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Le "Kanye East" Estonien va vous faire aimer le rap de l'espace Schengen

Le "Kanye East" Estonien va vous faire aimer le rap de l'espace Schengen

Il s'appelle Tommy Cash, se voit comme un cowboy d'Estonie, a passé sa jeunesse dans les sales quartiers de Tallinn, et, en un mot comme en cent, il s’en fout. Des codes musicaux, des conventions sociales, des soirées mondaines. Bien décidée à donner un grand coup de pied au cul de l'industrie du disque, la nouvelle star du hip hop à l'est a jusqu'ici prévu d’organiser de grandes bringues rap à travers toute l’Europe. Suffisant pour transformer les pays Baltes en Eldorado du beat et du flow. Et pourquoi pas ?

Au mur de l’étroite caravane plantée dans la banlieue de Saint-Pétersbourg en Russie, des photos de l’acteur Bruce Lee. Collées à la va vite, au-dessus d’un grand lit. Le lieu de vie d’Iliya Prusikin et Tommy Cash, en complet Adidas couleur criarde et aux coiffures approximatives. Face caméra, du moins. Courant 2015, les deux artistes d’Europe de l’Est tournent le premier épisode de leur dernière mini-série en date: Americans Russians - Towards the dream. Une suite de gags pas forcément des plus fins où le duo imagine par exemple la rencontre avec une pâle copie du rappeur US Snoop Dog, le tout dans un anglais teinté d’accent slave. Pourtant chaque épisode de cette “expérience” réunit un million de fans sur YouTube, parfois plus. Tommy Cash rit fort. “Et l’Oscar du pire acteur de l’année revient à… monsieur Cash !” ironise le chanteur estonien autour d’un café. Les deux potes ont tout de même mis sur pied une dizaine d’épisodes et bouclé une première saison. Principalement pour “se marrer”. Mais pas seulement précise le jeune homme, en ouvrant bien la bouche de façon à dévoiler une dent cassée. Tommy Cash développe, à quelques heures de son récent concert à la Maroquinerie dans le 20e arrondissement parisien: “Dans ces vidéos, à l’époque, on s’imaginait surtout devenir des superstars du rap depuis l’Europe de l’Est !

Mission presque accomplie pour l’artiste de 24 ans. Son concert du soir dans la capitale, comme la majeure partie de sa tournée européenne, affiche complet. Et ceci en restant encore affilié à une certaine alternative hip hop. Après une carrière de danseur l’artiste s’est fait connaître dès 2014 à la sortie son premier album Euroz Dollaz Yeniz. Un disque dans un style bien à lui. Un rap surexcité, une pratique de la langue anglaise qu'on pourrait définir comme assez bancale, de l’électro à blinde comme on il s'en déverse par hectolitres dans les rave parties. Bonus non négligeable à cet alliage : ici et là quelques démonstrations de force visuelles en guise de clips. Pour preuve, Pussy Money Weed sorti fin janvier 2018. Six mois de travail pour un peu plus de trois minutes de danses erratiques entre prothèses de jambes, fauteuils roulants et super-pouvoirs. Une dystopie frôlant l’absurde à plusieurs millions de vues, prolongée jusque dans ses textes. Extraits: “Look at all my shit, look at all my shit ! / I’m going for the win, and the limousine./ Look at me now I found the trampoline/ I only see reflection from a magazine”. Sur Winaloto, son hit sorti en 2015, Tommy Cash pose une question: “Why have abs when you can have kebabs ?” Une interrogation existentielle à laquelle il répond simplement par un “No Houston trap, but only Russian rap”. Voici donc la recette du hip-hop par delà l’espace Schengen, ou “rap post-soviétique” comme il l’a théorisé. C’est avec ce concept en tête que le jeune Tommy a prévu de “conquérir l’Europe, puis le monde”. Mais il n’en est pas encore là fait-il savoir. “Je suis la personne la plus célèbre en Estonie, pour l’instant”.

Bam ! Fucking Tommy !

