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Le discret Barbagallo paye son entretien qualité France

Le discret Barbagallo paye son entretien qualité France

Au même titre que Bertrand Belin, Chevalrex, Juliette Armanet ou Fishbach, le discret Julien Barbagallo réalise un exploit : délivrer de la chanson française sous une forme sophistiquée et accessible à tous. Mais comment se définit-on quand on appartient à une génération pour laquelle aimer autant Nino Ferrer que Tame Impala est tout sauf un problème ? Réponses d’un Julien tout à fait clair.

Julien Barbagallo : Dans la vie comme dans la musique, je ne m’attends jamais à rien. Par exemple, ce n’est pas du tout mon genre de me projeter dans la peau de celui qui va s’imposer, celui qui va devenir une petite célébrité dans son domaine. Maintenant, c’est vrai que je réalise que mon nom commence à dire un peu quelque chose aux gens qui aiment la pop française. Je suis encore très loin de ceux qui ont acquis une vraie notoriété avec leurs chansons, mais désormais ça peut arriver que certains entendent le nom « Barbagallo » et relèvent le menton : « Ah oui, pas mal du tout Barbagallo, c’est élégant, ça sonne bien.»

Est-ce que tu n’es pas dans position la plus confortable qui soit pour un chanteur français : pas encore assez connu du grand public pour qu’on attende monts et merveilles commerciales de ta musique, mais juste assez identifié chez les puristes pour qu’on te laisse le temps d’affirmer ton style.

Oui, c’est un peu ça. D’ailleurs, je le vois bien avec le travail effectué par ma maison de disques ou mon tourneur en amont : ils me font monter d’un cran, mais ils n’ont clairement pas envie de me faire griller les étapes. Mon autre chance c’est de courir deux lièvres à la fois : d’un côté il y a mes disques sous mon nom, Barbagallo, de l’autre ma fonction de batteur avec Tame Impala. Je crois que l’on ne met pas de pression particulière parce qu’on sait que ma vie de musicien est divisée entre ces deux histoires et que pour l’instant il n’y a pas de raisons pour faire un choix. Pour l’instant les gens ne font pas encore de plans pour moi. Ils savent que je ne peux pas me consacrer uniquement à ma carrière solo.

Pour ton troisième album, tu pars enregistrer dans le studio Barberine, l’ancien QG de Nino Ferrer qui ressemble à un monastère dans le Lot. Qu’est ce que t’a amené cet endroit en particulier ?

L’isolement géographique, c’était une condition sine qua non à cet enregistrement. Je savais que ce disque ça allait être intense, donc pour contrebalancer il me fallait la sérénité de cet endroit dans le Lot, la vue sur les montagnes, quelque chose de totalement coupé avec le monde moderne. Et puis il y a un autre avantage à se retrouver dans un paysage pareil : là, tu es tellement au centre de la France que tu te remets forcément à réécouter tes vieux disques britpop que tu écoutais adolescent. J’ai toujours été dans ce rapport : quand je suis en Australie avec Tame Impala, l’idée que je me fais de la France me manque et ça s’exprime en écoutant plein de disques de mon pays. A l’inverse, quand je suis ici, je ressors beaucoup d’influences de mon adolescence. Des influences 100 % anglo-saxonnes évidemment.

Comme beaucoup de musiciens de ta génération le point de départ c’est la pop psychédélique anglo-saxonne. Dans ton cas ça passe par The Flaming Lips puis la découverte de l’école de Cambridge : Soft Machine, Robert Wyatt, Kevin Ayers. Pourtant, quand on parle de toi, on te ramène à une tradition pop française, on rapproche ton écriture de celle de Polnareff, Nino Ferrer ou Souchon.

