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Kanye, Kendrick et Lana au crash test du féminisme moderne

Kanye, Kendrick et Lana au crash test du féminisme moderne

Peut-on être féministe et aimer le death metal ou le hip-hop qui dégaine des bitch toutes les lignes ? Une trentaine de mélomanes britanniques se sont récemment penchées sur la question dans un ouvrage collectif, Under My Thumb. L’occasion de leur demander de nous livrer cinq titres bonus à leur livre.

« On ne s'attend pas vraiment à admirer un homme condamné pour meurtre mais hélas me voilà, plongée depuis deux heures dans une compilation de Phil Spector à hurler les paroles de “Da Doo Ron Ron” et essayer de comprendre pourquoi ces chansons d'amour adolescentes sont si importantes pour moi. » Ces mots ouvrent l'un des premiers chapitres de Under My Thumb, un ouvrage féministe sur la pop music paru à l’automne dernier au Royaume-Uni (éd. Repeater). Titré en référence à une chanson des Stones qui indigna bon nombre de féministes en 1966, il a pour sous-titre Songs That Hate Women and The Women Who Love Them, « ces chansons qui détestent les femmes et les femmes qui les aiment ».

Rassemblées sous la direction des journalistes Eli Davies et Rhian E. Jones, vingt-neuf femmes – critiques, romancières, universitaires... – y passent au scalpel des œuvres qu'elles admirent mais dont la représentation des rapports de genre est jugée pour le moins problématique. Dedans, une série d'intéressantes questions : est-on une vraie féministe quand on aime « Fucked with a Knife » des  Cannibal Corpse ? Une femme DJ apprécie-t-elle de passer des morceaux de hip-hop qui contiennent le mot bitch à toutes les lignes, et devra-t-elle « réciter cinquante “Je vous salue Simone De Beauvoir” » quand elle écoute « Pimpin' » de Jay-Z ? Accueille-t-on différemment le sarcasme de la voix d'Elvis Costello ou de Jarvis Cocker quand on sait envers qui il est dirigé ? Le livre répond à ces interrogations de manière nuancée. Pour cela il mixe souvent l'intime et l'analyse historique. Il démontre surtout que la façon dont on s'approprie une chanson repose sur un jeu subtil entre nos différentes époques et nos identités multiples.

Nous avons donc proposé aux auteures de nous livrer six bonus tracks du livre, leur analyse d’œuvres qui n'y sont pas abordées en détail ou pas mentionnées du tout : « HUMBLE » de Kendrick Lamar, qui vient de recevoir un Pulitzer pour l'album DAMN, « Famous » de Kanye West, qui provoqua une virulente polémique quand Taylor Swift démentit l'affirmation du rappeur selon laquelle la petite fiancée de l’Amérique WASP en avait validé les paroles (« I feel like me and Taylor might still have sex / Why? I made that bitch famous »). Même exercice sur « Dude » de la star du dancehall Beenie Man, les albums de Lana del Rey, « Praying » de Kesha et enfin le High Fidelity de Nick Hornby, incarnation du rapport masculin à la musique dont vient d'être annoncée une adaptation en série avec une héroïne.

 « Kendrick n’a pas rompu avec les conventions patriarcales »

« Humble » de Kendrick Lamar analysé par Amanda Barokh

« Si “HUMBLE” est incontestablement une tuerie, elle s'aventure sur un terrain plus contestable quand elle se préoccupe des standards de beauté féminins. Quand Lamar a écrit la phrase “Give me something natural like ass with some stretch marks”, il s'est probablement autocongratulé pour son féminisme et pour sa défense de la beauté “naturelle”. Dans le clip, cette phrase s'accompagne – vous l'avez deviné – de l'image d'une splendide jeune femme avec “des vergetures sur les fesses”. S'il a rompu avec une convention des clips en y faisant figurer un derrière non retouché, il n'a pas rompu avec les conventions patriarcales. Qu'il s'agisse de préférer des implants ou des seins naturels, des cheveux lissés ou une afro, à chaque fois qu'un homme réclame que les femmes aient une apparence spécifique, il ne fait qu'appliquer les standards de beauté patriarcaux. »

“Un des hymnes officieux du mouvement #MeToo »

“Praying” de Kesha vu par Charlotte Lydia Riley

« En octobre 2017, quand a éclaté le scandale autour du passé d'abus sexuels de Harvey Weinstein, personne n'aurait pu prédire l'ampleur de ses conséquences. Pour la première fois, j'ai eu l'impression que le monde avait une discussion sérieuse sur les agressions sexuelles, le harcèlement et les abus lors de laquelle la parole et les témoignages des femmes étaient pris au sérieux. Dans l'industrie du disque, il a toujours existé des rumeurs précises sur certains hommes qui se montraient occasionnellement sexistes ou misogynes, trompaient leur épouse, se comportaient violemment, exploitaient leurs stars féminines, couvraient les agissements d'autres hommes. Mais les maisons de disques continuaient à les employer, les artistes femmes se sentaient obligées de continuer à travailler avec eux. Pire, les fans achetaient leurs disques. Peut-être que maintenant, cela aussi va changer. Un des hymnes officieux de ce mouvement #MeToo est ce single de Kesha, sur les abus dont elle a été victime des mains de son producteur : un hymne explosif au pouvoir et à la force des femmes victimes de ces hommes. »

“Qui est autorisé à être perçue comme la victime ?”