Tallinn, capitale du petit Etat balte. Kolpi plus précisément, un quartier en bordure de ville pas bien loin du très branché Telliskivi. La zone d’où est originaire le jeune Estonien affiche toujours des rues striées des vastes blocs de béton et leurs appartements exigus datant de l’ère soviétique. “Tout est gris là-bas, fade, décrit Cash, comme l’Estonie en général. Je déteste plutôt ce pays”. Agacé, il ne souhaite plus être associé à cet endroit qui l’a vu naître, où les gens “ne sont pas très intelligents, restent calmes en toute situation, et ont l’air tellement ennuyeux”. L’opposé total de sa personnalité à l’en croire. Surtout dans ce “trou à rats” à cheval entre la Russie et l’Europe dans lequel il continue néanmoins de vivre. Explications: “Il n’y a tellement rien à faire que je suis inspiré là-bas, inspiré par l’ennui. Et puis j’en connais chaque personne, chaque recoin, je n’ai envie de perdre ni ça, ni l’esthétique soviétique”. Une atmosphère qui l’aurait façonné, autant grâce aux anecdotes sur le thème de l’URSS qu’aux histoires familiales mouvementées. “Ma mère me répète tout le temps qu’elle n’a jamais levé la main sur moi, rembobine-t-il, mais les premières années post-chute du Mur, la manière d’élever ses enfants n’avait pas changé. ‘Bam! fucking Tommy’, mime-t-il la main levée debout sur la terrasse, je me prenais des coups tout le temps. Je m’en souviens.” Toujours dans une veine soviétique, le jeune Tommy aime tourner en ridicule les “désirs matérialistes” de “l’Ouest”. Surtout dans le rap. “Les montres de luxe, les soirées des Fashion Week d’Europe, je ne faisais que m’en moquer en écoutant de la musique tout seul, sans parler à personne.” En particulier Kanye West et son album Graduation qu’il connaît sur le bout des doigts. Des titres iconiques grâce auxquels il a compris qu’il fallait surtout “croire en ses rêves”, et lui a donné l’envie de s’attribuer un surnom à sa sauce : Kanye East.

Cowboy d'Europe

Après le succès éclair de son premier album et des premiers concerts hors de Tallinn, Tommy Cash empile les collaborations avec des artistes internationaux. Little Big d’abord, les Die Antwoord russes avec Gimme Your Money en 2015. Puis la popstar américaine Charlie XCX plus récemment, dans un tout autre genre. Des featuring qu’il compte bien porter à un tout autre niveau. “Mon rêve, c’est de collaborer avec le groupe de métal Rammstein” avoue-t-il. Lors de shows en Allemagne, il met un point d’honneur à toujours interpréter un de leurs titres, sans oublier les appels du pied par interviews interposées. “Un jour, je vais réussir, et en tournée avec eux, je pourrai demander à Till Lindemann le chanteur, de m’aider à choisir mes chaussettes même” se marre-t-il. Mais pour l’instant, Tommy Cash préférerait mettre un terme à tout ça. Pour “consolider son art”, et ne pas “se laisser influencer”. Tommy: “Je n’ai jamais pensé que je deviendrais célèbre en léchant le cul de quelqu’un. Ou en prenant contact avec la bonne personne. Ou même en allant à une soirée Gucci à tel endroit pour faire le mondain. Fuck dat shit ! C’est pas moi ça. Moi je fais mon truc, le reste je m’en fous. Je n’aime même pas vraiment les gens”. Pour preuve, toutes ses soirées dans la capitale française sont déjà bouclées. Pour le rappeur estonien, c’est dîner en tête à tête avec le créateur de mode Rick Owens. Les deux hommes nés le même jour partagent une passion commune pour la mode et le non-respect des codes. Un repas conclu chaque soir par cette phrase : “be you and fuck everyone else”. Alors, une fois sa tournée finie, Tommy Cash réfléchit à la création d’un espace artistique où il pourrait s’adonner librement à sa passion pour la sculpture et la peinture - “j’ai toujours peint beaucoup de bites” dit-il. Et pourquoi pas devenir un genre d’artiste expérimental façon Marina Abramovic (qui a décidé il y a peu de s’électrocuter face à un public dans les mois à venir, ndlr). Mais dans ce monde “absurde et pas du tout sérieux”, Tommy ne souhaite finalement qu’une seule chose: rentrer à Tallinn pour pratiquer sa passion, l’équitation. “J’ai l’impression de voler sur un dragon quand je galope. Il faut acheter un cheval avant une Porsche, ça a une âme au moins” Une pause, extasié. “Je vais éteindre mon téléphone, le ranger, et m’échapper sur un cheval pour redevenir le cowboy d’Europe de l’Est que je suis”.