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Stephen Malkmus : recherche années 90 désespérément (2/2)

Stephen Malkmus : recherche années 90 désespérément (2/2)

Pas assez vieux pour faire partie du patrimoine, pas assez jeune pour être encore dans le coup. Stephen Malkmus, l’ancien leader des magnifiques Pavement, figure de proue du rock indépendant américain des années 90, vit depuis 15 ans dans cet entre-deux médiatique et musical qui définit les personnages « cultes ». Est-ce une malédiction ? Une bénédiction ?

(le premier volet de notre histoire de Stephen Malkmus et de Pavement est à retrouver ici)

Que vous inspire le fait de continuer à jouer une musique dont les principaux inspirateurs meurent les uns après les autres ?
C’est dans l’ordre des choses : les
baby boomers vont progressivement nous quitter. Idéalement, les gens de ma génération devraient prendre leur place et devenir à leur tour ces vieux gars un peu pénibles. Un créneau va se dégager, que des artistes respectés de la semi-avant-garde (sic) doivent logiquement venir occuper. Prenez Nick Cave, par exemple : il est en train de prendre le poste du « rocker littéraire sérieux » laissé vacant par Leonard Cohen. Ah, si je pouvais être Nick Cave, sans avoir à me teindre les cheveux ou à me saper comme lui…

Justement, quel créneau pensez-vous pouvoir occuper ?
J’adorerais pouvoir occuper celui de Lou Reed, mais sans avoir à bosser trop
. Je n’aime pas parler au nom de ma génération mais parmi les gens qui ont commencé en même temps que moi, j’ai l’impression que PJ Harvey a réussi à devenir ce genre de figure tutélaire. Beck a du succès, c’est une légende, les gens l’adorent, mais je trouve ça dommage qu’il abandonne son credo avant-gardiste en faisant cette pop ironique qu’il joue désormais. Je ne trouve pas ça très honnête. Il devrait redevenir un peu plus sérieux. Billy Corgan, lui, il n’y arrive pas. Il fait des erreurs. Son album acoustique de troubadour (Ogilala, 2017 – ndr), je n’ai pas l’impression que ce soit le genre de choses que les gens avaient envie d’entendre –mais je peux me tromper. Récemment, il a eu l’air de vouloir relancer les Smashing Pumpkins mais je n’ai pas l’impression non plus qu’il se soit assez tenu au courant de ce qui s’est fait depuis.

Envoyer des torpilles à Billy Corgan. Davantage qu’un petit plaisir coupable, une tradition personnelle pour Malkmus, initiée sur le dernier couplet de « Range Life » en 1994 - « Out on tour with the Smashing Pumpkins/ Nature kids, I-they don’t have no function/ I don’t understand what they mean/ And I could really give a fuck » – et qui parcourt la carrière de Pavement comme un gimmick. Un soir de 1999, au crépuscule de son existence et alors qu’il semblait avoir fait un pas vers (l’ennui et) la maturité avec l’album Terror Twilight, le groupe présente au public de Chicago, d’où sont originaires les Smashing Pumpkins, une nouvelle chanson. Elle s’appelle « Billie ». Originellement « Billy », mais Malkmus a cru bon de la féminiser au dernier moment pour faire semblant de prendre des pincettes. En guise d’introduction, Pavement se lance dans une reprise grotesque de « 1979 ». Sur le deuxième couplet, Malkmus opte pour une relecture des paroles : « I’ll get a hit man to kill those guys in Pavement/ they’re always fucking with me ». Devant la foule hilare, Malkmus désigne un point à l’aveugle dans la pénombre de la salle : « On la dédie à notre meilleur ennemi. Il est là quelque part à nous observer et à prendre des notes. Billy Corgan. Je suis sérieux ! Il doit être en train d’engager un tueur à gages pour nous descendre, un de ces jours ! Certains Russes font ça pour 1000$ –je sais qu’il est radin. » S’il n’était si ultimement détestable, on en viendrait presque à plaindre Billy Corgan, lui qui a passé ces 25 dernières années avec la certitude que quelqu’un, quelque part, était toujours sur le point de chercher à l’humilier. Et le plus souvent, de réussir.

