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Reportage chez Amoeba Music, le "meilleur disquaire de la planète Terre"

Reportage chez Amoeba Music, le "meilleur disquaire de la planète Terre"

Sur Sunset Boulevard, à Los Angeles, Amoeba Music écoule depuis 2001 des millions de disques par an et s'est élevé au rang de statut de légende de la musique. Malgré un déménagement contraint, les effets du téléchargement et du streaming, le mythe tient bon. Rencontre avec Marc Weinstein, son fondateur. Un homme qui s’autoproclame « meilleur disquaire de la planète Terre ». Au moins.

Marc Weinstein en est sûr, le 27 mai 2007 sera à jamais le plus beau jour de sa vie. Une certitude acquise un peu plus tôt dans le mois, téléphone à l’oreille. A l’autre bout du fil : Paul McCartney. « Bonjour, est-ce que je peux venir donner un concert dans votre magasin s’il vous plaît ? » demande le légendaire musicien. Oui, évidemment. En ce fameux 27 mai 2007, les fans patientent sur le trottoir du célèbre Sunset Boulevard, à Los Angeles. C’est un « jour historique » répètent-ils depuis les chaises de camping disposées pour l’occasion. Le moyen aussi pour Amoeba Music de renforcer son mythe. Entre les centaines de mètres carrés de rangées de disques de seconde main, 900 personnes s’entassent. Plusieurs dizaines de personnalités, comme Woody Harrelson, ont également fait le déplacement pour profiter de la performance d’une heure entremêlant les plus grands hits des Beatles et les titres solo de McCartney. Depuis la green room au fond de la boutique, fin 2017, Marc Weinstein revit le moment avec émotion. « Vous imaginez l’impact culturel de cet homme sur l’humanité ? Et il a décidé de venir jouer dans mon magasin, c’est presque irréel. » Une courte pause. « Mais depuis son lancement, je crois que Amoeba a toujours été légendaire ».

"100.000 dollars en cash"

Amoeba, c'est plusieurs centaines de mètres carrés truffés de disques en tout genre, de VHS, et de piles de bouquins. Un lieu aux allures de phare cerclé de néons rouges rapidement considéré comme « une destination » dans toute la ville. Pourtant, dans quelques mois, Amoeba devra déménager. Le propriétaire des lieux a décidé qu’une tour de 28 étages serait construite en lieu et place du disquaire. De quoi déchirer le cœur de Weinstein, qui ne semble pas vouloir changer de philosophie pour autant, malgré un déménagement imposé. L'histoire a commencé en 2001, avec dans l'idée de « créer un grand magasin tout en gardant ce qui fait le charme des petits disquaires indé ». Pendant deux ans, au tournant du millénaire, le passionné quadrille L.A. et tout le pays en quête des meilleures collections de disques. « Nous étions les seuls sur le marché à être capable d’aller voir quelqu’un avec 100 000 dollars en cash pour acheter plusieurs milliers de disques d’un coup. » Une stratégie ambitieuse aux airs de chasse au trésor lui permettant par exemple de mettre le grappin sur des éditions exclusives d’albums de Bob Dylan, rapidement retirées des ventes à leur sortie, et désormais vendues pour plusieurs milliers de dollars.

Il revient sur une anecdote vécue à Détroit : « Un mec était mort, et ses parents voulaient vendre toute sa collection. Des murs entiers de disques, 28 000 pour être exact. Il venait d’une famille très riche, n’avait jamais travaillé de sa vie mais il voyageait constamment à la recherche de nouveaux artistes, ou d’éditions spéciales. » Dans le lot, des singles de David Bowie et des versions israéliennes ou vénézuéliennes des Beatles. Résultat : dès son ouverture, le magasin « en met plein la vue à tout le monde ». Huit ans plus tard, Marc Weinstein n’est alors pas loin de penser qu’il a fait surgir le « meilleur disquaire qui ait existé sur Terre ». Trois cent personnes travaillent pour faire tourner la boutique, et écoule chaque année plusieurs millions d’albums. Un sacré succès pour un endroit qui met sur un pied d’égalité artistes intimistes sans moyens et grandes stars habituées des tournées mondiales. « La musique, ça fonctionne comme ça, tout le monde peut avoir son opinion dessus, en parler, en débattre, même sans rien savoir. Et tout un tas de cultures peuvent se rencontrer ici » développe Weinstein.

