jouait un de tes titres, tu savais que ta carrière était lancée pose calmement Harry Denis avant de relancer Bref, j’ai un jour demandé à Robert de me présenter son ami Larry, parce que ce titre Mystery of love m’avait marqué. On a tous les trois formé the It dans la foulée ». Vrai. Même si Larry Heard est encore considéré à cette époque comme un artiste confidentiel il prend les choses très au sérieux. Une preuve ? Puisque les labels de house n’acceptent pas qu’on leur envoie de démo, Heard créé son propre label, Alleviated. Il fait presser des disques qu’il distribue avec sa propre voiture aux disquaires et aux DJ du coin. « Avec the It, on a sorti Donnie en 1986, notre premier titre, sur DJ’s International. Ron Hardy et Chip E. nous ont beaucoup aidé. » C’est d’ailleurs Harry Dennis qui va précipiter la sortie de Washing Machine, le fameux 4 titres sur lequel figure Can you feel it. « J’ai commencé à faire de la musique avec Marshall Jefferson, sous le nom Jungle Wonz. Lui était très proche de Trax records. On a signé sur ce label parce que le deal était meilleur qu’avec DJ International. J’en ai parlé à Robert et Larry et on a tous fini par migrer sur Trax »

En 1986, la house de Chicago a beau être cantonnée à l'image de mouvement local, elle gagne en popularité. Plus jeune que Larry de quelques années, Mike Dunn lance lui aussi sa carrière cette année. À l’époque, il a 21 ans. « À Chicago en 1986, tu ne trouvais personne pour te dire ‘moi j’écoute du rap’. Il n’y en avait que pour la House, la House, la House ». La plupart des artistes qui fondent le mouvement appartiennent à la communauté noire d’Englewood, un quartier du Sud de la ville. Mike Dunn compare le microcosme House à une véritable famille : « Tout le monde se connaissait. Avec mes potes, on organisait des fêtes à Odgen Park, près de l’église St Stephen. On n’avait pas beaucoup d’argent donc on ne pouvait pas s’offrir de tables de mixage très évoluées. On passait juste des disques, quoi. Quand on a commencé à composer, on se prêtait des instruments mais la plupart du temps, on allait chez les uns et les autres. En fonction du matériel de chacun, tu enregistrais ce que tu pouvais. Les lignes de basse étaient toutes enregistrées dans le garage de Mr. Lee ! » Le label Trax - qui sort le disque de Larry Heard- est le label le plus représentatif de cette époque. Tous les DJs avaient affaire à eux et tous gardent un goût amer de cette expérience : « Nous ce qu’on voulait c’était que nos morceaux soient pressés sur vinyle pour qu’on puisse les jouer. Le monde, s’arrêtait aux frontières de Chicago. » détaille Mike Dunn. Larry Sherman, le boss de Trax, va profiter de cette innocence : « Il était le seul à posséder une presse à vinyle dans la région, donc il était incontournable. Il nous signait des contrats pour 500 exemplaires, mais dans les faits il pressait 30 000 et exportait le reste ! On n’a jamais vu cet argent ». Un peu plus âgé, Larry Heard évolue en dehors de cette sphère. « Je ne l’ai rencontré qu’après, croit se rappeler Mike Dunn, il était déjà connu à ce moment-là ». Mr. Fingers aussi se fera rouler par Sherman, comme il l’explique à Gerd Jansen : « Toutes ces histoires sont vraies. Mais je touchais quand même des dizaines de milliers de dollars de la part de Sherman, pour une seule chanson ! C’est bien plus que ce que les musiciens peuvent espérer gagner aujourd’hui ».

Les gens fantasment un truc qui n’est pas vrai

Influencé dans sa jeunesse par le jazz fusion et le rock progressif, peu enclin à clubber, pas vraiment membre de la communauté, Mr. Fingers ne semble relié au mouvement House que par très peu d’éléments. « Les morceaux de Larry étaient différents. Sa musique était toujours bien plus profonde que les musiques de dance de cette époque, c’est pour ça que j’ai voulu immédiatement travailler avec lui, affirme Harry Dennis. A l’écoute, tu savais tout de suite si c’était du Mr. Fingers ou non ». Para One, un des leaders de la scène électronique française, s’est longtemps intéressé à la House de Chicago. Il dresse le même constat : « Can you feel it ne provoque pas les mêmes émotions que les autres morceaux de Chicago house. A cette époque, les DJs étaient obsédés par les mélodies acides de TB-303 et les samples hyper sexy. Heard a apporté un son de musicien de studio, de synthétiseurs très différent ». Sur Passion, le second album studio de Para One sorti en 2012, figure un morceau : Albatros. « C’est un hommage appuyé à Mr Fingers. Je bidouillais des réglages sur mon Juno 106 jusqu’à tomber un peu par hasard sur le son de basse de Can you feel it. Pour l’obtenir, il faut être très minutieux. Son travail est d’une grande précision, on sent une réelle recherche esthétique. ». Harry Dennis confirme ce trait de caractère et décrit même Larry Heard comme un perfectionniste. D'ailleurs, que Mr. Fingers se soit tenu l’écart de la scène House n’étonne pas plus que ça le DJ français : « La bonne musique se créé souvent quand les gens fantasment un truc qui n’est pas vrai. À New York, Arthur Russell allait très peu en club, juste pour en percevoir les codes. Je pense que c’est un peu pareil pour Larry Heard." Une pause, puis un sourire "Cette idée de faire de la musique club en restant dans sa chambre me plait beaucoup ».