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Stephen Malkmus : recherche années 90 désespérément (1/2)

Stephen Malkmus : recherche années 90 désespérément (1/2)

Pas assez vieux pour faire partie du patrimoine, pas assez jeune pour être encore dans le coup. Stephen Malkmus, l’ancien leader des magnifiques Pavement, figure de proue du rock indépendant américain des années 90, vit depuis 15 ans dans cet entre-deux médiatique et musical qui définit les personnages « cultes ». Est-ce une malédiction ? Une bénédiction ?

Ce type avec les cheveux grisonnants qui lui tombent dans les yeux et qui a eu la drôle d’idée, ce matin, d’assortir sa veste de velours côtelé avec un bracelet en éponge de tennisman, ce type qui n’arrête pas de regarder sous la table comme s’il avait fait tomber quelque chose, ce type à l’évidence loufoque fut, un jour, le leader du meilleur groupe de rock du monde.

C’était avec Pavement.

Années 1992-99, si l’on veut compter large. 94-95, si l’on préfère se mettre à l’abri de la colère des historiens. Cinq albums et des dizaines de morceaux qui tous, plus de deux décennies plus tard, continuent de laisser l’auditeur interdit. Comment les décrire ? Par tout et son contraire, peut-être. Des vrilles et des angles droits, des évidences mélodiques et des mystères insondables, des douceurs exquises et du bruit gratuit, des paroles chantées comme des slogans et des vers entiers de poésie impénétrable. La question n’étant pas de savoir si Pavement et son chanteur Stephen Malkmus ont un jour sorti un chef d’œuvre, mais plutôt de décider laquelle de leurs chansons est candidate au titre de plus belle chanson de l’univers. Est-ce « Zurich is Stained » ? « Here » ? « Gold Soundz » ? « Range Life » ? Ou même « Rattled by the rush », ces quatre minutes et dix-sept secondes dont on n’a toujours pas compris si elles étaient une tentative inconsciemment sabotée de gros rock mainstream américain, une parodie des Rolling Stones ou le truc le plus nonchalant jamais enregistré ici bas ? La seule certitude qu’on puisse avoir en 2018, c’est que ce n’est pas Stephen Malkmus qui apportera la réponse. Non seulement il a clairement l’air d’avoir d’autres choses plus intéressantes à faire mais en plus, il s’est déjà exprimé là-dessus dans le documentaire Pavement : a slow century, dans lequel il déclarait : « Pour moi, toutes ces chansons sonnaient comme des hits. Mais il est vrai que je fumais pas mal d’herbe, dans ces années-là. »

Si Pavement était le meilleur groupe de rock du monde à l’époque, c’est en grande partie parce qu’il était, plus que n’importe quel autre, l’époque elle-même. Soit le grand nulle part des années 90. Ce moment étrange de l'Histoire où, après qu’un candidat à la présidence des États-Unis se soit fait élire à la Maison-Blanche en jouant du saxophone à la télévision, la plus grande star du monde, Kurt Cobain, se suicidait d’un coup de fusil en pleine tête. Où un petit blond trop maigre nommé Beck devenait une vedette du jour au lendemain par la grâce d’un refrain où il chantait, l’air de s’en foutre : « I’m a loser Baby / So why don’t you kill me ? » Ou des mots comme « indie », « lo-fi » ou « 4-Track recorder » se mettaient à fleurir dans les journaux. Les années 90 : une décennie de flottement coincée entre les deux guerres du Golfe, la première fois de l’histoire où les jeunes actifs n’étaient pas mieux lotis économiquement que leurs parents et la dernière où on crut vraiment que le football deviendrait un jour un sport de masse aux États-Unis. Les seules années aussi, où tout le monde avait compris que le cool n’existait plus –juste un jeu de dupes de plus.