Un nihilisme d’un genre nouveau

Et pourquoi Corgan et pas un autre ? Pourquoi les Smashing Pumpkins et pas, au hasard, Weezer ou Radiohead, tout aussi populaires à l’époque ? Au cœur de ce moment ironique et post-tout qu’étaient les 90’s, les Smashing Pumpkins apparaissaient en effet comme le groupe qui –par cynisme ou carence intellectuelle– cochait consciencieusement toutes les cases du rock’n’roll circus tel qu’il s’écrivait alors depuis la fin des années 60. Une tare rédhibitoire pour Malkmus qui, avec Pavement, s’était précisément donné comme mission de déboulonner une à une les différentes facettes de cette mythologie, à commencer par la figure même de la rock star. Pour devenir une rock star, il faut croire à la pertinence de ce statut. Or, à cela comme à pas mal d’autres choses, Malkmus n’a jamais cru. Les premiers pas du groupe, au tout début de la décennie, s’ancrent d’ailleurs dans ce refus explicite de tout ce qui constitue traditionnellement l’imagerie rock : Pavement ne se laisse pas prendre en photo, ne donne pas d’interview, offre des pseudos ou des initiales (S.M., Spiral Stairs) en guise d’éléments biographiques et s’illustre backstage par des parties de Scrabble en lieu et place des traditionnelles séquences défonce. La modernité selon Pavement tient dans un nihilisme d’un genre nouveau. Un nihilisme spirituel et ludique, diplômes en poche et lacets défaits, mais un nihilisme quand même. Stephen Malkmus a 24 ans quand il écrit ces mots dans « Here » : « I was dressed for success/ But success it never comes/ And I’m the only one who laughs/ At your jokes when they are so bad/ And your jokes are always bad/ But they’re not as bad as this » (« J’étais prêt pour le succès/ mais le succès ne vient jamais/ et je suis le seul à rire/ à tes blagues quand elles sont si nulles/ et tes blagues sont toujours nulles/ mais pas aussi nulles que ça »). Plus encore que de photographier son époque, le génie de Malkmus aura sans doute été de saisir le grand vide idéologique des nineties et de le secouer pour voir ce qui en tombait. Dans les chansons de Pavement, Malkmus ne parle pas de rien. Il parle du rien et de sa contemplation. Il parle de l’ennui.

Sur le banc de la « verrière Jim Morrison », l’homme qui a un jour eu ces trois mots magnifiques que sont Fight This Generation est sur le point de s’étendre de tout son long. Il se ressaisit au dernier moment, figé dans une posture oblique –jambe droite allongée, l’autre encore en position assise– qui semble encore plus inconfortable que celle qu’il vient de quitter. Chez Malkmus, l’ennui fait subir aux grandes problématiques de la pop music – amour, sexe, mort, inadaptation– un travail de sape incessant. Double sens en série (« Stop Breathin » parlerait par exemple autant de crimes de guerre que du public bruyant à l’US Open), enchaînements logiques rompus, formules toutes faites déformées par des jeux de mots, contradictions d’une phrase à l’autre, titres de morceaux aux contours mouvants, private jokes, répétitions d’une syllabe jusqu’à vider le mot de son contenu (« it’s secret cret cret cret cret » sur « Gold Soundz »)... Article 1, alinéa 1 du Code Malkmus : un texte peut en cacher un autre –toujours se méfier de ce qu’on entend ou croit entendre. Certaines chansons poussent le vertige sémantique un peu plus loin encore. C’est le cas de « In The Mouth A Desert », qui teinte ses problématiques d’une inquiétude nouvelle : « Pretend the table is just a trust knot/ We’ll put our labels down, favors down/ I’ll watch some yard of twine unravel/And you’ll never get it back » (qu’on traduira par quelque chose comme : « Faisons comme si la table était un nœud de confiance/ nous poserons nos étiquettes, nos faveurs/ je regarderai la ficelle se dénouer sur plusieurs mètres/ sans que tu puisses la récupérer. ») Malkmus, consciemment ou pas, reprend ici l’image des « étiquettes » (« labels », en anglais) utilisée par Henri Bergson dans Le Rire : « Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles (…). Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous (…). Et ce ne sont pas les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âmes qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont de personnel, d’originellement vécu. »

Invité par le magazine Rolling Stone à s’expliquer sur la teneur des paroles de Crooked Rain, Crooked Rain à sa sortie en 1994, Malkmus décodait ainsi la chanson « Ell Ess Two » : « C’est une chanson anti-politiquement correct parce que, comme le dit la chanson, ‘il existe quarante nuances de noir’. Pourquoi les gens se plaignent des mots qu’on utilise ? Nous avons perdu la poésie et un certain nombre des bonnes choses de la vie parce que les gens prennent les mots beaucoup trop au sérieux (...). Au train où vont les choses, on n’aura plus qu’une seule chanson en l’an 2000. » Perdre la poésie –le mot est lâché.

Le moment est donc venu de faire entrer en scène un nouveau personnage. Son nom est David Berman.

