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La techno va-t-elle changer le monde Arabe ? SAMA et Deena, l'entretien (1/2)

La techno va-t-elle changer le monde Arabe ? SAMA et Deena, l'entretien (1/2)

D’un côté, la mer Morte. De l’autre, la Méditerranée. A Ramallah, SAMA incarne une nouvelle jeunesse palestinienne qui malgré la violence du quotidien, décide de bouger aux sons des basses et non des balles. Il y a quatre ans, elle secoue la techno en sortant The Beating Wound, track composée de bruits de guerre à Gaza. A Tunis, Deena Abdelwahed émet des fréquences pas encore répertoriées et redéfinit la scène alternative du Maghreb. Reflet d’une Révolution qui a stimulé des élans de libertés. Depuis, les deux DJ ont choisi de s’installer en France, l’une à Paris et l’autre à Toulouse. Si elles avaient entendu parler l’une de l’autre, elles ne s’étaient cependant jamais rencontrées. C’est désormais chose faite.

Vous êtes toutes les deux devenues des figures importantes de la scène électronique. Comment êtes-vous tombées dedans ?

Sama : J’ai commencé la musique très jeune en Palestine, sans savoir ce que je faisais. J’ai découvert le DJing dans le film You Got Served (2004), un film américain tout pourri avec des scène de battles hip-hop. Le DJ scratchait et j'ai tout de suite adoré, même si je ne sais toujours pas scratcher (rires). J'ai commencé à organiser le même genre de soirées. En 2008, mes parents m’ont envoyée à Beyrouth, où j’ai pris la claque du siècle avec la techno. C'est aussi à Beyrouth que j'ai réalisé que je n'étais pas une vraie DJ. J’ai commencé des études d’ingénieure du son, un an en Jordanie puis à Londres. J’ai débuté sous le nom de « Skywalker », mais c’était trop Star Wars et je n’avais vu aucun des films (rires).

Deena : A l’origine, je suis architecte d'intérieur ! Pour ce qui est de la musique, je suis autodidacte. J’ai commencé par le jazz en première année de fac. Puis, pendant deux ans, j’ai joué dans un groupe de soul-funk, au côté de jazzeux de Tunis. Dans l’ensemble, c’était surtout des reprises, or j'avais vraiment des envies de création. N’ayant reçu aucune formation, ça n’a pas été facile. J’ai réussi à m’en sortir grâce à mon côté geek, en craquant énormément de logiciels. Pour moi, l’électro se définit principalement par son aspect technique, le fait de créer à partir de rien. Je me suis également beaucoup inspirée de la danse, tout ce qui est breakdance, juke-footwork. Dans la musique électro, on y retrouve cette base rythmique, ce côté « impro » et donc unique. Pour mes débuts, j’ai commencé dans un bar qui s'appelait Le Plug, qui a malheureusement fermé. Les lieux comme ça en Tunisie ne durent pas. Ils sont dirigés par des jeunes de mon âge qui n'ont pas les fonds pour payer la police, une sorte de mafia. Ils passent puis le lendemain tout est cassé. Pour Le Plug, qui était dans un monument historique, ils se sont contentés de confisquer le matériel.

Vous parliez de claque musicale. Un artiste en particulier ?

Deena : En 2013, à Berlin, Aïsha Devi. En tombant sur ses sets sur internet, ça m’a mis une énorme claque. Je suis allée la voir à Berlin - c’était ma première fois en Europe d’ailleurs - et j'ai adoré le format, les synthés, sa manière d'être. Elle a créé une petite vague vers 2014, c'était merveilleux. Elle m'a donné envie de continuer et de faire des lives. Et de chanter surtout !

Sama : Pour ma part, la découverte de Satoshi Tomiie a participé au coup de foudre que j’ai eu pour la techno. Et James Zabiela pour la technique et le DJing. Je n'aurais jamais raté un de leurs sets. Une fois, j’ai appris que Satoshi jouait à Beyrouth mais j'étais en Jordanie pour mon premier jour à l’université. Je n’ai pas hésité une seule seconde, j'ai pris une voiture et un avion. Son set s’est terminé à 7 heures du matin, et j'ai repris l'avion pour foncer à l'université. Pour vous donner une idée, j'aime tellement James Zabiela que même mon père connaît son nom et toutes ses vidéos. Alors qu’il déteste la techno !

En parlant de famille, comment a réagi la vôtre face à votre choix de carrière ?

Sama : Ça peut paraître incroyable mais ce sont eux qui m’ont poussée. Quand j’ai été virée de l’université, mon père m'a dit :« Visiblement, il n'y a rien qui te tente ici. Pourquoi tu n'étudies pas la musique vu que tu aimes tellement ça ? » Il m’a conseillé d’aller étudier en Jordanie sauf que je détestais ce pays. Il m’a suffi de voir les studios pour direct faire mes valises. Il y avait des câbles en or partout, c’était magnifique ! Aujourd’hui, mon père regrette sûrement son choix (rires).

