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L'apocalypse digitale selon Oneohtrix Point Never

L'apocalypse digitale selon Oneohtrix Point Never

Un jour, l'humanité volera en éclats. Mais la Terre continuera de tourner sur son axe, et l'écosystème se reconstituera, différemment. C'est ce que raconte l'américain Oneohtrix Point Never sur son nouvel album post-apocalyptique Age Of.

Il le reconnaît lui-même. Daniel Lopatin a un problème avec internet. Le nez accroché à un smartphone, il confesse être « totalement addict » à Youtube. Il avoue aussi qu'à ses yeux, Wikipédia est une invention « au moins aussi importante que les Pyramides d’Égypte ». Et sur le ton du défi, il s'amuse à dire que MYRIAD, ce grand projet de performance sur lequel il travaille depuis des années, tire en fait son nom d'un code signifiant « My Records = Internet Addiction Disorder ». Si l'on prend la peine de remonter le fil de sa discographie complexe et fragmentée, force est de reconnaître qu'il faut bien lui donner raison. En 2010, sous le pseudonyme de Chuck Person, l'américain s'amusait par exemple à triturer et à mixer de manière obsessionnelle des samples pop glanés ça et là sur le web, donnant naissance avec l'album Eccojams Vol.1 à un genre nostalgique et accélérationniste qu'on allait appelait la « vaporwave ». Tout au long de ses projets ultérieurs, Daniel Lopatin -rebaptisé Oneohtrix Point Never- allait construire une musique racontant avant tout l'influence sur nos vies d'un usage démesuré d'internet. Au fil de ses disques, on retrouve donc sans cesse les effets propres à la dégénérescence numérique : sentiment de trop-plein, déficit d'attention, kitsch, inquiétante étrangeté, hyperactivité, manque d'humanité et d'empathie. Mais que se passe-t-il une fois que tous les compteurs du développement technologique ont atteint le rouge ? À quoi ressemblerait le monde et la conscience humaine après le big bang numérique ? Que restera-t-il de débris, de déchets ou de souvenirs de nous-mêmes ? C'est ce que Daniel Lopatin a décidé de concevoir sur son nouvel album Age Of, double digital de la représentation scénique MYRIAD. Et pour parler de ce qu'il a vu de l'autre côté de l'apocalypse, ce grand malade du Web a accepté de poser son smartphone quelques minutes le temps d'une discussion IRL.

À voir la pochette de votre disque Age of, on a l'impression que l'espèce humaine a besoin d'un Mac Book plus que d'un Dieu...

C'est vrai, mais ce qui compte dans cette image n'est pas vraiment le Mac Book. Il s'agit d'une peinture de l'artiste américain Jim Shaw, qui s'appelle The Great Whatsit. L'idée de cette image est de représenter la réponse à une prière. Donc on peut y remplacer le Mac Book par une croix chrétienne, un hamburger ou autre chose, les trois femmes auront toujours l'air de se dire : « Waouh, voilà ce dont nous avions besoin ! » C'est pour ça que j'ai appelé mon disque Age of, c'est une sorte un synonyme de la peinture de Jim Shaw. Ce qui compte n'est pas vraiment de savoir de quoi nous sommes l'époque mais plutôt pourquoi nous voulons à tout prix la définir ainsi. La réponse n'est pas dans l'objet de nos espérances mais plutôt dans leur raison.Votre nouvel album Age of semble avoir très largement inspiré MYRIAD, la performance que vous allez réaliser dans quelques jours au Park Avenue Armory de New York les 22 et 24 mai prochains. Quelle différence faites-vous entre le disque et cette représentation scénique ?

Ce sont deux projets différents, même s'ils sont fondamentalement liés car la musique de la performance est basée sur celle de l'album. Disons qu'il s'agit de ce que j'appelle un « dumb opera ». Ce n'est pas un vrai opéra, avec une histoire clairement formulée. Pour moi, la performance de MYRIAD est une version plus définie de certaines idées fantasmagoriques qui sont venues de manière un peu intuitive sur le disque.

Ce projet fonctionne en quatre mouvements. Comment sont-ils agencés ?

