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Le Disquaire Day est-il une arnaque ? Les disquaires vident leur sac

Le Disquaire Day est-il une arnaque ? Les disquaires vident leur sac

Demain s’ouvre la huitième édition du Disquaire Day, adaptation française du Record Store Day américain. L’occasion de donner la parole aux disquaires indépendants, premiers concernés par cette opération. Mais de quoi parlent ces disquaires indépendants de Metz, Lyon, Rennes et Poitiers ? Du retour du vinyle capable de sauver encore et toujours à lui seul un métier menacé ? Des vertus du live de Rage Against The Machine, annoncé comme le produit phare du Disquaire Day 2018 ? Pas exactement.

Fred (Blindspot - Rennes) : La vie d’un disquaire comme le nôtre c’est d’arriver à 9h30 au taf et de continuer même après la fermeture de la boutique. La nuit, tu vas traquer les disques disponibles sur Discogs, tu balances des mails, des mails et encore des mails pour gratter des trucs un peu rares. Et puis, le week-end, souvent c'est le moment d'aller courir les foires aux disques, ou de se rendre dans les vide-greniers. Ça n’en finit jamais, mais c’est un métier cool.

Après, si tu me demandes combien je me paye en tant que propriétaire de ma boutique, qui marche plutôt pas mal d’ailleurs, c’est très simple : je me prends 1200 euros par mois. Mon associé, pareil. Et on arrive à se payer un salarié aussi. A l’ouverture de la boutique, en 2008, on a commencé à 400 chacun. Chaque année on se rajoute 100 euros sur la paye, mais il faut bien savoir que dans ce métier, 1200 ça me paraît la limite absolue. Aller plus loin, ça serait déraisonnable. On a des collègues, qu’on ne va pas citer, qui se sont emballés à un moment et qui ont décidé : « Allez, on tente la grande aventure et on se paye 1500 euros net par mois. » Quelques mois après, fin de leur activité. Tu es obligé de faire très attention, surtout dans un marché qui stagne depuis deux années.

Disquaire day, quoi de prévu ?

Pierrot (Sofa Records - Lyon) : Pour cette édition, on a commandé deux fois moins de disques officiels du Disquaire Day qu’en 2017. Bon, on participe à l’événement et on soutient toujours le mouvement mais on va favoriser les disques proposés par Born Bad ou Akuphone. Bref, ceux qui ne font pas partie de l’événement officiel. Ça veut bien dire ce que ça veut dire...

Florian Schall (La Face Cachée – Metz): On revient tout juste de la bourse aux disques d’Utrecht, une des plus grandes au monde. On a rentré plein de disques chinés là-bas, et on passe tout ce qu’on a coutume d’appeler nos cheapos (disques d’occasion, ndlr.) à 1 euro au lieu de 3. On a aussi commandé des disques du catalogue officiel du Disquaire Day. Le live de Rage Against the Machine par exemple, on nous en a commandé quarante ! Et puis des rééditions proposées par des labels et distributions indépendantes, qui profitent de l’événement.

Fred (Blindspot) : Le catalogue du Disquaire Day français de cette année, il ne nous fait pas trop rêver. Les clients nous l’ont confirmé d’ailleurs. Tu as des trucs bien aberrants quand même comme ce Best Of de Bruce Springsteen que tout le monde connaît déjà, mais aussi des trucs de Duran Duran, Frankie Goes To Hollywood, et même un pressage coréen, ou chinois, je ne sais plus, d’un Johnny Hallyday... Pour qu’on essaye quand même de faire de ce jour un événement, on est allé taper dans la liste des produits proposés dans les autres Disquaire Day en Angleterre ou aux Etats-Unis. Dans ces pays, tu as des références plus intéressantes et ça tient à un truc essentiel : là-bas, cet événement il est conçu et rationalisé par les disquaires eux-mêmes.