Deena : Je ne suis pas très proche de ma famille… Je ne leur ai rien dit, ils découvriront d’eux-mêmes. Je ne suis pas sûre qu'ils soient vraiment pour. Mais ils devront faire avec car je ne dépends plus d’eux. Si c'était le cas, jamais je ne serais devenue DJ. Un phénomène qui est loin d’être rare dans la culture arabe et que j’essaye de dénoncer. Que ce soit ton père, ton frère, tu dois les respecter car ils te protègent. Là-bas, on ne te prendra jamais au sérieux avec un titre sur la famille, tu vas tout de suite être affiché comme le comique de la bande. Ainsi soit-il.

Lorsque vous composez, vous suivez un fil conducteur ou vous vous laissez porter ?

Deena : J’essaye de puiser au maximum dans ma mémoire auditive, car même si je déteste la musique traditionnelle, je la connais par cœur. Comme les français avec Johnny Hallyday. Quand j'étais petite, je peux vous dire que Thom Yorke n’était pas dans les playlist mariages ! A ces influences, je rajoute un peu de modernité avec des rythmes boiler room et jersey club. La musique dansante qu’on a en Tunisie date d’il y a plus de cent cinquante ans. Et ceux qui aiment ce genre de musique sont considérés comme ringards, pas très intellectuels… Mon objectif est de parler à toutes les classes sociales et surtout de toutes les classes sociales. Je pense qu’il est trop tard pour révolutionner la musique tunisienne. Il faut plutôt repartir de zéro pour avancer.

Sama : Si quelque chose me torture l’esprit, je vais instinctivement l’insérer dans une track. C’est comme ça que j’ai composé The Beating Wound, dédiée à Gaza. Dans cette track, je mixe des sons de tirs, des sirènes, des hurlements, des bruits de voitures, des discours révolutionnaires… Je voulais reconstruire le contexte de guerre musicalement, donner l’impression à l’auditeur d’y être afin qu’il puisse se perdre totalement et entendre le message. J’ai ensuite ajouté le célèbre poème de Mahmoud Darwish, Silence For Gaza, que mon père lisait constamment. Il y avait ce vers que je mixais en boucle : « Le voici inquiet du temps qui passe, car à Gaza le temps est un autre temps. Le temps de Gaza n’est pas neutre. » Puis, j’ai fini par insérer le poème dans son entièreté. Je ne pouvais plus me taire. Cette frappe de 2014 a été l’une des plus meurtrières.

Quel était ton sentiment face à ce contexte de guerre ?

Sama : Aujourd’hui, je suis loin d’être sereine. Enfant, j'étais bien plus cool face à la guerre. Je n'avais pas conscience de la mort. Pour vous dire, un jour ils ont largué des bombes tout autour de notre maison. Elles explosaient si près de chez nous que les fenêtres tremblaient. Ma mère craignant qu'elles se brisent et a décidé de les ouvrir (rires). Ça peut paraître fou mais j'ai dormi comme un loir pendant tout ce temps. J'ai fini par me réveiller et dire à mes parents : « Mais qui est en train de frapper à la porte comme un dingue ?! » Pour moi, la guerre était presque un jeu. Je collectais les balles, je ramenais des missiles et les exposais dans ma chambre. Une passion qui m'est restée, regardez (elle montre son collier), mon pendentif est un anneau de goupille d'une grenade.

Vous êtes ensuite arrivées en France. Deena à Toulouse et Sama à Paris. Vous aviez quelle image en tête ?

Deena : Je suis arrivée à Toulouse en septembre 2015, à 26 ans. Ce n’était pas prévu au départ, mais l’amour m’est tombé dessus. Je n'avais aucune idée de la musique en France, ni du contexte général. J'ai rencontré ma copine à Tunis, elle était de Nîmes et habitait à Toulouse. Je pensais qu'elle emménagerait avec moi mais elle trouvait la ville trop homophobe. Ce qui est vrai. J'ai toujours vécu cachée et quand je suis arrivée en France, j'ai compris que je n’aurais jamais pu lui imposer ce mode de vie. Finalement, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de solidarité et pas tant de racisme que ça, contrairement à ce qui circule comme rumeurs en Tunisie, où tout ce qui est occidental est dangereux. Il y a un véritable brainwash ! A peine arrivée, j'avais peur qu'on me juge, qu'on me prenne pour une incivilisée. Petit à petit, j'ai compris que tout ça n’était que préjugé. A l'école, à la télé… et surtout dans les familles. On observe le même phénomène en Europe par rapport aux arabes et aux immigrés, mais de manière moins violente, plus implicite. En Tunisie, si tu es sympathisant, on t'appelle « l'orphelin du colonialisme ».