 Ceux là je les ai découvert plus tard. On oublie d’en citer un qui m’a toujours donné l’impression d’être le premier à avoir redonné de la hauteur à la pop française : Mathieu Boogaerts. Quand j’étais ado et que je n’en finissais pas avec la britpop, c’était vraiment le chanteur français qu’on pouvait écouter sans avoir honte. Lui avait bien pigé comment mettre sur le même plan exigence mélodique et exigence à faire sonner la langue. Je vais te dire : pour moi quelqu’un comme Mathieu Boogaerts aurait pu avoir le même effet que Gainsbourg si les radios s’étaient mises à passer sa musique. Pareil avec Bertrand Belin. Je suis persuadé qu’il pourrait y avoir une grande place pour leur musique. Ce sont quand même des mecs qui ont remis la musique dans ce pays sur des bons rails. Si on nous matraquait le crâne avec leurs titres plutôt qu’avec ceux de Christophe Maé, ça aurait quand même une autre gueule la France.

Tu te sens désormais appartenir de plain-pied à cette école de la chanson française, à la musique qui se joue dans ce pays ?

C’est peut-être un peu tôt pour le dire aussi clairement, mais c’est vrai que je n’ai plus de soucis à me tourner vers la musique d’ici. Cette révélation, elle est arrivée avec l’âge et les responsabilités. Tu prends de la bouteille, tu te rends compte que tu as vécu loin de ton pays pendant quelques temps et tu te dis : « Et après tout, pourquoi je ne donnerai pas une chance à la chanson française. Elle n’est quand même pas si nulle que ça la chanson française. » Quand tu es ado, tu te projettes dans la vie comme un citoyen du monde. Tu joues à l’Américain, tu es parfois plus Anglais que les Anglais. Le truc c’est de te prouver que tu es tout sauf un mec déterminé par ses racines, sa classe sociale, sa famille… Et puis, avec le temps, il y a plein d’odeurs, de couleurs, d’images et de sons qui te reviennent. Tu réalises que tu es indissociable du coin de France qui t’a vu grandir. Tu comprends que tu seras toujours plus proche d’un Michel Berger que d’un Bowie. Cette révélation s’est mise en place dans ma tête quand j’ai vécu quatre ans en Australie. Ca a été le début de mon retour vers ce que j’appelle « la francitude », on va dire…

Avant cette révélation tardive, tu en pensais quoi de la chanson française ?

Je m’en tenais à bonne distance on va dire. Ca existait, mais je ne me voyais pas, un jour, faire partie de cette appellation. J’avais sans doute l’impression qu’il fallait développer tout un truc un peu folklorique pour en faire partie : jouer de l’accordéon, écrire comme Brassens, chanter avec la voix de Barbara. Par exemple, je me souviens très bien de ce que je pensais de cette fameuse photo en noir et blanc où Brassens, Brel et Léo Ferré sont en train de discuter autour d’une table. On dirait qu’ils se partagent le monde de la chanson autour d’un bon gueuleton entre potes. C’était comme de voir le 1 % des plus riches du monde parlant des 99 % de pauvres… Moi, je regardais cette image comme j’aurais pu regarder La Joconde. En me disant : « Bon, je ne fais pas partie de cette tablée royale donc la musique en français c’est pas du tout pour les gars comme moi ». D’autant que ça a sans doute continué quelques années après avec cette période où beaucoup du business du disque en France tournait quand même autour de Jean-Jacques Goldman et Pascal Obispo. De toute façon si tu étais intéressé par cette équation entre beaux textes sophistiqués et arrangements classe, il y avait toujours une petite voix pour te rappeler : « Ne prend pas ce chemin. Il a déjà été trop balisé par Serge Gainsbourg.» Donc soit il fallait se taire, soit il fallait l’imiter. Ca ne laisse pas énormément de place, mais heureusement on en est revenu.

Dans la nouvelle école pop française, il est de moins en moins rare d’entendre citer des gens appartenant au patrimoine de la grande variété, Véronique Sanson, Michel Berger, Laurent Voulzy… Comment tu expliques ce changement ?