Guillaume Saintillan (Plexus Records - Poitiers) : Cette année, on a décidé de ne pas y participer, tout simplement. J’ai ouvert le magasin il y a six ans, et j’ai participé aux trois premières éditions. Maintenant, pour être honnête : la version actuelle de l’événement, elle ne nous intéresse pas vraiment.

Les prix augmentent. Mais pourquoi ?

Florian Schall (La Face Cachée) : Le Disquaire Day au départ, c’est un événement américain. Là-bas ça s’appelle le Record Store Day. Quand ça a été lancé en 2008, le vinyle c’était réellement un truc de passionnés. Les grosses maisons de disques comme le grand public avaient totalement oublié que ça existait. Quand l’initiative française du Disquaire Day a été lancée par le Calif (Club Action des Labels Indépendants Français) on a décidé d’y participer. Et là, je suis obligé de te dire qu’on a vite déchanté. Les deux tiers des disques proposés sont des rééditions que l’on trouve partout pour beaucoup moins cher. Le seul truc qui change c’est la couleur du disque. Tu en as des bleus, des verts, des oranges. Par exemple, on nous propose une réédition de Video Killed the Radio Star des Buggles, qu’on devrait vendre à 20 euros ! C’est une blague ! Ce disque, tu le trouves partout pour 5 euros. Aucun intérêt ! Ils proposent des 45 tours qui nous coûtent 8 euros à l’unité au prix distributeur, donc 16 euros en magasin pour nos clients ! Pour moi, désolé, un 45 tours doit coûter 4 euros. Globalement, les prix augmentent et on ne sait pas trop pourquoi.

Pierrot (Sofa Records) : A la base, le Disquaire Day ça devrait être un deuxième Noël pour les gens qui font le même métier que moi. Moi, j’ai une position claire par rapport à l’événement : comme j’y participe, je vais pas cracher dans la soupe. C’est un événement qui sert à aider les disquaires indépendants et c’est louable, on en a besoin. Pour autant, je ne suis pas dupe. Comme je dis souvent : « Le jour du Disquaire Day, je ne vends pas de la musique, je vends des disques ! » Maintenant, il ne faut pas prendre les gens pour des cons. Le catalogue de disques proposés pour le Calif pour le Disquaire Day baisse en qualité. Quel est l’intérêt de rééditer des tubes de Bowie comme « Let’s Dance » en vinyle bleu pour 25 euros ? Ou des disques de Justin Bieber que personne n’achète ? Ce genre de sélection vise un public qui ne va pas chez le disquaire et qui se fait rouler finalement, puisqu’il va dépenser une fortune pour un disque qu’il pourrait trouver à un prix raisonnable.

Fred (Blindspot) : En France c’est le Ministère de la culture, par l’intermédiaire du Calif, qui organise l'événement sans nous consulter… On est pourtant au cœur de ce métier, on connaît les demandes des clients, on sent les modes. Malgré ça, on n’a pas notre voix au chapitre autrement qu’en réceptionnant des disques qu’on ne vendra pas forcément. Mais comme j’ai un côté Don Quichotte et que j’aime bien les combats pas gagnés d’avance, je vais écrire une lettre au Calif pour leur dire d’arrêter de nous considérer seulement comme le relais de communication de leur opération. Le Calif, il fait certainement son job, mais quand tu dépends du Ministère de la Culture, tu es quand même un peu dans le conflit d’intérêt.

Pierrot (Sofa Records) : Je pense que le Calif n’a pas totalement les mains libres. Le Disquaire Day, c’est devenu une grosse machine médiatique, c’est un sacré truc à organiser, et ça génère beaucoup d’argent. L’influence des majors et des gros groupes sur le catalogue, elle est de plus en plus évidente. D’ailleurs, beaucoup d’acteurs indépendants ont décidé de se retirer de l’événement officiel et de proposer des références de leur côté, comme Born Bad.