Malkmus rencontre David Berman en 1985 à Charlottesville, Virginie. Berman y étudie l’anglais et Malkmus navigue à vue entres les disciplines. Les deux jeunes hommes ont l’habitude de se croiser dans la file d’attente des rares bons concerts que propose la ville. Ils aiment l’électricité et la littérature. Et bien sûr, l’inévitable finit par se produire : un jour, ils branchent des guitares dans un garage et montent un groupe avec un nom impossible. Ce sera Ectoslavia, rapidement rebaptisé Silver Jews. Épaulés par Bob Nastanovich, dude parmi les dudes, les Silver Jews mettent un point d’honneur à ne jamais faire de concerts. Il leur faut environ sept ans pour mettre sur pied un premier album, Starlite Walker, dont la qualité sonore déplorable ne parvient pas à masquer les fulgurances littéraires de Berman et sa voix de porte qui grince. Un talent brut et imprévisible, capable de juxtaposer humour à froid et désespoir sans fond le long de visions dont la dimension terrienne semble se multiplier par elle-même pour monter très haut –« in 1984, I was hospitalized for approaching perfection », « she was shiverin’ so hard, it looked like they were two of her », ce genre de merveilles qui auraient pu, couchées sur papier, devenir des livres importants de littérature américaine. Nastanovich, qui regarde tout ça de derrière sa batterie, a compris ce qu’il y avait à comprendre : les Silver Jews rassemblent rien moins que « le meilleur songwriter et le meilleur écrivain du pays » selon lui. Le groupe publiera six albums entre 1994 et 2008, dont deux chefs-d’œuvre – The Natural Bridge et American Water.

Mais vite, les problèmes arrivent. La popularité de Pavement allant croissant, les Silver Jews deviennent pour Malkmus un genre de refuge tranquille où échapper à la pression de la promo et des tournées, quand Berman au contraire y joue sa vie. C’est le drame de Silver Jews : un groupe qui bénéficie de la notoriété de Malkmus tout en étant considéré –à tort, historiquement– comme un simple side-project de Pavement. Cette erreur récurrente, vécue de plus en plus douloureusement par Berman, aggrave un quotidien déjà compliqué par les addictions et les tourments personnels. Un soir de 2003, David Berman tente de mettre fin à ses jours dans une suite du Loews Vanderbilt Hotel de Nashville, Tennessee. Pourquoi une suite du Loews Vanderbilt Hotel de Nashville, Tennessee ? Parce que c’est là qu’Al Gore avait choisi d’assister à sa défaite en 2000 face à George W. Bush. Et parce que c’est là que, selon Berman, « la démocratie américaine est morte ».

Que fait un poète qui annonce qu’il arrête la poésie ?

Le 23 janvier 2009, quelques mois après la sortie d’un sixième album en demi-teinte, Berman publie sur son site deux textes dans lesquels il explique sa décision de mettre fin aux Silver Jews. Comme dans n’importe quelle chanson des Silver Jews, ces deux textes dévoilent les deux facettes d’une même chose : une très drôle et une terrible. « J’ai toujours dit qu’on arrêterait avant de devenir mauvais, écrit-il dans un premier temps. Si j’avais continué à enregistrer, j’aurais fini par écrire accidentellement la réponse à ‘Shiny Happy People’. » Le second texte, intitulé My Father, My Attack Dog, est d’un autre acabit. Il voit Berman refaire le portrait de son père Richard Berman, un homme d’affaires républicain au cynisme semble-t-il aussi illimité que sa richesse. Une figure qu’il décrit comme son « plus lourd secret, pire qu’un suicide ou une addiction au crack » : « Vous seriez surpris de savoir à quel point il est célèbre et ce, pour de terribles raisons. C’est un homme méprisable, un agresseur d’humains (...). Il y a deux ans, j’ai exigé de lui qu’il cesse ses activités, qu’il ferme sa société sous peine de couper les ponts. Il a refusé. Il est devenu pire. Encore plus diabolique. Encore plus puissant (...). Déjà enfant, je le détestais. Nous étions le contraire l’un de l’autre. Je voulais lire. Lui voulait faire des jeux (...). Le pire pour moi en tant qu’écrivain est de voir ce qu’il fait à la langue anglaise (...). Avant, je pensais pouvoir me construire un refuge hors de son monde à force de chansons, de poèmes et de peinture. Mais cela relève de la justice. Et je peux vous dire qu’il ne s’agit pas d’une métaphore. Mon désir de justice brûle. Il me fait mal. » Que fait un poète qui annonce qu’il arrête la poésie ? Toujours de la poésie.

