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Oubliez le lifestyle scandinave, le plus bel export local s'appelle Iceage

Oubliez le lifestyle scandinave, le plus bel export local s'appelle Iceage

Iggy Pop les a décrit comme « le seul groupe punk contemporain à sonner vraiment dangereux ». Richard Hell (Television, The Heartbreakers...) dit qu'il voit en eux un groupe « capable de donner de la confiance, parfois même de représenter un idéal ». Parce que les « vrais » reconnaissent les « vrais », à quelques jours de la sortie de leur quatrième album, nous allés sonder ces danois pas exactement à l'aise dans leur époque.

En 1950, Jean Genet a réalisé son seul film, Le Chant de l'Amour. Fidèle à la réputation sulfureuse de l'auteur français, le court-métrage de 25 minutes raconte l'histoire de deux prisonniers voisins de cellule qui, via un trou percé dans le mur qui les sépare, se laissent aller à des plaisirs érotiques. Évidemment, l’œuvre fut censurée. Mais des décennies plus tard, un jeune garçon des quartiers populaires de Copenhague tombe dessus par hasard et en ressort enivré. « C'est un grand film dans sa vision, ça m'a donné envie de lire ses bouquins comme le Journal du Voleur » se souvient l'intéressé, Elias Rønnenfelt, dont la curiosité pour Genet l'emmènera ensuite vers Georges Bataille, Arthur Rimbaud, Céline... soit toute la troupe des écrivains français en fronde contre la Morale. Plus d'un demi-siècle plus tard, les contours de l'acceptable ont pourtant changé. Pourtant, en cette période de « célébrations officielles » de Mai 68 qui achèveront de blanchir une période pourtant des plus rouges, il y a chez Elias Rønnenfelt et son groupe Iceage quelque chose d'urgent, de dangereux, qui ne semble jamais précalculé. Quelques minutes plus tôt, il débarquait dans les locaux de son label parisien les yeux tirés, le visage gonflé. Et personne n'ose lui demander ce qu'il a bien pu se passer dans les viscères de la nuit parisienne. C'est que le natif de Copenhague traîne une certaine réputation, un homme peu enclin à parler de lui en dehors de son cercle de confiance. D'où ce type de dialogue lors de notre discussion quand on aborde le privé plutôt que la musique :

- Tu connaissais déjà Sky Ferreira ?

- Non

- T'as juste pensé que c'était la bonne voix pour la chanson donc ?

- Ouais.

- Vous l'avez enregistré ensemble ?

- Ouais, je suis allé à L.A. et... ouais. Ça a élevé la chanson, je suis content qu'elle ait accepté.

- Vous partagez quelque chose de similaire, une même attitude, un truc peut-être générationnel. Tu l'as senti aussi ?

- Ouais, on s'est bien très entendu, hmmm, ouais. »

Il n'en dira pas plus, alors qu'un featuring du calibre de la starlette pop-grunge Sky Ferreira (sur « Pain Killer ») serait sûrement devenu un argument de promotion pour un autre groupe toujours assez confidentiel. Une méfiance qui a fait le charme d'Iceage depuis leurs débuts. C'était en 2011 avec le parfaitement nommé New Brigade, un disque en écho aux premiers EP de Warsaw (le groupe qui deviendra plus tard Joy Division), la touche punk hardcore en plus. On assistait alors à l'éclosion d'une bande de potes d'enfance pas encore majeurs, une sorte de gang juvénile lié à la soude contre le monde extérieur qui déboulait pour des concerts de vingt minutes sans dire un mot. Elias Rønnenfelt chantait en anglais, primaire et rustique, avec son lugubre accent scandinave. Chez eux on sentait toute l'intensité de la jeunesse, son énergie, sa confusion, son caractère inachevé. Les journalistes, intrigués, se retrouvaient face un mur. Les maisons de disque, excitées, également. « Au début, on se retranchait beaucoup, détaille aujourd'hui Elias. Le mot qui sortait le plus de nos bouches était 'non'. Une quantité de labels se battaient pour nous avoir, c'était étrange vu qu'on ne pensait jamais intéresser l'industrie musicale. On était très sceptiques, défiants de tout ce bazar. Et un peu arrogants, aussi ».

