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Le petit manuel de survie cynico-féministe selon Courtney Barnett

Le petit manuel de survie cynico-féministe selon Courtney Barnett

Nouvelle figure du rock alternatif, Courtney Barnett sort Tell Me How You Really Feel, un second disque à mi-chemin entre féminisme et regard désabusé sur son monde. Ce qui ne l’empêche pas de rester sur ses principes : si le monde a beau être un joyeux bordel, il ne l’empêchera pas d’aller mieux.

Question : à quoi reconnaît-on quelqu'un de vraiment cool ? Réponse : il n'utilise jamais le mot « cool ». Trop ringard. À ce jeu, Courtney Barnett est une femme vraiment cool. Un soir de répétition avec Immigrant Union, groupe de Melbourne dans lequel elle jouait la guitare slide avant d'exploser sous son propre nom à la face du monde, elle optait ainsi pour le bon vocabulaire. À sa droite : Brent DeBoer, chanteur, guitariste et leader d'Immigrant Union, célèbre surtout en tant que batteur des Dandy Warhols. Pas un mec dénué d'attitude, donc. Inspiré, il se lance dans un solo de gratte. En parfait faire-valoir, Barnett est censée rebondir pour le mettre sur un piédestal. Sauf qu'elle décide d'en faire à sa tête. Au téléphone depuis Melbourne, Brent DeBoer raconte : « J'ai commencé à remarquer qu'elle jouait de manière dissonante, et on est parti dans une vraie bataille de notes. J'ai lâché la guitare et je lui ai dit, mais qu'est-ce que tu fous ? Tu sais ce qu'elle répond ? "Something rad" (« quelque chose qui déchire »). Quelle arrogance ! Elle a dû me prendre pour un croûton autoritaire. J'étais vraiment gêné ». En un bon choix de mots, Barnett ferme le clapet du chef. Et que ce soit lié ou non, la quasi-totalité de ceux qui connaissent la musicienne australienne nous ont répété la même phrase, banale en apparence mais mais d'une simplissime pertinence : « Courtney ? She's rad ».

Avant de choquer un Dandy Warhol, Courtney Barnett a grandi dans une banlieue pavillonnaire de Sydney, Northern Beaches. Née d'une mère ballerine et d'un père graphiste, elle trouve l’antidote à la monotonie de son enfance classe moyenne dans les riffs bruyants de Nirvana et des Lemonheads, ce qui la pousse à prendre une guitare à l’âge de 10 ans. De la main gauche, comme Kurt Cobain, se plaît-elle alors à imaginer. Sauf que son quartier est toujours aussi chiant. Direction donc l’Université de Tasmanie et une formation artistique qu’elle abandonne au bout de deux ans avant de débarquer dans le poumon branché et culturel du pays, Melbourne.

« Melbourne me rappelle Portland » compare Brent DeBoer, originaire de la ville américaine et melbourner depuis presque dix ans. « C’est une grande ville mais ça ne se sent pas, surtout si tu es musicien : un gros noyau de gens ici veulent sortir écouter de la musique et se croisent dans les mêmes lieux ». Embauchée au Blur Til Lounge, petit troquet rock depuis fermé, Barnett en profite pour se faire bien voir par la scène locale. « Avec Courtney au bar, t’avais trois whiskys pour genre deux dollars, c’était rad » partage celui par qui Barnett intégrera Immigrant Union, le guitariste Bob Harrow. Autre tactique : passer sa propre musique. Dan Luscombe, figure connue du rock à Melbourne (via son groupe The Drones) a découvert sa compatriote comme ça, sur son lieu de travail. Il raconte : « Elle était passée barwoman au Northcote Social Club, une salle de concert juste en face de chez moi. Je prenais quelques verres une nuit là-bas, après la fermeture, quand le premier EP de Courtney est passé sur la stéréo. J’ai tout de suite remarqué que ça sonnait vraiment bien, et j’ai demandé à la manager qui c’était. Elle a pointé du doigt une Courtney assez gênée ». Quelques semaines plus tard, la musicienne enregistre une grande partie de son second EP dans le studio de Luscombe, dont la chanson qui lancera sa carrière, « Avant Gardener ».