“Famous” de Kanye West vu par Laura Friesen

« Kanye West est publiquement vu comme un type égocentrique et incontrôlable. Taylor Swift, quant à elle, contrôle si étroitement sa réputation qu'elle apparaîtra presque toujours, aux yeux du plus grand nombre, comme innocente et pure. Elle est une sœur et un soutien pour les autres femmes, victime dans ses relations passées, victime des gaffes des médias ou des communicants. Sauf qu’elle calcule savamment son image. Ce calcul semble d'ailleurs être devenu un point de départ de ses chansons avec Reputation.

Ce que je retire de cette polémique et des années de conflit public entre West et Swift, c’est donc ce sentiment collectif qu’on pourrait ainsi résumer : « Taylor Swift ne pourra jamais mettre autant le bordel que Kanye West ! »  Maintenant la question qui subsiste, c’est : qui est autorisé à être publiquement perçu comme une menace ou une petite brute, et qui est autorisée à être perçue comme la victime innocente. Quand on me demande ce que je pense de ces paroles précises - comme si elles existaient dans un monde parallèle - j'essaie de montrer que ces images sont soigneusement fabriquées puis façonnées par les médias et le public. Etre féministe pour moi c'est en grande partie essayer d'identifier l'existence de doubles standards et comment ils fonctionnent avec des systèmes imbriqués de sexisme, de racisme, de patriarchie et autres. Et cette situation en montre un. »

“Beenie Man essaye de me réduire à une nymphomane en deux dimensions”

“Dude” de Beenie Man vu par Johanna Spiers

 

“I want a dude with the wickedest slam,

I need a 123 holla man

I want a dude who will tie me to the fan,

a thug that can handle his biz like a man”

 Il faut davantage qu'un Beenie Man essayant de me réduire à une nymphomane en deux dimensions pour me faire oublier que j'en ai en fait huit ou neuf. Le mieux ? Quatre de ces dimensions au moins quatre se moquent de lui et de ses manières ridicules.  “Dude”, par le tristement célèbre homophobe Beenie Man, est une chanson d'une telle beauté estivale et scintillante qu'on rend les armes à son écoute, et ceci malgré son origine pourrie. La sensation carnavalesque provoquée par les steels drums, combinée au rythme aguicheur de l'interprétation, est un pur délice qui contraste avec des paroles risibles préoccupées par le nombre de femmes aimant coucher avec monsieur Man. Ces paroles m'inspirent un mélange unique de rire et d'exaspération.

“Eve moderne après le Paradis”

Lana del Rey vue par Manon Steiner

 « Je voudrais parler de l'autre côté de l'histoire : une artiste femme qui glorifie le bon vieux temps avec des images vagues d'hommes forts. Lana del Rey incarne l'idéal de la jeune femme innocente. Elle explore les dangers d'un monde d'hommes, les charme par son apparence mais finit brisée peaches and cherries ruined. Déjà, dans son premier single à succès de 2011, “Video Games”, elle est heureuse d'“ouvrir une bière” à son homme, de “mettre son parfum favori” et d'obéir quand il lui dit “Viens par ici”. Cette image n'a fait que se renforcer dans ses chansons et disques suivants, jusqu'aux plus récents. Elle est l'“autre femme” (“Other Woman”), rêve d'hommes plus âgés (“Shades of Cool”) et glorifie des relations abusives (“Ultraviolence”). Victime innocente et tentatrice malfaisante, elle est une Ève moderne après le paradis, “vivant comme Jim Morrison” et pourtant juste “une groupie incognito se faisant passer pour une vraie chanteuse” pour approcher ses idoles (dans le court-métrage “Tropico” et surtout dans “Gods and Monsters”). Chez elle, les hommes sont forcément dangereux. Parmi eux des rock stars, des rappeurs, des motards (“Ride”), des barons de la drogue (“Florida Kilos”) ou même des présidents (“National Anthem”). Devant ces archétypes elle s'incline volontiers pour satisfaire tous leurs désirs en échange de glamour, de drogues, de diamants, mais aussi d'une tragédie dont elle pourra être l'héroïne. En ce sens le personnage de Lana Del Rey tire sa symbolique de la culture pop américaine des années 20, 30, 50, 60 et même de la Bible. Ses chansons racontent toujours l'histoire d'une romance idéalisée à l'ancienne teintée de mélancolie, de désir et de douleur. Elle n'incarne certainement pas le féminisme même si c'est une femme qui a du succès. Et les hommes comme les femmes l'adorent. Je me demande donc : si les femmes sont aujourd’hui si émancipées, pourquoi quelqu'un comme Lana del Rey connaît-elle un si grand succès parmi nous ? Voulons-nous toutes être indépendantes ou reste-t-il quelqu'un en nous qui aspirerait seulement être la “petite femme” d'un homme fort, puissant et si possible riche ?