Concurrence des majors et grande distribution

Fred (Blind Spot) : En 2012, on a assisté à une sorte d’explosion pour le marché du vinyle. Le vinyle est redevenu un objet à la mode. Pas mal de disquaires indé ont ouvert leurs portes. Pourquoi cette année ? Honnêtement, c’est pas facile de trouver une réponse rationnelle. Il y en a tout plein : la disparition des grosses enseignes comme Virgin Megastore, les difficultés traversées par la Fnac, les collections de CD qui tombent en désuétude, etc. Il y a aussi la gentrification des grandes villes. A un moment, nous les disquaires indé, on est englobés dans cette idée du commerce de proximité. On a le même genre d’image que le caviste bio. On fait partie de ce retour du « vintage » - ce gros mot qui ne veut rien dire. On est subitement devenus un lieu de cool sans vraiment savoir pourquoi d’ailleurs. C’était le moment où la pub mettait en avant l’image du père de famille idéal devant sa platine vinyle, avec son gosse habillé avec des tissus commerce équitable, tout ça… En 2012, on a vu débarquer plein de gars comme ça dans notre boutique. Ils ne connaissaient pas grand-chose à la musique. Ils voulaient acheter leurs trois ou quatre vinyles pour avoir l’air dans le coup. Je peux t’assurer qu’on ne les a pas vus revenir ensuite.

Florian Schall (La Face Cachée) : Ce qui s’est passé en fait, c’est qu’à partir de la fin des années 1980, les majors comme la Warner, Universal, Sony ou Wagram ont abandonné le vinyle au profit du CD. Quand les MP3 sont arrivés, avec le piratage, elles étaient en quête d’un nouveau modèle. Et puis, au début des années 2010, elles se sont rappelées du vinyle, un format qui n’a survécu que parce que les disquaires indépendants et les passionnés lui étaient restés fidèles.

Fred (Blindspot) : Depuis un ou deux mois, au quotidien, les clients qui passent ne nous parlent que de la Fnac : « J’ai pré-commandé ce disque à la Fnac, mais je ne l’ai toujours pas reçu, peut-être que vous l’avez. » « Ah, mais pourquoi vous ne faites pas des disques à 10 euros comme à la Fnac. Pourquoi ? » Ça n’en finit plus. Donc, moi, un jour bien saoulé par tout ça, je me mets devant mon ordinateur, j’ouvre Facebook et j’écris une tribune en y mettant mes tripes. Je ne suis pas Don Quichotte, hein, mais ça me plait expliquer la réalité du métier de disquaire indépendant dans un monde où les grosses enseignes comme Leclerc, Amazon ou la Fnac se sont remises à penser que le disque c’était un marché rien que pour elles.

On vend de plus en plus, mais...

Florian Schall (La Face Cachée) : Globalement, le fait que les majors réinvestissent le vinyle, ça a provoqué une inflation des prix. Elles se sont mises à represser tout leur catalogue, et ont saturé les principales usines. En France, la presse principale s’appelle MPO, ils annoncent des délais six mois contre un mois et demi à la fin des années 90. A l’époque, presser un disque vinyle coûtait à peu près 1 euro 50. Aujourd’hui, ça coûte dans les 3 euros 50. Presser des CD, à la fin des années 1990, ça coûtait moins cher que de presser des vinyles !

Guillaume Saintillan (Plexus) : Les hypermarchés Leclerc Culture, font des opérations « vinyle à 10 euros » en faisant 1 ou 2 euros de marge. Leur but c’est d’imposer à terme un nouveau prix d’appel, en sachant très bien que c’est intenable pour un indépendant. Pendant le Disquaire Day, la Fnac fait des opérations « le mois du vinyle » spécialement pour concurrencer l’événement officiel, réservé aux indépendants.