Je ne sais pas. Peut-être que ça tient au fait que la frontière est de plus en plus fine entre ce qu’on peut définir comme du snobisme et ce qui reste de la vraie ouverture d’esprit. Mais si je te parle d’un peu de vue générationnel j’aurais quand même tendance à te répondre qu’on est sans doute moins snobs que nos aînés. On essaye d’éviter la posture et de penser la musique seulement au premier degré. On est une génération qui accepte de voir la beauté où elle est. L’époque actuelle, certains la verront comme très conflictuelle, mais moi je pense un peu le contraire. Je ne pense pas qu’en France on pourrait créer une nouvelle scène punk ou une nouvelle scène free jazz par exemple. J’ai l’impression qu’on est plusieurs musiciens à vouloir tendre des mains et à tenter ce truc qui paraissait impensable : réunir les publics, faire comme si les petites chapelles n’existaient plus du tout.

La mort de Johnny Halliday qu'est ce que ça signifie pour quelqu'un de ta génération ?

Pour moi pas tant que ça. Comme j’étais en Australie le jour de sa mort, avec le décalage horaire j’ai suivi ça quasiment en direct. Pour ce pays certainement, pour sa musique aussi. Johnny, quoi qu’on en pense, ça va rester la toute dernière icône qui rassemblait l’ouvrier, le grand patron, l’intellectuel, la caissière en supermarché… Avec lui, j’ai bien peur que le côté trans-générationnel et trans-social de la musique française disparaisse. A jamais peut-être. Pour ma vie de musicien, Johnny ne signifiait pas grand-chose, mais je vois sa mort comme la fin d’une façon de vivre le rock comme on ne la verra plus. Sur les dernières années de sa vie, le mec il faisait encore des tournées avec Les Vieilles Canailles. Ceux qui bossaient avec lui savaient qu’il était au plus mal. Dans les loges il ressemblait à un grabataire et quand il montait sur scène, au moment des premières notes, il arrivait quand même à se transformer en lion. Comme s’il ne vivait finalement que pour ça. Ce genre d’animal rock qui ne faisait que ça depuis l’adolescence ça ne peut plus s’envisager aujourd’hui. Donc, même si on peut se moquer du look, de certaines chansons on doit respecter le personnage.

Tu appartiens à une culture très forte, celle de l’Occitanie. Comment tu observes ces mouvements actuels qui exigent l’autonomie vis à vis de l’état : les velléités d’indépendance de la Catalogne en Espagne, l’expérience de la ZAD autour du projet d’aéroport de Notre Dame des Landes en Loire-Atlantique, etc ?

L’idée d’une Catalogne indépendante, ça reste attirant et romantique quoi qu’on en dise. Tu as l’impression qu’une société différente peut se réinventer à partir de ce préalable. Tu casses une dynamique et tu en recrées une autre. Beaucoup de gens dans la région où j’habite, à Albi, réfléchissent à cela, mais sans doute pas dans le sens d’une indépendance. Notre terre est trop morcelée pour ça. Tout le monde essaye de repenser son rapport à la culture locale, à la production locale. Comment cela pourrait aider l’emploi, comment cela permettrait de réinventer nos façons de vivre les uns avec les autres sans toujours tirer la tronche. On sent bien actuellement qu’il y a de plus en plus de choses qui questionnent le principe même du tout état. Pourtant, ce n’est pas évident d’imaginer ce genre de changement en France. Un modèle de canton, comme cela existe en Suisse ça serait inenvisageable. On est tellement obsédé par la République, tellement obsédé par l’Etat centralisé. Pourtant j’ai l’impression que ça serait faire un pas en avant vers une nouvelle façon de gérer les choses. Une façon plus en phase avec le monde actuel peut-être. Je suis peut-être un peu bisounours, mais je crois qu’on arrive à être le plus ouvert et le plus efficace possible à des petites échelles.

Barbagallo "Danse dans les ailleurs" (Arista/Sony)