Interrogé quelques années avant la sortie de « Loser » de Beck, Kurt Danielson, bassiste d’un groupe grunge un peu lourdingue nommé Tad, avait eu un jour cette réponse prophétique : « Le loser sera le héros existentiel des nineties. » Une manière comme une autre de solder l’héritage des eighties, ces années Reagan tournées entièrement vers la réussite, l’agressivité et l’ostentatoire. Et de fait, avec le passage aux nineties, les cocaïnomanes addicts au shopping de Bret Easton Ellis firent place aux adulescents désabusés de Generation X, le livre manifeste de Douglas Coupland sorti en 1991. Au cinéma, les intrigues financières et les pyrotechnies militaires de Wall Street et Rambo furent remplacées par deux films indépendants sans enjeu ni action, Clerks, de Kevin Smith, et Slacker, de Richard Linklater. Slacker était d’ailleurs tout sauf un titre anodin. Le terme, apparu initialement aux États-Unis au cours de la première guerre mondiale afin de désigner les lâches refusant de combattre, était devenu avec les années une sorte de synonyme de l’adjectif « flemmard », avant de terminer dans le dictionnaire Random House sous la définition suivante : « Une personne jeune et éduquée, antimatérialiste, sans but, apathique, et qui travaille généralement dans des boulots sans avenir ». Traduction musicale : Pavement.

Dans cet océan de perdu d’avance qu’était devenu le rock américain nineties, Pavement était une île en soi. Dans Pavement, que la presse avait élu étendard du rock slacker, le chanteur chantait quand il semblait s’être souvenu des paroles, à moins que ce ne soit quand il en trouvait enfin l’énergie, les morceaux démarraient et se terminaient systématiquement comme une mauvaise répète, les pochettes étaient invariablement hideuses et les interprètes vivaient aux quatre coins des États-Unis et, par conséquent, ne répétaient jamais. Stephen Malkmus, guitare/chant ; Scott Kannberg, dit ‘Spiral Stairs’, guitare/chant ; Mark Ibold, basse ; Steve West, batterie ; Bob Nastanovich, percussions. Cinq noms pour des types habillés comme des mecs recalés d’un casting de Friends, tous diplômés de bonnes universités, tous issus de la classe moyenne supérieure, tous érudits, tous nettement plus intelligents et doués qu’ils en avaient l’air. Des travailleurs déguisés en branleurs, également : cinq albums, neuf E.P et des pépites partout, comme ce « Give it a day » dont n’importe quel groupe aurait sans doute fait son tube mais qu’eux préférèrent reléguer en face B, histoire d’être sûrs qu’il ne marche pas trop. En le cherchant bien, Pavement aurait peut-être pu devenir l’un des plus gros groupes du monde. Mais pour quoi faire, puisqu’on était dans les années 90 ? « It’s a brand new era / and it feels great / it’s a brand new era / but it came too late », chantaient-ils dans « Newark Wilder », labyrinthique morceau de leur second album, Crooked Rain, Crooked Rain. Et il est vrai en outre qu’ils fumaient pas mal d’herbe, dans ces années-là.

Les années 90 se sont crashées sur le 11-Septembre 2001, les drogues ont changé et inévitablement, le cool de 2018 s’en est allé ailleurs. Mais celui de 1994 continue de sortir des disques. Le nouveau s’appelle Sparkle Hard. Il est signé, comme les six précédents, de la mention « Stephen Malkmus & the Jicks », le groupe qui accompagne l’artiste depuis la fin de Pavement. Est-il bon ? Pas mal, mais ce n’est pas vraiment la question. Va-t-il marcher ? Sans doute pas, mais ce n’est pas vraiment la question non plus. Le sujet, c’est plutôt : pourquoi Stephen Malkmus, 52 ans, légende underground vivante n’ayant plus rien à attendre ni de ses admirateurs –qui l’aimeront pour toujours– ni du grand public –qui ne le connaîtra jamais–, continue-t-il de jouer ce jeu qui consiste, à échéances régulières, à composer des chansons, les enregistrer, les sortir dans le commerce, réunir son groupe et partir défendre le tout en tournée, devant une assistance de plus en plus âgée et clairsemée ? Après tout, il pourrait jouer en son propre nom : cela ferait plus songwriter sérieux et la paye serait meilleure. Mais « c’est quand même un peu plus sympa de partager quelque chose à cinq ou six, sans considérer les musiciens comme les pièces d’un jeu d’échecs que tu déplaces selon ton bon vouloir, répond-il. Changer de personnel en fonction des échéances puis leur dire au revoir, ça peut être fun, je l’ai déjà fait, mais ça correspond ni plus ni moins à une ubérisation ou une airbnbisation de la musique : des musiciens de session que tu emploies temporairement et que tu paies au coup par coup. Être dans un groupe, ça signifie vivre quelque chose d’un peu plus fort que ça. Sur mon lit de mort, je pourrai me dire : ‘Tiens, j’étais dans ce groupe’. »