Fred (Blindspot) : Quand je mets les pieds à la Fnac, je regarde les disques qu’ils vendent et ça peut m’arriver de m’énerver tout seul : « Oh putain, les salauds ! » Je t’explique le problème auquel on fait face actuellement avec d’autres disquaires indépendants : la Fnac négocie des contrats d’exclusivité directement avec les labels. Ce n’est pas rare que je voie rentrer des gens dans ma boutique et qu’ils me demandent : « Hey, tu aurais reçu le nouveau Busta Flex ? » Moi : « Non, jamais entendu parler de ce truc.  T’as fumé ? » Mais pour en avoir le cœur net je vais voir sur Discogs. Là, je tombe sur la référence du Busta Flex en question. En dessous de la référence il y a marqué « exclusivité Fnac ». Au début, tu passes à autre chose, tu t’en fous, tu te dis que ça ne concerne que quelques skeuds sortis par des grosses maisons de disques. On est censé s’en moquer parce que nos clients ne viennent pas chez nous pour ça. Jusqu’au jour où tu te rends compte que la signalétique « exclusivité » concerne désormais d’autres disques plus minoritaires, par exemple le prochain Beach House, le prochain Parquet Courts. Nous, pour l’instant on ne veut pas sortir les armes parce qu’on se refait la cerise sur des produits plus spécialisés encore, mais la vérité c’est qu’à ce train-là on pourrait dépouiller de plus en plus les indé.

Florian Schall (La Face Cachée) : On vend de plus en plus de disques au fil des ans, c’est vrai. Par contre, on rogne sur nos marges. Les prix de distribution augmentent mais nous on doit conserver un prix de vente en magasin qui soit pas trop élevé sinon les clients vont voir ailleurs. On a été contraint d’augmenter les prix de quelques centimes cette année.

Le prix unique du livre pour le disque ?

Fred (Blind Spot) : Evidemment, on s’entend bien avec énormément d’autres disquaires indé dans toute la France. Pour autant je ne peux pas te dire que c’est le monde où la solidarité et l’envie de se fédérer pour faire cause commune autour d’un combat existent le plus. On a bien un syndicat qui s’appelle Gredin, mais honnêtement, il ne sert pas à grand-chose. Notre milieu, il est, et il reste hyper concurrentiel. On a tous des plans, à droite, à gauche, pour récupérer des disques autrement, avec plus ou moins d’exclusivité. Chacun va à la pêche pour récupérer des trucs que l’autre n’aura pas, pour négocier des prix plus bas, etc. Et comme personne n’est prêt à refiler ses plans à son voisin, on restera chacun un peu isolé. La solidarité chez nous existe, dans certains cas, mais elle a ses limites. On ne sera jamais comme les libraires qui peuvent se targuer de pratiquer le prix unique du livre. Et puis, comment on pourrait exiger un tel truc : on est un marché basé sur l'import, les produits qui viennent de pays étrangers. T'as pas une langue unique dans les disques, donc politiquement ça serait super coton de faire passer une loi imposant le prix unique comme pour le livre.

Florian Schall (La Face Cachée) : Au début de l’année 2017, on en a eu marre de cette concurrence déloyale. On a alors décidé d’imprimer 10 000 brochures et de les envoyer gratuitement à tous les disquaires indépendants de France. Ça prenait la forme d’une bande dessinée pour sensibiliser les clients à la précarité de notre situation. En parallèle, j’ai pris ma plus belle plume et j’ai écrit un courrier aux majors, notamment à Sony Music. Je leur ai expliqué ce que je pensais de leurs opérations de promo sur les vinyles et à l’effet d’inflation des prix qu’ils provoquaient. J’ai prévenu quelques médias. Comme ce genre d’entreprises détestent la mauvaise publicité, Sony m’a répondu : ils ont expliqué comprendre notre situation et ont dit qu’ils mettaient fin aux opérations de vinyles à 10 euros. Mais quelques mois après, tout a recommencé.

Merci à tous les disquaires interrogés et excellent Disquaire Day à tou(te)s