« Tout le temps, j’observe »

Dans une époque où le hip-hop a pris la main sur la fougue, la révolte, le sexe, la mode et la jeunesse, Courtney Barnett représente le dernier bastion où le rock capte le mieux une certaine idée du cool (enfin, du rad). En un mot : l'ennui. Mais pas n'importe lequel, celui un brin aristo, volontairement sarcastique, souvent cultivé ou littéraire, toujours teinté de mépris envers le monde qui l'entoure. Ce n'est pas pour rien que Courtney Barnett a connu son premier succès international avec « Avant Gardener » en 2013. Le titre, déjà, combine référence artistique et blague absurde. Et puis il y a ces premiers mots blasés, ceux qui ont capté l'attention de la blogosphère : « Je m'endors tard / Un autre jour / Ho quelle merveille / Ho quel gâchis / C'est si mondain, c'est si mondain / Quelles choses excitantes vont se produire aujourd'hui ? » Quant au clip, il suivait une partie de tennis mixte au niveau ridicule. Quatre joueurs sur le court donc, mais dont le vrai héros était installé sur le côté : un arbitre au costard noir serré, cheveux ébouriffés, lunettes de soleil sur le nez et bouquin sur le braqueur western Butch Cassidy en face des yeux (au lieu du match). Bref, un petit Bob Dylan époque Highway 61. « Tout le monde vénérait Dylan dans Immigrant Union, alors on l'a bien saigné dans le van, ne s'étonne pas Brent DeBoer. Personnellement, je vois du Dylan dans le style de Courtney. Ses paroles emmènent dans des voyages rythmés d'images de bande dessinées qui se succèdent de manière linéaire tout en entretenant du mystère. Ce n'est ni cryptique, ni évident ». Comme chez Dylan, le style Barnett frappe en effet par son sens du détail, une sorte de radotage de scénettes quotidiennes délivrées ici avec le ton cynique de l’autre grande influence de Courtney Barnett, le slacker rock (rock de branleur).

Cinq ans après « Avant Gardener », Courtney Barnett vient présenter son second album Tell Me How You Really Feel, successeur d’un premier LP qui l’emmena jusqu’au tapis rouge des Grammy Awards, catégorie Meilleure Nouvelle Artiste. Nous la rencontrons dans un hôtel parisien, adossée au radiateur, bouteille de bière à la main. Et dès le premier contact visuel, ils sont inévitables : deux grands yeux à la limite du globuleux, doux mais déconcertants de vivacité, le tout malgré un puissant jetlag. Peut-être consciente de l'effet de son regard, Barnett préfère souvent celui de son interlocuteur. « Tout le temps, j'observe » assume-t-elle pourtant, se remémorant alors son expérience passée à servir des verres à Melbourne au milieu d'une fascinante Comédie Humaine. « Un pub, c'est un lieu bizarre quand tu y repenses, il a toutes sortes de cas différents : des gens riches malpolis, des gens pauvres sympas, ou alors l'opposé, des clients qui m'ignoraient et ne voulaient parler qu'aux mecs, ou qui draguaient lourdement à l'inverse... Tu peux vraiment te plonger dans la nature humaine en travaillant dans des jobs de service comme ça. Et aujourd'hui encore, je continue d'observer sans interruption les gens ».

Un carnet toujours en poche, Barnett y note tout et n'importe quoi, de ce qu'elle voit autour d'elle aux fulgurances qui traversent son crâne devant un bon film, même s'il s'agit que d'un seul petit mot dont le contexte sera vite oublié. Ces instantanés capturés à la volée se retrouvent ensuite disséminés dans ses chansons, juxtaposés comme une collection de photos. Pas étonnant donc de découvrir que la jeune Courtney a étudié la photographie, avec un goût prononcé pour sa facette réaliste : « Le fait de documenter un moment, une époque, me parlait énormément. Ça ne bouge pas dans le temps tandis que le monde, lui, évolue. Une chanson peut avoir la même utilité : dans 20 ou 30 ans, je pourrai ré-écouter mes textes comme si je regardais un album photo et je me dirai, oh! mais pourquoi j'ai dis ou fait ça dans ma vie à l'époque?! »

Jolis chiens et tragédies

Force motrice de son songwriting, l'insatiable attention portée par Courtney Barnett sur ce qui l'entoure est aussi son fardeau. Car le monde qu'elle voit ne se limite pas à quels type de backpackers tiennent le mieux la boisson sur la côte sud australienne : il y a la politique, le sexisme, le racisme, l'homophobie. Et de manière générale, plein de ducons. Problème : Barnett n'est pas douée pour fermer ses grands yeux devant les travers de cette société. « Ça génère en moi énormément de colère, de frustration, de tristesse » admet-elle, comme si elle aurait préféré être capable d'une bienheureuse cécité. « Je n'arrive pas à comprendre certains trucs, ce qui me rend frustrée et furieuse ». Un poids moral qu'elle dit se trimbaler depuis le tout début de son adolescence alors qu'elle distribuait des journaux locaux dans sa paisible banlieue de Sydney. Dès l'âge de 12 ans, elle se levait en effet à l'aurore avec son père et partait traverser la ville avec un chariot de quotidiens, casque sur les oreilles, avant d'aller à l'école. Tous les jours, elle se gardait un exemplaire de côté pour le feuilleter. « C'était un journal vraiment local hein, avec le concours de beauté canin en première page suivi du meilleur boulanger du coin ! » se souvient-elle une quinzaine d'années plus tard, sourire nostalgique en coin. « Mais il y avait quand même une rubrique Monde avec toutes ses morts, toutes ses guerres... Ce contraste bizarre entre les jolis chiens et les tragédies à l'autre bout du monde m'a toujours marqué ».

