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Texas, Thaïlande, Antilles : la funk mondialisée selon Khruangbin

Texas, Thaïlande, Antilles : la funk mondialisée selon Khruangbin

Ils viennent du Texas. Leur nom, Khruangbin, signifie « avion » en thaïlandais. Leur dernier album est titré en espagnol. Et ils partagent chaque semaine des pépites musicales venues d'Inde, des Antilles ou d'Iran avec leurs fans. Qui sont les trois membres même pas trentenaires de Khruangbin, à la tête groupe de funk et d'un projet multimédia défricheur à la fois complètement dans son époque et en dehors des clous ?

Pour acquérir Con Todo El Mundo, le deuxième album du trio américain Khruangbin sorti fin janvier, c’est du côté de cette même world music qu’il faut fouiller. Ou plus précisément dans la catégorie « thaï funk », à en croire les prescripteurs, malgré son titre en espagnol. « Quand on a composé l’album, on écoutait beaucoup de musique thaïlandaise et on mangeait pas mal de plats thaï, replace Mark Speer, le guitariste du groupe, et Khruangbin ça signifie ‘avion’ en thaïlandais ». Un nom choisi pour ses sonorités séduisantes, et pour « rendre hommage » aux créations sonores du sud-est asiatique chéries par le groupe. Mais rien de plus. « Les gens veulent absolument se raccrocher à quelque chose, tout ce qu’ils ont pu trouver comme étiquette c’est celle du thai funk mais il n’y a pas que ça », précise Laura Lee, bassiste de son état. Pour preuve, elle pointe du doigt les dix titres instrumentaux de l’album, empruntant autant aux harmonies moyen-orientales comme sur « Como Me Quieres » qu’à la rythmique du zouk des Antilles sur « Evan Finds the Third Room ». Et sur « August 10 », les trois membres du groupe s’accordent sur une influence de soul cubaine pour compléter ce mélange de déclinaisons musicales. Tentative d’éclairage des intéressés : « Finalement, la seule chose qu’on est vraiment, ça serait un groupe funk texan ! » Mais de funk texan ouvert sur toute l'histoire de la musique orientale, occidentale, avec un fort accent « mélange de genres » propre à notre époque.

Houston, Texas, fin des années 2000. Dans la grande ville du fameux État américain, les locaux Mark et son ami batteur Donald (Johnson, mais il insiste pour qu'on l'appelle par son pseudo : « DJ ») accompagnent la chorale gospel d’une église locale. Une pratique hebdomadaire invariablement suivie de quelques verres et d’un burger, puis d’improvisations musicales dans un appartement en ville. C’est là que Mark prend parfois une pause en engloutissant des heures de documentaires sur la musique afghane. Et quelques falafels. Des goûts plutôt spécifiques qui finissent par attirer l’attention de Laura, rapidement intégrée à la petite bande. « On s’est mis à jouer ensemble de plus en plus souvent, à tourner dans des bars du Midwest américain, expliquent Mark et Laura, et en 2011, on a lancé Khruangbin. D’ailleurs on a choisi ce nom en se disant ‘peu importe comment s’appelle notre groupe, tout le monde s’en foutra’ ». Une certitude pas franchement optimiste liée à l’état de l’industrie musicale dans la grande ville texane. Mark : « Il y a tout un tas de groupes géniaux à Houston, avec des musiciens fantastiques. Sauf qu’ils ne sont jamais connus hors de la ville ». En cause, un nombre réduits de médias spécialisés, et des labels indépendants et un peu influents. Mais c’était sans compter l’oreille affûtée du producteur anglais Bonobo. En 2014, le DJ diffuse sans crier gare une nouvelle édition de son Late Night Tales Mix, offrant à son large public « A Calf Born in Winter ». Un titre signé Khruangbin. Suivra logiquement The Universe Smiles Upon You en 2015, premier album du trio. Un disque entièrement composé dans une grange perdue près de la petite bourgade de Burton, Texas.

