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La "Brexit pop", le Windmill et le renouveau punk-rock de Londres

La "Brexit pop", le Windmill et le renouveau punk-rock de Londres

Grâce à l’aura de Shame, un nombre de groupes difficilement calculable attire l’attention dans le sud de Londres. Musicalement, on trouve du punk, des synthés, du rockabilly et même de la ‘Brexit Pop’. Point de ralliement de cette scène disparate un vieux rade de Brixton : le Windmill. Découverte d’un paradis sale pour tous ceux qui pensaient que la musique à base de guitares avait craché ses derniers glaires.

A l’entrée du Windmill, un gros chien poilu toise le visiteur. Pour ceux qui viennent dans ce pub de quartier avec l’intention d’écouter les nouveaux groupes rock les plus prometteurs du moment, les vigiles proposent même un tampon sur le poignet. Un tampon en forme de mini-patte de chien. « Le chien ? Il s’appelle Roof Puppy, explique fièrement Tim Perry, 57 ans, patron des lieux à queue de cheval et lunettes de vue. C’est un berger allemand à poil long. Il vit là, comme notre chien d’avant, Roof Dog. » Le chien d’avant ? « Mort de vieillesse en 2015. Il avait 12 ans, c’est l’âge », évacue le maître des lieux. Trois ans après, Tim est encore ému lorsqu’il évoque la disparition de son rottweiler. Peut-être parce que la brave bête est devenue la mascotte du quartier et le symbole du Windmill. En tout cas, Roof Dog a depuis ses propres t-shirts hommages, une boisson au menu à son nom et garde un œil avisé sur la salle à travers un portrait accroché dans un coin.

Derrière le comptoir, Seamus, Irlandais massif en chemisette sert les habitués depuis un quart de siècle. Face à lui, un homme de 70 ans, casquette sur le crâne, emmitouflé dans sa polaire, plisse les yeux sur ses mots croisés. La scène est bercée par une émission de musique celtique, diffusée par une vieille télé accrochée plus haut. Dès 19h, cette ambiance de pub de village est peu à peu recouverte par une atmosphère plus punk. La salle se remplit de jeunes au teint cireux et au look tout droit sorti de n’importe quelle saison de This is England. En poussant bien contre le comptoir, on pourrait en faire rentrer 150. Pas plus. Sur la petite scène, les guitares commencent à rugir même si, Angleterre oblige, Tim et quelques clients gardent un œil rivé sur la télé pour suivre le match de Ligue des Champions de Liverpool.

Il a fallu attendre l’année 2002 pour que le Windmill, ancien repère de bikers, devienne réellement une salle de concert, voire même le nouvel épicentre du rock anglais (après l'immense Queen's Head, dont nous vous racontions l'histoire ici). Quelques années après l’arrivée de Tim en Angleterre. En forçant bien sur son accent nord-irlandais, l’homme rembobine : « La première fois que je suis venu ici, c’était pour l’after d’une rave à 6h du matin ». Dans les années 90, des soirées drum and bass sont organisées entre les murs rouges du pub. Le reste du temps, des groupes de rock commencent à prendre leurs marques. Tim se lance alors dans l’organisation d’improbables soirées « country et hip hop » sans oublier les sessions « chill » du dimanche soir. Puis il se met à organiser des concerts. Parmi ses premières dates marquantes, il y aura celle de The 5678s, trio surf japonais que le monde vient de découvrir dans Kill Bill Volume II. S’engouffrent ensuite The Spinto Band, Crystal Slits... Puis, un jour de 2011, débarque un gang au cheveux longs et au visage creux : la Fat White Family. Même si le groupe traîne dans son sillage une mauvaise hygiène de vie et des habitudes de punk, il va devenir l’aimant qui attirera tous leurs semblables près du vieux moulin à vent de Brixton.

Dylan Coates, jeune homme à peine sorti de l’adolescence en gabardine beige et chanteur du quintette punk Peeping Drexels, rejoue : « On savait que la Fat White Family jouait ici. Alors il fallait qu’on vienne. » Dans la foulée du groupe mené par les frères Lias et Nathan Saoudi vont débarquer les nouvelles têtes couronnées du renouveau rock et punk qui se joue actuellement à Londres. « Les premiers à jouer là, c’était Shame, relance avec fierté Tim. Je les ai programmés parce que je trouvais que leur titre "One Rizzla" était une putain de bonne chanson. Ils ont fait quelques dates, puis ils ont voulu organiser leur propre soirée avec Dead Pretties et les filles de Goat Girl, qui jouaient là pour la premières fois. Elles étaient déjà géniales. » Les filles de Goat Girl se sentent en effet particulièrement à l’aise dans ce pub aux allures de maison bordélique et autogérée. Jusqu’à enregistrer un single, « Scream », sur la scène du Windmill. « Si tu écoutes bien le titre, tu peux entendre une porte grincer, interrompt Tim. Et bien cette porte qui grince c’est moi qui sors des toilettes. »

