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De King Krule à Shame : le pub destroy où le rock londonien a pris une cure de jouvence

De King Krule à Shame : le pub destroy où le rock londonien a pris une cure de jouvence

Entre 2011 et 2015, le temps de quelques années folles, un bar au sud de la Tamise est devenu le refuge du Londres anti-gentrification. Il s'appelait le Queen's Head Pub, ne fermait quasiment jamais et accueillait ceux qui ne trouvaient pas leur place ailleurs. Une aventure dont l'impact se ressent aujourd'hui. Dans les derniers râles rock de Fat White Family, King Krule ou Shame entre autres.

« Le gérant m'a dit, si jamais tu veux former un groupe, il y a un local en haut, viens répéter, c'est gratuit. J'ai sauté sur l'occasion. De toute façon on n'aurait jamais pu payer les tarifs des studios de répétition londoniens. » Derrière la machine à souvenirs se trouve Charlie Forbes. Actuellement, ce jeune homme blond au regard noir et intense vit ce qui ressemble à un rêve éveillé. A raison, puisque Shame, le groupe britock auquel il a donné sa puissance rythmique, recueille les critiques enflammées pour Songs of Praise (premier album sorti en janvier), les invitations dans les talk shows et les concerts en forme de grandes messes électriques où tout le monde finit en nage. L’histoire habituelle de ces sauveurs du rock anglais comme il en existe parfois une dizaine par an ? Pas seulement. Dans le cas de Shame, la prise de pouvoir a commencé du côté du sud de la Tamise, entre un skate-park, une cantine portugaise et le lieu de naissance de David Bowie. Derrière la façade victorienne d’un pub de quartier au blase on ne peut plus classique : The Queen's Head Pub. C’est ici que les pousses rock les plus prometteuses de cette Angleterre condamnée à vivre dans la nostalgie du swinging London et du punk ont fendu la coquille. Ici que Shame, HMLD, Goat Girl, Yowl, Fat White Family et même King Krule ont passé quelques beaux moments. « Le bar sans règles, relance Charlie avant de clouer, solennel, sans le Queen's Head, il n'y aurait pas eu de Shame, point final ».

Une étrange bulle

Charlie Forbes avait 15 ans quand il a commencé à traîner sa jeune carcasse entre les murs du Queen’s Head. Le père du batteur connaissait très bien le gérant des lieux. Il était donc particulièrement facile de lui demander si son fiston et ses quatre potes fans de Buzzcocks et The Fall pourraient y établir leur quartier général. Le rythme de vie des cinq jeunes rockeurs est alors simple : école, quelques arrêts de bus direction le Queen's Head, répèt' en haut puis soirée en bas où, crucialement, le gérant ne s'émeut pas des limites d'âge. Autour d'eux, les camarades de classe s'étonnaient de cette habitude. Forbes se marre : « Ils nous disaient, mais qu'est-ce que vous allez foutre dans ce rade cinq jours par semaine ? Il faut dire que tout le monde était beaucoup plus vieux que nous là-bas... » Un fossé générationnel donc, mais pas seulement. Rosy Bone, batteuse androgyne de Goat Girl, qui elle aussi tomba sur le Queen's Head à l'adolescence, raconte ainsi son premier contact avec le bar de Brixton : « Régulièrement, ils tenaient des drag nights, c'est à dire des soirées où pratiquement tout le monde était encouragé à se travestir. J'y allais toute seule, si jeune, l'atmosphère était libératrice et je me disais, mais qui sont ces gens ? » Chez les membres de Shame, cette même interrogation incrédule. Qui sont-ils ? D'où viennent-ils ? En vieil habitué des lieux, Charlie Forbes décrit gracieusement le public en ces termes : « Des excentriques. Une étrange bulle tapageuse et électrique où se rassemblaient ceux qui ont été alignés et recrachés par le système, ainsi que quelques musiciens : j'y croisais des membres de The Ruts, Stiff Little Fingers, Alabama 3 et de la Fat White Family, évidemment ».

Bien plus que des client lambda, le groupe londonien le plus important de notre décennie avait en effet fait du Queen's Head son quartier général : ils répétaient dans le même local que Shame, organisaient des soirées et, pour certains, y dormaient. C'est là aussi qu'ils ont tenu l'un de leurs plus célèbres faits d'armes, celle d'une longue pancarte affichée sur le fronton avec les mots « The Witch Is Dead !» (La Sorcière est Morte !) en l'honneur du décès de l'ancienne Première ministre conservatrice Margaret Thatcher. « Sur la pancarte on avait écrit The Bitch is Dead. Par manque de couilles quelqu’un a changé le « B » en « W » ! » racontait pour Society l'un des deux leaders de la Fat White Family, Lias Saoudi. Outre ce débat de terminologie, les opinions politiques de la troupe n'étaient un secret pour personne au sein des murs du Queen's Head Pub, transformé de leurs soins en caisse de résonance pour leurs combats, notamment contre la gentrification. Pour Saoudi, cette obsession pour les bobos vient sûrement de son arrivée quelque peu décevante à Londres. À l'âge de 18 ans, il quittait en effet son petit bled nord-irlandais de Dungannon pour une école artistique de la capitale, plein de rêves : « Quand tu t’inscris en école d'art, en Angleterre, c’est pour deux raisons principales : baiser et prendre toutes les drogues possibles. Tous ces trucs que je n’avais jamais fait. Dans mon esprit l’art school c’était réservé aux déviants, ceux qui mettent des doigts dans des petits chats ou des petits chiens pour créer une performance artistique. Sauf que les mecs que j’ai rencontrés étaient des gars de la classe moyenne, pénibles. Ils rêvent juste de faire le même métier que leurs parents […] Quand je vivais en Irlande du Nord je ne savais pas que j’étais pauvre. Et à Londres, je me rends compte que je fais partie de la classe la plus basse de la société. À Londres, tu deviens cool si tu as le bon pouvoir d’achat ! »

