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Il s’en est fallu de peu pour que Janelle Monae soit au casting de Black Panther

Il s’en est fallu de peu pour que Janelle Monae soit au casting de Black Panther

L'adoubement d'Outkast, Prince et Erykah Badu. Des disques célébrés par le public et la critique, mais aussi, plus récemment, un rôle dans le film Moonlight qui lui ouvre désormais d’autres portes. Janelle Monáe, alias la star du R&B la plus intéressante de l’époque, ne se considère ni totalement chanteuse, ni complètement musicienne. Peut-être parce que pendant son enfance passée dans l’état du Kansas elle a longtemps hésitée entre les disques et la comédie. Au point même de s'être failli trompée de voie.

 Voilà une semaine pas comme les autres pour Darryl Ammons, professeur de chant à Kansas City, dans le Sud des États-Unis. Il y a quelques jours, son nom a en effet été entendu par des centaines de milliers de personnes. Par une apparition télé ? Via un jumeau célèbre, peut-être ? Rien de tout ça. Par une dédicace dans une chanson pop, « I Like That » de Janelle Monáe, dont le clip est sorti ce lundi. Voici l'extrait en question : « Je me souviens quand tu m'as trouvé bizarre / Nous étions en cours de maths, assises à côté, juste avant le cours de Mr. Ammons / Parce que ma maman n'avait pas les moyens de m'acheter les nouvelles Jordans ». Car oui, la star américaine est l'une des anciennes élèves de cet homme à la vieillesse élégante, une gamine alors « privée » souligne-t-il  : « Elle ne s'entendait pas beaucoup avec les filles de la section alto, et je ne crois pas qu'elle allait à leurs fêtes. Je ne savais même pas qu'elle savait danser jusqu'à ce qu'elle devienne célèbre ! ». Évidemment, il est aujourd'hui heureux de la voir à ce niveau, sans parler de cette dédicace imprévue. Pourtant, il y a encore quelque chose qui le laisse perplexe. « Je ne suis pas très convaincu de la direction de son nouvel album, je ne suis pas habitué au langage et au raisonnement qu'elle inclus dans certains de ses nouveaux morceaux... » avoue-t-il à demi-mots, avant de clarifier les espoirs qu'il met en son ancienne poulaine. « Je croyais que BROADWAY serait sa prochaine étape ».

Cendrillon et son Prince Gluant

À Kansas City, 145 000 habitants dont la moitié non-blanche, le F.L. Schlagle High School est connu comme le lycée des mélomanes. « On propose les meilleurs spectacles du district grâce au potentiel de talents du coin » pose Ammons, en poste depuis 1997. Situé en centre-ville, là où les quartiers sont les plus multiculturels outre-Atlantique, l'établissement profite ainsi des jeunots entraînés au chant par la pratique du gospel, encore très courante de ce côté du pays. « En gros, le challenge pour gagner les concours, c'est qu'on a un choeur composé de minorités qui doit sonner blanc » analyse le prof, plein de franchise. Au début des années 2000, ce fut le cas de Janelle Monáe Robinson, jeune fille avec une très belle voix exercée à l'église locale. Mais à F.L. Schlagle, elle est loin d'être la seule. C'est donc dans un autre domaine qu'elle se démarque dans la préparation des comédies musicales de l'école. « Janelle était entourée de jeunes filles toutes extrêmement talentueuses vocalement rationalise Ammons Mais la plupart d'entre elles n'étaient pas autant concernées que Janelle sur le plan théâtral. Grâce à un travail de fond, elle a évolué sur scène. Et à l'arrivée elle s'est mise à posséder ce qu'il faut pour assurer des performances fantastiques à chaque fois ». Une fois tout le bien qu'il pense de son ancienne élève balancé, l'éducateur marque la pause et raconte qu'une fois la jeune Janelle a failli refuser de faire la comédienne. La raison à cela ? Une sombre histoire de baiser volé : « Elle jouait Cendrillon et devait donc embrasser le Prince. Sauf qu'elle avait un petit copain et la rumeur circulait que le Prince allait l'embrasser avec la langue. La situation était tendue ». A priori, le Prince se serait retenu.