Coupé du reste de la ville par la Tamise, le sud de Londres a longtemps été un coupe-gorge, à en croire Pablo Bagshaw, 19 ans, et bassiste de Peeping Drexels : « Il y a encore cinq ans, il n’y avait rien ici. On te disait que si tu allais dans le sud, tu allais te prendre un coup de couteau. C’était le coin à éviter absolument. Un endroit que les Londoniens ont toujours dépeint comme un trou à rats. » Sauf qu’à la faveur de la trop fameuse gentrification, le sud de Londres est devenu une sorte de nouvel Eden pour la jeunesse bohémienne, artistique et créative. Conséquence : en cinq ans, les groupes se sont multipliés. Il y a cinq ans, Fat White Family, Shame et Goat Girl faisaient vibrer les murs des pubs et des salles à taille humaine de ce quartier. Aujourd’hui la nouvelle gloire locale s’appelle YOWL, un groupe dont les membres viennent du Dorset ou du Pays de Galles. A en croire le site Loud & Quiet, YOWL serait « le groupe qui fait ressembler le quartier de Peckham au New York de 2002 ». Comprendre : une formation rock qui a puisé une partie de son urgence dans les morceaux « too cool for school » de l’école du revival rock animée, il y a une quinzaine d’années, par Interpol, The Strokes ou The Rapture. Guitariste à casquette rouge, Ivor Manley confirme : « Le sud est très différent du centre de Londres, de ces immenses arches victoriennes et des milliers de touristes que tu croises chaque jour. Il y a du caractère. »

Derrière cette nouvelle scène passe aussi un feeling : celui qui transforme en riffs et chants étranglés cette saveur de récession qui a pris à la gorge l’Angleterre des années pré-Brexit. Si le propre du musicien était de faire rêver, le public recherche désormais des groupes qui lui ressemble. D'autant que les membres de YOWL ne galèrent pas moins que leurs fans. Fils d’une aide-soignante et d’un horloger, Gabriel « Gurb » Byrde a débarqué à Londres en 2010. Carrure de skateur, deux boucles dorées qui pendouillent à l’oreille gauche, le chanteur de YOWL explique son arrivée : « J’ai d’abord habité à New Cross en 2010. Plus ça va, plus les loyers me font m’éloigner du centre. Je suis en zone 4, mec ! Je ne sais pas ce qui va arriver quand je serai en zone 5 ! » Outre les maigres revenus du groupe, Gurb paie sa chambre en bossant dans un café de Peckham. « Ce dont j’ai le plus peur, c’est que tout ceci ne mène à rien, avoue-t-il. Si ça ne fonctionne pas, tout ce qu’il me restera, c’est travailler dans des cafés. » Le petit café est en revanche un point de départ intéressant pour observer le monde et en tirer des chansons. Celles qu’écrit Byrde parlent de personnages qui ont « succombé à leur ennui ». Las et tristes ils se bourrent d’anxiolytiques et paraissent au bord du gouffre. « Je ne peux pas dire que le sentiment principal qui émane du sud est le désespoir, reprend-t-il. Mais les gens voient la vie de tous les jours comme une sorte de combat. »

Ainsi, sur « Saturday Drag », Gurb chante l’histoire d’un jeune homme qui « a peur de tout le monde », y compris du médecin qui lui prescrit du valium à répétition. Tremblant de tout son corps, Byrde vocifère, comme si des larmes restaient coincées dans sa gorge. Une pluie de sentiments submerge la quarantaine de fans présents. Assez en tout cas pour sentir qu’il se passe quelque chose de suffisamment important. Assez pour que les anciens arrêtent de rabâcher que « Londres est finie ». Visiblement, ce refrain décliniste n’a pas réussi à s’inviter entre les murs du Windmill. « Il y a encore deux ans, il te fallait des gros groupes pour marcher, théorise Tom Flynn, batteur de YOWL. Aujourd’hui, les gens aiment les petits. Ils ne veulent pas dépenser 15 livres et veulent de la nouveauté. Ce soir, c’est 3 livres pour 5 groupes ! » Trois livres pour entrer au Windmill, histoire de rendre la musique à tout le monde. Ce juste prix très bas, Tim refuse de toute façon de l’augmenter. « Si on monte le prix d’entrée à 5 livres, tous les bâtards du coin demanderont à être sur la guest list. » D’accord, mais qu’en pense Roof Puppy ?