"Le Queen's Head allait tout droit en enfer"

Plutôt que de s'intégrer, Lias Saoudi a ainsi crée un lieu à son image en compagnie de sa famille détraquée. Un lieu où se produisaient par exemple des concerts en soutien pour la Palestine pour cinq livres Sterling (gratuit pour les chômeurs), sans vraie scène, mais avec une vraie ferveur collective. « Enfin, une nuit live qui ne pue pas du cul » titrait d'ailleurs le Noisey local au sujet de l'affiche Fat White Family/King Krule de janvier 2014 au Queen's Head. « À mon arrivée, les gens débattent autour de discussions bien différentes des habituels blabas hype des gens de l'industrie qu'on croise généralement pour ce type de concerts exclusifs » justifiait le journaliste. Avant de poursuivre : « Sur scène et en dehors, un même type de clientèle : des personnes dénuées d'ego vaguement connectées, les filles qui ont importé leur accoutrement d'un blog Instagram street retro-chic, les garçons prolos typés Tim Burton, les fans de Gossip Girl et les drogués du métro viennent tous ici pour passer un bon moment. Ici, les différences n'ont pas d'importance, pas de séparation entre le piédestal et le public payant […] La soirée n'existe pas pour faire le buzz ou de l'argent. Elle est là pour une famille musicale élargie, cherchant le meilleur moyen de passer leur samedi soir dans une ville qui devient de plus en plus chère, étouffante et manquant de personnalité ».

Une ambiance de communion musicale qui se poursuivait entre les concerts, à en croire la chanteuse de Goat Girl, Clottie Cream : « Tout le monde pouvait prendre le micro à n'importe quel moment, et ça chantait avec un élan de liberté, de partage dans la musique ». Une éthique de laissez-aller donc, mais qui vient également avec ses propres soucis comme le souligne Charlie Forbes de Shame, soucieux de ne pas tomber dans l'angélisme : « C'était une ambiance squat, sauvage mais lugubre en même temps, avec beaucoup de drogues qui circulent, parfois trop. Le Queen's Head était fun, mais sombre ». Ce n'est pas Angus Steakhouse, personnage pourtant lui-même borderline du coin (il a récemment fini à poil sur scène lors d'un concert qu'il organisait et se déclare « sans abri ») qui dira le contraire : « C'était une putain de maison de fous. Les gens prenaient plein de trucs au fond, c'était étrange. Le Queen's Head allait tout droit en enfer. C'était génial, mais terrifiant. »

En janvier dernier, Shame a publié en fanfare son premier album, le sanguin et bruyant Songs Of Praise. À ce moment là, Charlie Forbes n'avait plus mis les pieds au Queen's Head Pub depuis plus de deux ans. Il existe toujours, pourtant. Mais l'herbe n'y est plus si verte. Racheté à l'été 2015, le nouveau gérant l'a transformé en un gastro-pub sûrement moins effrayant pour le voisinage, mais dénué d'âme. « Il a l'air putain de vilain » crache Forbes d'un ton bien britannique. D'une mesure toute lusitanienne cette fois-ci, le patron de la cantine portugaise adjacente nous confirme rapidement que « c'est beaucoup plus calme qu'avant ». Le temple anti-gentrification a donc, lui aussi, succombé. Mais de la rage sans foi ni loi de Shame au féminisme de Goat Girl en passant par le travestissement des glam-rockeurs de HMLTD, l'influence du Queen's Head et de la Fat White Family est en train de se révéler. « Pour des jeunes comme nous, voir la Fat White se donner à fond pour leur vision de la musique a été impressionnant et encourageant, confie Forbes. Pour l'un des membres de Shame qui les a découvert live au Queen's Head, ça a été même un éveil, une révélation ». Heureusement pour eux, cette nouvelle vague du sud de Londres a su se trouver un nouveau QG pour développer la flamme allumée par la Family et ses drôles d'amis : le Windmill (dont on vous reparlé très vite). Et a su dire adieu au Queen's Head de la manière la plus pertinente qui soit. « Pour le dernier jour, le gérant a annoncé qu'on pouvait prendre tout ce qu'on voulait, rejoue Charlie Forbes en écarquillant les yeux. Le bar a été mis en pièces, les gens rentraient et se servaient dans une immense pile d'ordures, lançaient des couteaux et cassaient tout. On sortait les os de la carcasse dans un putain de chaos. Je ne le réalisais pas encore, mais j'étais en train de voir la mort de quelque chose de très beau ».