C’est à ce moment-là, pendant l'enregistrement du disque, que Mark a décidé de se lancer, sur Internet, à la recherche des meilleurs titres de funk chinois. « Je ne répondais plus à personne sur mon téléphone parce que j’utilisais le peu de réseau disponible pour éplucher des blogs, sourit Mark, d’ailleurs tout était en Mandarin donc je devais traduire approximativement pour continuer cette quête. Je suis persuadé qu’il y a de la musique funk dans tous les pays du monde ». De cette retraite musicale, il sort aussi avec une seconde certitude : les genres musicaux importent peu. Explications : « Toute la musique moderne est une suite logique de The Shadows. C’était le plus grand groupe britannique avant les Beatles, et surtout un des premiers à réaliser une tournée mondiale. Donc que ça soit en Europe, en Amérique du Sud, au Moyen-Orient ou en Asie, son influence existe. En Thaïlande, tu as même la 'Shadow Music', non pas parce que c’est mystique, mais parce que ça ressemble à The Shadows ». Et quand la musique n’a rien à voir avec les stars british, elle serait liée à James Brown. « C'est l’autre artiste le plus influent des cent dernières années », théorise Mark. Inutile alors de vouloir catégoriser avec précision telle chanson ou tel album. Laura évoque le cas de l’américain Father John Misty, avec qui ils ont tourné en 2016, comme exemple et preuve irréfutable : « Ses chansons sonnent parfois comme de la musique country, sur d’autres c’est de l’americana. Avant de rentrer sur scène, il écoutait Taylor Swift à fond, et il finissait sa performance par un cover de Rihanna ». Une tendance générationnelle, selon eux, pendant de ce que DJ appelle « la culture de la playlist ».

Comme chaque vendredi, et ce à quelques heures de leur concert parisien, Mark et Laura allument leur webcam et se placent devant l’écran d’ordinateur. C’est bientôt l’heure du « AirKhruang » de la semaine : plus d’une heure de mix face caméra, cocktails et piles de vinyles à la main, le tout diffusé sur Facebook Live et mis en ligne sur Spotify. En cette mi-janvier, la bassiste et le guitariste à frange font voyager leurs fans direction Bombay, en Inde, entre les rythmes disco de la star pakistanaise Nazia Hassan et les mesures funk de la chanteuse britannique Salma Agha. D’autres fois, c’est sur Detroit qu’ils portent leur attention. Ou Pointe-à-Pitre, et même Téhéran. Un show improvisé bien vite devenu « une tradition » pour les deux acolytes de Khruangbin et occasionnellement DJ, ravis de partager les pépites de leur collection de disques. Avec toujours le même sentiment, « celui qu’on peut avoir en écoutant une chanson tellement parfaite qu’on attend qu’une chose : de pouvoir la réécouter, dès que possible », confie Laura dans les loges de la salle parisienne Le Badaboum. Des titres dénichés pour la plupart au gré de voyages, et d’heures passées chez les disquaires, au rayon « Musiques du monde ». Autour de leurs tartines au fromage à raclette, les trois amis rient fort. « La catégorie musiques du monde, c’est vraiment idiot, ça ne veut pas dire grand chose ! » explose Mark. Laura conclut en arrangeant ses cheveux, pas loin d’être catégorique : « Cette étiquette ne devrait même pas exister. Actuellement, on peut se permettre d’être bien plus fluide que ça ». Théorie mise en pratique et vérifiée dès le début du set de Khruangbin, lorsqu'une jeune trentenaire s'exclame : « Oh ! J’ai déjà eu un orgasme sur cette chanson ! » « Ça me rappelle notre road trip aux États-Unis », chuchote une autre à son copain. Laura, Mark et DJ enchaînent sur les titres de leur dernier album, avec quelques improvisations en prime. Un jeune fan saute torse-nu sur le moindre riff du groupe. Avant de s’exclamer : « Mais c’est Serge Gainsbourg ! » Sourire aux lèvres, les Khruangbin venaient de se lancer dans une reprise d’une douzaine de minutes de « La Javanaise ».