"Plus tu vieillis, moins tu es rapide"

Et voici comment Stephen Malkmus se retrouve par un jour de printemps à la météo incertaine à « faire de la promo » à Paris, comme on dit dans le métier. Il est assis sous une verrière étriquée, dans les bureaux de son label. Pour venir à lui, il a fallu sonner à un interphone « Jim Morrison », sans doute la blague la moins Pavement qui soit, puis le regarder terminer sa précédente interview affalé sur sa chaise, tout en buvant le dixième café de la journée. Surprise : lui qui a la réputation, depuis le début de sa vie médiatique, de transformer les interviews en pénibles séances de jeu du chat et de la souris (sans doute parce qu’il est d’accord avec Frank Zappa, qui avait résumé la presse musicale de façon assez lucide en déclarant un jour que « les chroniqueurs de rock sont des gens incapables d’écrire, interrogeant des gens incapables de parler, pour des gens incapables de lire »), est d’humeur étonnamment collaborative. Peut-être est-ce dû à un bon choix d’hôtel, « un truc plutôt confortable et pas loin d’ici, qui devait être à la mode en 1997 », dit-il. Ou alors, c’est parce qu’il a enfin trouvé ce qui avait bien pu se glisser sous cette table. Quoiqu’il en soit, puisque le moment doit se passer, qu’il est là et pas trop mécontent, autant poser quelques questions.  

Stephen, comment définiriez-vous le « style Jicks » ?
Les Jicks, c’est un groupe de rock qui aime jouer fort dans des grandes pièces. C’est le genre de groupes qui jouent dans des salles qui programment Thee Oh Sees ou qui ouvrent pour les Foo Fighters. Côté paroles, je cherche toujours des mots que je n’ai encore jamais utilisés, du blabla moderne. Je mise aussi beaucoup sur des titres d’articles ou des mots que je lis mal. Ça ne se finit pas toujours avec une chanson, mais c’est une bonne façon de créer des associations de mots inédites. Comme quand tu es
stone mais sans avoir à être stone.

Votre méthode de songwriting a-t-elle changé avec le temps ?
Complètement. La première fois que je me suis senti assez confiant pour écrire des chansons, je l’ai fait sans me demander d’où ça venait ni ce que les paroles signifiaient. Ça sortait de moi, tout simplement. Aujourd’hui, même si ça commence toujours par un moment de pure spontanéité où je prends une guitare et quelque chose en sort, c’est rapidement suivi de quelque chose de plus douloureux –notamment côté paroles. Plus tu vieillis, moins tu es rapide. Ça ne signifie pas que tu es moins bon, c’est juste que ça demande plus de temps, et de travail. Et puis, il y a aussi le fait que dix-sept ou dix-huit années de chansons sont passées par là depuis que j’ai arrêté Pavement. Il y a donc logiquement de moins en moins d’espace pour des choses intéressantes. Je crois sincèrement qu’écrire une chanson aujourd’hui prend plus de temps –même pour les jeunes groupes. L’eau arrive lentement, par de toutes petites fissures.

Du coup, à quoi ressemble la vie des Jicks entre deux albums ?
La plupart du temps, je bosse sur des trucs chez moi. De temps en temps, j’en fais des fichiers Dropbox et je les envoie aux autres pour avoir leur retour. Ensuite, c’est assez libre : chacun peut écrire ses parties. Mais on ne
jamme pas trop. Il n’y pas vraiment le « petit bœuf du vendredi soir », par exemple. Jake (Morris), notre batteur, a un autre groupe (Blesst Chest – ndr), Mike (Clark), notre guitariste, a un vrai métier, il est comptable. Il est très occupé en ce moment d’ailleurs, parce que c’est la période où les gens déclarent leurs impôts. Quant à Joanna (Bolme), je ne sais pas trop ce qu’elle fait. Elle… chille… Elle est un peu dans la danse, je crois.

Et vous, quel genre de leader êtes-vous ?
Oh, je suis sûr que les autres Jicks ont leur petit avis là-dessus
(petit rire étrange). J’imagine que le fait d’avoir été dans Pavement me confère un genre de légitimité. Donc ils jouent les chansons du mec qui était dans ce groupe sans trop se poser de questions, je crois.