« David Berman ». Quelque chose dans la voix de Stephen Malkmus change quand on lui demande des nouvelles de son ami. Les phrases raccourcissent, les mots d’argot disparaissent. Sous la table, le genou s’agite. C’est comme si la verrière du petit bureau parisien de son label avait encore rétréci. La question « Avez-vous des nouvelles de David Berman ? », il le sait, n’est –ni ne sera– jamais anodine. L’a-t-elle seulement jamais été ? « Il travaille sur de nouvelles chansons, répond-il quand même. Quelque chose devrait finir par voir le jour. J’ai lu quelques paroles, très bonnes. Il a des paroles, il a des accords… Il ne lui reste plus qu’à assembler autour de lui une bonne équipe pour que tout ça se concrétise. Mon pronostic, c’est qu’il va enregistrer quelque chose cet été. Il essaie de trouver la bonne façon de le faire –peut-être qu’il réfléchit un peu trop. En tout cas il travaille. Parallèlement, il m'envoie des trucs marrants sur internet. Des vidéos YouTube complètement tarées. Il se lance aussi dans des grandes batailles avec des trolls, sous des faux noms et tout. Des trucs bizarres, quoi. » Une question –c’est tout ce que Malkmus semble pouvoir supporter sur le sujet. Dès la deuxième (« Savez-vous où il habite aujourd’hui ? »), la gêne semble figer l’atmosphère. « Il vit toujours à Nashville mais il va déménager. (Silence.) J’ai entendu parler de Los Angeles. Ça ne serait pas si bizarre. »

Plusieurs choses entrent en jeu ici. La première de ces choses est bien sûr l’amitié. Une amitié de presque trente-cinq ans reliant deux personnalités tortueuses et souvent indéchiffrables, mais une amitié quand même. La deuxième : la conscience de ce qu’entre lui, Stephen Malkmus, et cet ami douloureux, l’Histoire n’a peut-être pas choisi le plus grand poète. Deux pistes qui s’enroulent l’une dans l’autre, parcourues à l’arrière-plan par quelque chose de plus sourd, de plus intime. Quelque chose comme le refus, in extremis, d’appartenir tout entier aux années 90. Le genou qui s’agite sous la table pour chasser les Cobain, Linkous, Smith et autre Molina. Le soulagement étrange et doucereux de celui qui n’a pas laissé la poésie le dévorer, et qui a fait le choix de la vie –dans ce qu’elle implique de déceptions, de banalités, et d’albums des Jicks. Dans ses interviews les plus récentes, Malkmus a régulièrement claironné être devenu un grand passionné de softball. En fait, pas tant que ça. « C’est plus un truc que je fais l’été, freine-t-il, avec, soudain, un ton étonnamment nostalgique. J’ai une équipe avec certains Jicks et d’autres potes. Je suis toujours le plus vieux sur le terrain ; les autres ont tous 35 ans maximum. Mais bon, c’est toujours cool de passer du temps au soleil avec tes potes. Je fais du tennis aussi (il mime un mouvement de raquette) et d’autres trucs un peu craignos, genre du yoga. » Il marque une légère pause, et reprend : « En réalité, la plupart de mes activités désormais impliquent d’aller voir mes parents, ma sœur ou mon beau-frère. Je ne savais pas que la vie allait ressembler à ça. Ou que les années allaient s’organiser en fonction des moments où on rend visite aux cousins. Vraiment, je ne savais pas. »

Vous vous attendiez à quoi  ?
Je ne sais pas… Il y a quelques années encore, quand nous habitions à Berlin avec ma femme et mes enfants, la vie ne ressemblait pas du tout à ça. Nous sortions entre couples, nous allions camper… Mais depuis que nous sommes revenus à Portland, tout a changé. Je ne pensais que je deviendrais si « famille ». Presque vieux jeu…

Écrire des chansons, sortir des albums, partir en tournée  : diriez-vous que c’est une façon pour vous de prendre part au monde, ou d’y échapper  ?
C’est plus une façon d’y prendre part. Être dans un groupe, c’est une façon à mes yeux idéale et assez masculine de gérer les amitiés. C’est un genre d’amitié où les choses ne deviennent pas trop intimes. Ça me convient bien. Ne soyez pas trop intime

Vos enfants sont aujourd’hui en âge d’écouter vos disques, non ?

Parfois il y a un morceau qui passe sur une playlist Spotify ou alors je leur mets un titre dans la voiture sur le trajet de l’école, mais rien de plus. Heureusement, ils se sont ouverts un peu depuis quelques années, ils ont dépassé la phase Taylor Swift, comédies musicales et Reine des neiges. Je peux leur passer du Kanye West ou la chanson de Justice, « D.A.N.C.E. ». Je pensais qu’ils détesteraient mais en fait non, ils ont voulu la réentendre le lendemain, c’est mignon. L’autre fois, je leur ai aussi mis A Love Supreme de Coltrane, parce que j’avais lu je ne sais plus où que ça fonctionnait bien sur les enfants.

Et ?

Ils ont bien aimé mais celui-là, ils n’ont pas voulu le remettre.