Chaque mouvement correspond à une période de notre évolution, telle que je l'ai imaginée dans une sorte d'univers dystopique conceptuel. Le parti-pris de base du projet, c'est que tout est fini, que l'humanité a disparu. Dès lors, tout ce qu'il reste sur Terre, ce sont des intelligences artificielles, donc une version digitalisée de nous-mêmes. Là, plutôt que d'évoluer, ce monde post-apocalyptique prend le chemin inverse : ce qu'il reste des hommes digitalisés entretient une sorte de nostalgie, un sentimentalisme pour ce que nous étions. Toutes nos journées, nous les passons donc à regarder les restes enregistrés de ce que nous étions, de comment nous vivions. Nous ne nous intéressons plus qu'aux rémanences de nous-mêmes, au point d'en être devenus idiots. C'est ce que j'appelle l'âge de l'écho. Après vient un nouvel âge, où nous réapprenons à nous exprimer. Nous revenons à une forme d'humanité primitive, nous réapprenons à cultiver et à utiliser la terre pour nous nourrir. C'est l'âge de la récolte. Mais nous puisons tellement dans les réserves naturelles sans nous soucier de rien que nous finissons par épuiser progressivement la planète. C'est alors l'âge de l'excès. Enfin, nous avons tellement tout pris que nous finissons obèses, amorphes, sans nulle part où aller. C'est ce que j'appelle l'âge du bondage. Arrivées au bout, les choses recommencent, encore et encore. C'est ma petite histoire, une sorte de parabole construite à partir d'une version informatique de nous-mêmes. Franchement, je peux passer des journées entières à penser à ça. Parfois, avec un pote, on s'assoit sur un banc et on commente les gens qui passent : « Lui, c'est l'âge du bondage. Elle, c'est clairement l'âge de l'écho. » Ces quatre mouvements sont comme des états d'esprit applicables à toutes sortes de choses.

Et alors dans quel âge se situerait l'année 2018 ?

En tant qu'américain vivant sous la présidence de Donald Trump, je suis tenté de dire que nous sommes dans l'âge de l'excès, mais au seuil de l'âge du bondage. Nous ne sommes plus dans la partie amusante de l'âge de l'excès. Ça, c'était probablement dans les années 90 ou quelque chose comme ça. Aujourd'hui, on dirait que nous commençons à être dangereusement proches de quelque chose d'autre. Je pense que nous sommes sur le point de bascule entre l'excès et le bondage.

Ne pensez-vous pas qu'une époque puisse contenir des éléments propres à une autre époque ? Généralement, les sociétés ne basculent pas si brutalement d'un âge à l'autre...

Tout à fait. C'est d'ailleurs pour ça que dans ce disque, je mêle par exemple des clavecins à des voix modifiées par ordinateur. L'Histoire ne fonctionne pas par succession de périodes n'ayant rien à voir entre elles. La manière dont nous nous représentons l'Histoire n'est pas tout à fait juste car elle est écrite par des personnes anormalement puissantes ne parlant que d'autres personnes anormalement puissantes. C'est pour ça qu'il nous est si difficile de comprendre d'où nous venons. Tout a été réduit et compressé. Ceux qui écrivent l'Histoire ne retiennent que ce qu'ils jugent comme étant suffisamment noble. Si, comme dans l'âge de l'écho, des intelligences artificielles du futur venaient à jour à se pencher sur notre monde de 2018, elles raconteraient une histoire très différente de celle que raconteront les livres écrits par des humains. Elles sélectionneraient peut-être les choses aléatoirement et retiendraient les blagues salaces, les mèmes ou les théories du complot. Toutes ces choses un peu moches, dont ne nous sommes pas vraiment fiers, mais qui nous aident aussi à comprendre qui nous sommes. L'Histoire est une utopie qui se trompe par souci de synthèse.

Quelle est la place de la spiritualité, dans cette société hypernumérique et amnésique que vous décrivez ?

Je pense que nous vivons dans une époque de crise. Et dans ce genre de moment, il est normal de commencer à espérer que quelqu'un va venir vous sauver. Mais ce sont des conneries. Je trouve ça vraiment stupide. Au lieu d’espérer être sauvés, nous aurions dû nous sauver nous-mêmes pendant des années, des décennies, des siècles. Tous les problèmes qui nous touchent aujourd'hui sont une sorte de retour de flamme des choses que l'on a refusé de voir pendant des années. Ça me fait parfois un peu penser aux déchets radioactifs. On a beau les enterrer dans des profondeurs et dans des endroits hypersécurisés, quelque chose finira tôt au tard par changer quelque part. Progressivement, l'écosystème va se dérégler. Comme à Tchernobyl, les oiseaux vont tomber, l'herbe va prendre une autre couleur et le problème va seulement se déplacer. C'est globalement la manière dont nous gérons les questions qui nous dépassent, nous les mettons dans un coin et nous essayons de les oublier. Je trouve que Dieu est une idée intéressante, mais ce qui serait plus intéressant encore serait de savoir pourquoi nous avons besoin de cette idée.

Age Of, de Oneohtrix Point Never (sortie le 1 juin chez Warp Records)