Stephen Malkmus ne fait pas semblant, et c’est agréable à entendre. Il sait bien, tout le monde sait bien, que par n’importe quel bout qu’on prenne cette affaire, il est, avec Pavement, entré dans la grande histoire de la musique rock. A minima, Pavement restera comme un tiret majeur de la lignée qui part du Velvet Underground, passe par Can, The Fall, continue avec Sonic Youth, puis les Strokes, Animal Collective et se termine Dieu sait où –série en cours. Plus vraisemblablement, Pavement est plus important que cela. C’est aussi un groupe qui n’a jamais eu peur, au moment où ce genre de styles étaient peu en cours, de s’abreuver au psychédélisme du Grateful Dead ou au rock FM de Fleetwood Mac, et d’en recracher le meilleur. Pavement était tout le monde, tout en ne sonnant comme personne : la définition du style. Par conséquent, Pavement est désormais partout, où du moins partout où l’on continue de construire des chansons autour de la guitare. Pas plus tard que cette semaine, il est par exemple dans le nouvel album des Américains à la mode Parquet Courts, dont la chanson « Mardi Gras Beads » est un genre de photocopie de « Range Life ». C’est l’ironie des vagues et de l’histoire : Pavement, le groupe le plus contre-culturel du monde, est devenu un genre de classic rock.

Et alors ? C’est déjà un exploit en soi d’être encore là, fut-ce classic rock, quand on a traversé les nineties du rock indépendant américain. Ils partirent une armée, ils ne sont plus que quelques-uns, au point qu’on se demande si une décennie a déjà été aussi mortifère. Kurt Cobain : mort, on l’a dit, comme ses autres collègues grunge Chris Cornell (suicide par pendaison l’an dernier) ou Layne Staley (overdose en 2002, à 34 ans). Vic Chesnutt, le chanteur du Sud découvert par REM : suicidé en 2009 aux médicaments. Cloué en chaise roulante depuis un accident de la route survenu à ses 18 ans, il n’arrivait plus à payer ses dépenses de santé. Mark Linkous de Sparklehorse, quelque chose comme le Tom Waits de cette génération : suicidé d’une balle en plein cœur en début d’après-midi, en 2010. Elliott Smith, le plus doué de tous : mort poignardé en 2003, soit par lui-même, soit par sa petite amie (le mystère demeure). Jason Molina, de Songs : Ohia, Neil Young qui ne connut jamais le succès : mort en 2013. Reclus et oublié de tous, il ne possédait plus qu’un téléphone portable sur lequel un seul numéro était enregistré : celui de sa grand-mère.

Stephen Malkmus en revanche : présent. En première ligne, même. Car si ses congénères sont partis, ses idoles aussi sont tombées comme des mouches ces dernières années. Lou Reed, David Bowie, Grant Hart de Hüsker Dü, Jaki Liebezeit de Can : tous morts. Le dernier à être enterré fut Mark E. Smith de The Fall, sans doute la plus grande influence de Pavement. C’était le 24 janvier dernier. Comment Malkmus a-t-il réagi à la triste nouvelle ? « Je n’ai vraiment réalisé la chose que récemment, à vrai dire, commence-t-il. Sur le moment, ça ne m’a pas vraiment bouleversé. Je me suis dit : ‘Tiens, Mark E. Smith est mort, encore un excessif qui tombe’. Disons qu’on l’a vu venir. Mais ensuite, j’ai passé deux semaines à réécouter certains de ses premiers albums et pour une raison qui m’échappe, ça m’a fait penser à la Nouvelle-Zélande –sans doute parce qu’on devait être en tournée en Nouvelle-Zélande la dernière fois que je les avais autant écoutés. C’est un tel vacarme –la production, tout… Hier, je lisais un article dans lequel des musiciens citaient leur album de The Fall préféré et je me disais : ‘Bordel, mais c’est vrai qu’ils ont fait ça aussi…’. J’avais oublié Perverted By Language ou à quel point j’aimais This Nation’s Saving Grace. Il y au moins quatre albums extraordinaires durant les premières années de The Fall –ce qui est déjà plus que ce que la plupart des groupes sont capables de sortir sur toute une carrière. Mark E. Smith était génial, et ça craint qu’il soit mort. Mais la musique est là. »

(la deuxième partie de l'histoire de Stephan Malkmus, avec entre autres Billy Corgan, David Berman et une analyse du style Pavement sera publiée le lundi 28 mai)