La vidéo compte près de 250 000 vues. Sur celle-ci, l’acteur Michael Shannon passe dans les rayons d’Amoeba. La mine patibulaire. Mal rasé, dans un vieux pantacourt et un polo blanc qui a fait son temps. À la recherche d’un trésor planqué dans les étalages, d’une bonne affaire, ou tout simplement d’une occasion pour flâner entre les étalages. Cette fois, ce sera un CD de Wilco, l’album de Jerry Garcia sorti l’année de sa naissance, un Alone in San Francisco de Thelonious Monk car « il n’y a rien qu’[il] aime plus que de l’entendre au piano », et un East Broadway Run Downs de Sonny Rollins qui résume selon lui « toute l’angoisse d’être en vie ». Comme près de 500 personnalités avant lui, Michael Shannon a accepté d'arpenter les étals d'Amoeba pour la série de vidéos « What’s in my bag ? ». On a pu y voir Ariel Pink parler de Chalino Sanchez et de narcorrido, la folk du Nord Mexique racontant des affaires de narcos, Questlove des Roots compléter sa collection de Rick James et présenter une pochette de vinyle sur laquelle les Jackson 5 renversent un flic en voiture, Nicolas Winding Refn décrire sa passion pour les bandes originales de premiers films de science fiction et le groupe FIDLAR dénicher un bon album de Dopsmoker pour une écoute avant visionnage de 2001 : l’Odyssée de l’espace. Chaque épisode attire en moyenne 300 000 vues, comme un symbole du succès d’Amoeba, et de son statut mythique.

Dans le sac de Marc Weinstein en ce moment, le Ramayana Monkey Chant. Des chants balinais qui accompagnaient traditionnellement les transes lors de rituels. Une de ses plus grandes révélations musicales. « Ça n’a aucun sens pour une oreille occidentale, s’emporte-t-il. Imaginez une centaine de personnes assises en cercle en train de faire des formes de percussions vocales. Je ne connais rien de ce pays et de ces peuples mais cette musique me parle au plus profond de moi. Je ne crois en aucune religion mais j’ai l’impression que la musique porte avec elle un message sur ce que sont les êtres humains. » Weinstein admet toutefois être plus imperméable à certains styles musicaux. Des lacunes qu'il comble par un recrutement précis dans tous les sous-genres existant : « Chez Amoeba, l’idée c’est d’avoir un expert dans chaque domaine. On a eu des spécialistes en jazz, en musique classique du 20ème siècle, on a eu des experts en hip hop, en dance music et en genres dont je ne sais rien, des styles que j’étais incapable de comprendre. » Lors des entretiens d’embauches, Marc et ses confrères présentent une boite de CDs aux postulants. Dans celle-ci, vingt-cinq disques. « On leur demande de regarder dans la boite et de nous parler un peu des albums qu’ils y trouvent, explique-t-il. Ça nous donne une idée de la culture de telle ou telle personne. Après tout dépend du job pour lequel vous postulez. Si vous voulez ranger les disques dans le magasin, le test est beaucoup plus compliqué. Mais si vous êtes jeune et que vous voulez être caissier ici, on exige quand même que ayez un minimum de connaissances sur Frank Sinatra. »

Diversification forcée

Le déménagement a été vécu comme un coup dur par Weinstein et ses équipes. « C’est dur, après toutes ces années, dans combien de vies a-t-on été impliqués ? souffle-t-il. On a eu des couples qui se sont rencontrés ici, des naissances, des morts. » C’est d’ailleurs dans le magasin de Berkeley qu’il a rencontré sa femme, comme toutes les femmes qui ont partagé sa vie. « Quand vous voyez une fille avec des vinyles dans les bras… » Mais cette grande éviction n'est pas le seul coup dur vécu par le disquaire ces dernières années : le téléchargement et les plateformes de streaming ont quelque peu rogné la marge d’Amoeba. Pas non plus de quoi se morfondre, selon Weinstein. Le paquebot tient bon, assure-t-il. « Le téléchargement légal nous a un peu baisés mais je dirais que le digital a eu de bonnes et de mauvaises conséquences. Ça a aussi permis aux gens de s’éduquer, de découvrir des artistes, des groupes et ensuite de venir ici. » Pendant des années, ses équipes ont trimé pour sortir Amoeba Online, sorte d’alternative indépendante à iTunes. Sans succès.

Sa seule inquiétude : voir disparaître les collectionneurs passionnés qui alimentent ses étalages. Il développe : « Certains collectionneurs commencent à vendre des disques auxquelles ils se sont accrochés pendant des années. Ils se disent : ‘Maintenant, je peux écouter ça où je veux et quand je veux.’ Avant un collectionneur se disait : ‘Je vais être un archiviste.’ Mais si tout le monde a accès à cette archive sur son téléphone, à quoi ça sert d’avoir des murs de disques chez soi ? » Pour compenser la baisse des ventes, Marc Weinstein a un plan : diversifier les activités d’Amoeba en vendant du cannabis dans un stand spécialisé au sein du magasin. Une version californienne de la décision de la la FNAC découler de l’électroménager. Une question de survie, toujours. « On commence à San Francisco, mais je voudrais obtenir les autorisations pour faire la même chose dans les autres magasins. Pour nous, c’est une manière de créer un business viable dans un monde où tout le monde écoute de la musique en streaming, explique-t-il. Et puis, ce sont deux choses qui vont bien ensemble. »