« Take your broken heart, turn it into art ». Prends ton cœur brisé et transforme le en art. Par ces quelques mots, Courtney Barnett ouvre son second album Tell Me How You Really Feel. Et résume aussi le nouveau tournant que prend sa musique : « Prendre son cœur brisé pour le transformer en art, c'est à l'origine une citation de Carrie Fisher que j’ai trouvée vraiment belle. Mais ce qui est vraiment important pour moi aujourd’hui, c’est ce que je dis juste après dans ce même morceau : ‘Your vulnerability is stronger than it seems’ ». La vulnérabilité est une force. Elle ajoute, pensive : « En fait j'essaye de ne plus rendre trop romantique le côté dépressif des choses. J'ai déjà été bien plus triste dans ma vie et je sais que ça peut être dangereux ». Manière pudique de faire référence à une période de dépression clinique vécue avant l’envol de sa carrière musicale, point douloureux et essentiel dans la trajectoire de Barnett qu’elle évoque avec plus de recul sur son dernier disque. « Je m’exprime bien mieux en chanson que dans la vie de tous les jours, explique la jeune femme. J’y suis bien plus réfléchie, et honnête. En fait c’est aussi un moyen pour moi de vraiment m’exprimer et de surmonter mes inquiétudes, puisque c’est quelque chose que j’ai du mal à faire dans la vraie vie ».Telle est la formule du succès de Courtney Barnett : une ode à ceux qui ne se sentent pas toujours à leur place dans un monde qui semble aller bien trop vite pour eux.

Au secours des abeilles

Cette mise à nu semble encore plus prononcée sur ses dernières chansons. La tristesse et la solitude s’entrechoquent ainsi souvent avec la colère dans des mots plus bruts, directs. Un choix conscient, malgré son caractère réservé. « J'avais vraiment envie de me recentrer encore plus sur moi-même sur ce disque, creuser encore plus en profondeur ce qu’il se passe dans ma tête ou autour de moi » constate-t-elle. La jeune femme traite ainsi du féminisme sur deux morceaux qui illustrent bien cette exploration : alors que sur « Nameless Faceless » Barnett évoque la peur que peut engendrer le sexisme au détour d’une citation de Margaret Atwood (« Les hommes ont peur que les femmes se moquent d’eux. Les femmes ont peur que les hommes les tuent ») elle laisse parallèlement exploser toute sa rage dans un deuxième titre, au nom très équivoque : « I’m not your mother, I’m not your bitch ». Sans pour autant verser dans le prêchi-prêcha. Courtney à la relance : « Ce qu’il se passe dans le monde peut avoir un impact extrêmement fort sur nos vies personnelles. Mais la difficulté, quand on aborde ce genre de sujets, c'est de ne pas être complètement ringard ou à côté de la plaque ». Elle se rappelle en riant : « Je me souviens très bien du moment où j’ai commencé à écrire sur des sujets de société dans mes paroles. Au début, ça ressemblait plus à un banal statut Facebook qu'à des paroles de chansons ».

La Courtney Barnett d’antan, blasée et un peu désabusée - à l’image du clown triste de son clip « Pedestrian At Best » - aurait-t-elle décidé de lutter contre son cynisme ? Il semblerait que la réponse soit oui. Et ce sont les abeilles qui en profitent les premières : comme un clin d’œil, la jeune femme retourne fin 2016 au bar où elle fut auparavant serveuse, le Northcote Social Club de Melbourne, pour y livrer un concert intimiste dans le but de lever des fonds pour une association de protection des abeilles. Quelques mois plus tard, c’est une pétition en soutien au mouvement Me Too en Australie que signe la jeune femme, avant de réaliser une reprise de « Never Tear Us Apart » du groupe INXS en soutien au mariage pour tous dans son pays. L'intéressée résume : « Pendant la composition de mon dernier disque, je m'exprimais avec un état d'esprit très négatif. En fait c'est plus simple de dire que tout est à chier et de ne rien faire en se lamentant dans son coin. Le problème, c'est que si tu penses trop comme ça, tu deviens trop cynique. Et je n'arrête pas de lutter pour ne pas tomber dans cet écueil ». Sur son album pourtant, la jeune femme continue de disperser ici et là des petites piques gratuites et bien senties. Quand on le lui fait remarquer, elle esquisse un grand sourire : « Bon, ok, c’est vrai que ça fait parfois du bien d’être toujours un peu cynique quand même ». Et Courtney Barnett d’ajouter : « Ça me permet un peu de me protéger de tout le bordel qui m’entoure ».