De l'âge de glace à l'âge de classe

Sept ans plus tard, Iceage en sont à leur quatrième album, Beyondless. Entre temps, l'évolution a été spectaculaire. Musicalement, la brigade est passée du punk squelettique à un rock'n'roll gothique et avant-garde qui leur a carrément ouvert les portes du vieux théâtre Volksbühne de Berlin, accompagnés d'un orchestre complet. « Une expérience à la Sinatra » s'amuse Elias, toujours étonné que sa bande de « musiciens inéduqués » aient réussi à communiquer avec des gens « très au point techniquement ». Une seconde date orchestrale était d'ailleurs prévue à domicile, dans l'historique Théâtre Bremen, mais le batteur s'était « cassé le bras sur une table de billard ». Un rendez-vous raté qui rassurerait presque : malgré les trompettes et les tambourins, Iceage aurait donc gardé l'esprit de bande des débuts. Elias approuve : « On est toujours établis à Copenhague, une ville que j'aime mais que j'ai régulièrement envie de quitter. En fait, nous sommes tellement dépendants les uns des autres, musicalement et personnellement, qu'on doit rester proches, soudés. On traîne constamment ensemble, avec une étrange capacité à ne jamais en avoir marre ».

Sur disque, l'ouverture vers de nouveaux arrangements n'a pas tiré de trait non plus sur l'Iceage époque New Brigade. Certes, les compositions sont devenus plus longues, plus ambitieuses, moins pogo-compatibles. Mais ils ont réussi le petit miracle d'avoir gardé l'essence du groupe, une sorte de son chaotique sur rythme martial mais bancal où navigue le chant émotif et cynique d'Elias, comme si Nick Cave avait gardé avec lui ses sbires de The Birthday Party pour sa carrière solo. « On a simplement appris à jouer de manière chaotique » juge Elias quand on lui demande le sens derrière leur interprétation bordélique de la country-music sur « The Lord's Favorite », leur plus célèbre single. « Dès qu'on se regroupe, c'est naturel, il se produit une relation bizarre avec le tempo comme si on surfait une vague ». Nils Gröndhal, musicien expérimental venu jouer du violon sur Beyondless, décrypte la dynamique de Iceage : « La section rytmique est ce qui fait le sel d'Iceage. Elle est comme élastique, elle accélère et ralentit dans un jeu très vivant qui a rendu l'insertion du violon très facile. Malgré tous ces éléments divers dans leurs chansons, ils semblent communier dans un grand élan de vivacité. C'est un groupe formidable ! »

Genet, Céline et Beckett

« Arme à la main, on m'a dit de protéger et servir / Mais je suis là pour combler une demande comme des feux d'artifice free-jazz suivent son beat / À danser au son des fusils des ennemis, danser le boogie au rythme de ceux qui tombent un par un […] Car on ne peut s'arrêter de tuer, et on ne s'arrêtera jamais de tuer, et on ne devrait pas s'arrêter de tuer, hourrah !

Iceage - Hurrah

Sans en faire un nouveau Grand Poète, il y a dans les paroles du chanteur d'Iceage un goût du profane qui se transforme en sublime par son traitement littéraire, à l'image du déferlement militaire de « Hurrah », qui ouvre Beyondless, comme tout droit sorti d'une hallucination de Voyage Au Bout de la Nuit. « Je ne pourrais jamais écrire une chanson d'amour lambda, déclare Elias, corps fatigué qui part en trois-quart sur le côté du canapé. Je ne trouve pas ça intéressant d'écrire à partir d'une perspective unique. L'esprit est un endroit fracturé où un seul moment peut contenir une multitude de choses, des alliances entre beauté et laideur. ». Souvent, les chansons d'Iceage ressemblent ainsi à des discours de comptoir nocturnes où des instants de grâce sursautent du brouhaha. Au sein de Beyondless, seul « Showtime » raconte une histoire bien construite, celle d'un chanteur de music-hall qui se tire une balle dans la tête pour faire le spectacle.

« Je ne prévois pas de m'exploser la cervelle » rassure Elias, notoirement connu pour ses régulières sautes d'humeurs sur scène. « Mais je suis bien conscient qu'il y a un côté clin d’œil dans l'affaire... ». Après « Showtime », l'album se finit sur la chanson-titre « Beyondless », un néologisme emprunté à l'auteur irlandais Samuel Beckett. Immigré à Paris, il avait usé de sa maîtrise d'abord limitée du Français pour en faire quelque chose de nouveau, un emploi original de la langue. En grandissant, Elias Rønnenfelt est en train de suivre une route similaire : l'Anglais n'est pas sa langue du quotidien, mais un objet extérieur à dompter. Dans son travail très littéraire de la langue, désancré des usages du réel, insensible aux contraintes de la discussion, il revigore les possibilités d'une poésie dans le rock. Et bonne nouvelle, ses compères d'Iceage ont suivi le mouvement.