Un mélange de James Brown et Steve Jobs

Comme beaucoup de jeunes américaines la comédie musicale a donc été la première passion de Janelle Monáe. Petite, elle rêvait du Magicien d'Oz et de son personnage principal qui s'envole de son univers en noir et blanc vers des contrées plus colorées. Peut-être parce qu'elle aussi, fille d'une mère concierge et d'un père routier, rêvait d'ailleurs. En 2011, elle confiait ainsi : « Il y avait beaucoup de confusion et de choses absurdes là où j'ai grandi, donc j'ai réagi en créant mon propre petit monde... J'ai commencé à voir comment la musique peut changer la vie, et j'ai commencé à rêver d'un monde où chaque jour était comme un dessin animé sorti tout droit de Broadway, où la musique tombe tout droit du ciel et où tout peut arriver ». Plus tard, quand elle fondera son petit collectif artistique, elle choisit le nom de Wondaland, contraction de « terre merveilleuse ». Surtout, à l'heure où sa carrière musicale démarre dans la seconde moitié des années 2000 grâce à des participations remarquées sur le Idlewild d'Outkast, Janelle Monáe se crée un personnage pour son premier EP, comme si elle ne pouvait pas abandonner le travail de composition de rôle et d'imagination débridée. Le personnage est Cindi Mayweather, une androïde du futur qui part en fuite après être tombée amoureuse d'un humain. Son premier album, The Archandroid, ainsi que le suivant, The Electric Lady, ne s'en sépareront pas. La chanteuse pousse alors le vice jusqu'à interpréter Cindi dans la vraie vie lors de certaines interviews, comme face au Telegraph dans lequel la journaliste partage ses doutes sur son interlocutrice : « Je me suis inquiété un moment que Monáe ne soit non pas qu'une nerd de science-fiction avec zéro humour, mais bien une androïde elle-même, crée dans un laboratoire via un mélange de James Brown, Judy Garland, André 3000 et Steve Jobs, inventée pour tester l'incrédulité desespérante des journalistes musicaux ». Une interprétation convaincante, donc, qui ne surprendrait pas Darryl Ammons selon qui la jeune Janelle à l'école « priorisait le théâtre, et le chant en second ». D'où le choix d'orientation de l'artiste en devenir à la fin de son lycée : la American Music and Dramatic Academy de New York et sa formation en musical theater.

Sauf qu'une fois arrivée à New York, Janelle Monáe se heurte à une réalité : elle n'a pas les moyens de loger au campus et doit s'installer  chez un cousin. Sur place partage ses heures entre les cours, la bibliothèque et le ménage à domicile, histoire de gagner assez pour survivre dans la jungle urbaine de Big Apple. A la même époque sa meilleure amie habite une colocation à Atlanta. Comme cette dernière n'arrête pas de lui raconter des histoires de fêtes et de rencontres il ne faudra pas plus d'un an et demi de sacrifices new-yorkais, pour que Janelle craque et décide de la  rejoindre. Un appel à une vie moins monastique que la chanteuse résume ainsi dans une récente interview donnée au New York Times : « C'était juste plus excitant que ce je faisais moi ». Atalanta n'est sans doute pas le pire des choix qui soit. Surtout si l'on s'en tient à l'agitation qui a saisi la ville au début des années 2000, dans le sillage des rénovateurs du rap que sont André 3000 et Big Boi, d'Outkast. Il ne va pas fallloir longtemps pour que la jeune femme attire l'oreille experte de ces deux là. Mais pour autant, la jeune femme n'en a pas complètement terminé avec le théâtre et la côte est. Une petite formation complémentaire au conservatoire new-yorkais attire effectivement l'attention. Le temps de quelques semaines, Janelle Monáe participe à un stage au New Freedom Theater de Philadelphie. Sa spécificité ? Elle est la plus ancienne institution de théâtre afro-américain du pays, avec les discours engagés qui vont avec. À l'inverse, elle était la seule afro-américaine de sa classe à New York. Ce fut donc une initiation à la représentation de l'expérience afro-américaine dans le théâtre, un enjeu du jeu qu'elle incorporera dans son propre art. Cindi Mayweather, son alter ego androïde, n'est en effet pas qu'un fantasme de SF dessiné à partir du Metropolis de Fritz Lang. Chez Janelle Monáe, elle représente l'altérité, l'Autre, dans des scénarios futuristes qui explore in fine les discriminations de l'Amérique contemporaine contre ses minorités raciales, sociales et sexuelles.

Panthère Noire

Ce vendredi 27 mai, Janelle Monae sort son troisième album, Dirty Computer, le premier depuis ses débuts cinématographiques. Le premier sans Cindi Mayweather, aussi. Au cours de sa tournée de promotion, la chanteuse a appuyé le discours selon lequel les événements politiques de ces dernières années l'ont poussé à prendre parole de manière plus franche et personnelle. Mais ces quelques mots prononcés sur la BBC révèlent une vérité sûrement plus intéressante : « Avant, je n'étais pas prête à m'explorer en profondeur. Les concepts étaient des opportunités pour ne pas être inconfortable à discuter de, you know, Janelle Monáe ». Revoilà cette pudeur sociale que Mr Ammons décrivait à propos de son élève. « Que ce soit via la chorale ou la comédie musicale, la musique me semblait être la parfaite échappatoire pour elle » rajoute-t-il.

Grâce aux succès des Figures de L'Ombre et de Moonlight, Janelle Monáe se serait-elle donc décidé à finalement séparer les genres ? Pas si vite, car la sortie de Dirty Computer sera accompagnée d'un moyen-métrage de cinquante minutes. Dedans Monáe jouera, selon les informations déjà parvenues, deux rôles différents. Quant au disque, il a été composé en même temps que le tournage de Black Panther, tous deux du côté d'Atlanta. Selon la native du Kansas, le casting du Marvel afro-futuriste avait même fait de son studio un point de rencontre régulier. L'occasion pour Janelle Monáe de s'imaginer une nouvelle fois au sein d'un monde parallèle, toujours au micro de la BBC : « Techniquement, je suis du Wakanda ! ».