Sama : La France est un pays que tout le monde connaît, j'avais forcément des attentes. Mais je n'étais jamais venue et je ne pensais même pas visiter ce pays. Je ne sais pas pourquoi, probablement parce que je n'étais pas forcément super excitée à l'idée de voir la Tour Eiffel. Ca reste juste un morceau de métal, non ? Lorsqu'on m'a dit que j'allais venir ici en résidence, je ne savais pas trop quoi en penser. Et puis à force que certaines personnes autour de moi me répètent « tu vas détester », j'ai adoré. A l'opposé, on m'avait décrit Berlin comme un paradis, mais j'ai été moins convaincue... Il fait froid et peu importe où tu vas, tu n’entends que de la techno. Donc bon, je ne sais pas, mais peut-être que trop de techno tue la techno.

Sama, par Renaud Bouchez

Depuis votre arrivée, vous remarquez une évolution de la scène électronique arabe ?

Sama : C’est complètement fou, je suis choquée à chaque fois que je retourne en Palestine. Je n'arrive même plus à compter les DJ. Même ma petite cousine Yasmine a commencé à mixer, alors qu’elle n’a que 18 ans. On a aussi la chance de voir des DJ qui viennent de l'extérieur, comme Nicolas Jaar. Et beaucoup de DJ palestiniens mixent désormais à l’étranger. Mais on est encore loin du compte car excepté Ramallah et Bethléem, certaines villes n’ont toujours pas de salles de concert ou de clubs. Sans vouloir me vanter, Ramallah est devenu particulièrement dynamique car j'ai amené la techno là-bas (rires). Au-delà de ça, il y a plusieurs facteurs à cette activité musicale. La population de Ramallah est relativement aisée, l’activité économique y est florissante et la religion chrétienne y est majoritaire, même s’il y a de plus en plus de musulmans. Tout cela participe au fait que beaucoup de bars se sont ouverts, laissant la place à beaucoup d’artistes. Si je devais en citer deux, je dirais Radio Bar et Q Pub. Et SnowBar aussi, le plus vieux bar de Ramallah, en plein milieu des montagnes.

Deena : La scène électronique évolue depuis 2010, ce n'est pas nouveau. Je pense qu’Internet et les logiciels ont été l'élément déclencheur. Enfin, nous avions le matériel pour. Avant ça, les seuls clubs qui existaient en Tunisie étaient des Clubs Med, cet enfer de touristes. De l’autre côté, il y avait des raves de 300 personnes dans un lieu quelconque où un mec ramenait son ordinateur pour nous faire rêver. Grâce à cette génération, une nouvelle culture est née. Dès que j'ai vu un DJ et son ordinateur, j'ai su que c'était possible. Cette culture web a impacté ma manière de faire de la musique. Je m'en sers énormément pour composer, notamment YouTube et les forums. Quand je suis intéressée par des banques sonores d'artistes, je les contacte et on s'échange des tracks. A Tunis, tout passe par Internet car la culture du vinyle n’existe pas. Nous n'avons pas de disquaires, si ce n’est le collectif Downtown Vibes qui, pour le Disquaire Day, organise des événements spécial vinyles avec des DJ très house des années 90. Petit à petit, l’amour du disque revient, voire arrive. Avant, tout était trop dématérialisé…

Entre les pays arabes et européens, l’état d’esprit du public est-il différent ?  

Sama : Ça ne sert à rien de différencier, c'est la merde partout ! La techno lie les gens. Aujourd'hui, il n'y a pas un être humain sur Terre qui n’est pas angoissé, en France, aux Etats-Unis - où c'est sûrement plus la merde qu'en Palestine - en Egypte, en Syrie, en Jordanie... Tout le monde semble perdre espoir mais dans un sens, c'est comme ça que les révolutions naissent. En regardant l'histoire, c’est en touchant le fond que tout explose. Et je pense qu'on y arrive.  Je reste persuadée que la Troisième guerre mondiale est en route ! D'autant que tout va se jouer au Moyen-Orient, donc on va bien se marrer... Ajoutons à cela que tout le monde possède le nucléaire. Parfois, j’ai envie de leur dire :“Donnez-moi trois bombes atomiques, une petite armée et je vais vous régler tout ça en un rien de temps !” Mais j'essaye de voir le côté positif de cette situation de crise. C’est dans ces moments de crises que la musique se renouvelle et que des nouvelles scènes apparaissent. A chaque fois grâce à une nouvelle génération. Tout part en couille, sauf la scène musicale !