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Avec 10LEC6, Ed Banger se met à l'afro-punk pour ses 15 ans

Avec 10LEC6, Ed Banger se met à l'afro-punk pour ses 15 ans

Cette année, le célèbre label Ed Banger fête son quinzième anniversaire. Avec quelles perspectives ? Rester la crèmerie electro préférée des jeunes métropolitains ? Pas forcément. Preuve en est : le dernier album du groupe 10LEC6, véritable déclaration d'amour aux musiques de transe, au funk et à l'Afrique. Voilà l'histoire secrète derrière ce groupe à géométrie variable et à l'histoire longue comme un chewing-gum. 

Un après-midi de 2017. Jess & Crabbe, deux DJ qui militent pour la dance music depuis les années 90, se retrouvent dans le bureau de Pedro Winter. Ils sont là pour lui faire écouter de la musique électronique africaine (une passion qu'ils partagent via leur label, Bazzerk) et proposer au gourou à casquette d’Ed Banger de réaliser quelques co-prods à travers son label. A la fin du rendez-vous, Crabbe insiste pour que Jess lui fasse écouter quelques tracks de 10LEC6, tout juste terminés. Le groupe, qui existe depuis une quinzaine d'années, est en sommeil depuis des mois et n'attend qu'un coup de pouce pour exploser enfin. A l’écoute du titre « Ayong Ya Yop » le visage de Pedro change d'expression : « Ça les gars, je le sors direct ! » Pour enfoncer le clou, les gars ont aussi un clip sous le bras, « Bedjem Mebok », fruit d'une collaboration avec l'artiste et sculpteur Théodore Fivel. Tourné comme un film dans un château, avec des boulangères nues habitées par des visions psychédéliques, le clip achève de convaincre Pedro Winter.

Pour comprendre la genèse de 10LEC6, et pourquoi ils ont mis quinze ans à décoller, il faut revenir dans les années 90, au lycée du Gué à Tresmes, près de Meaux, où les adolescents s'enfilent du Beastie Boys dans tous les sens. Il n'y a qu'à voir les élèves sortis de ce bahut pour se faire une idée de l'ambiance en classe et dans la cour : SoMe, DJ Pone, Dusty, DVNO... C'est également là-bas que se sont rencontrés les futurs membres de 10LEC6. Dans le rôle de l'intermédiaire, on retrouve Mehdi Pinson. Après avoir enterré son groupe hardcore Heb Frueman et avant de devenir le DVNO immortalisé par la chanson de Justice, il fonde Scenario Rock, premier groupe « electro-rock » français auréolé d'une signature chez BMG en 2003. Pour fêter ça, il donne une gigantesque fête à l'américaine dans le 77. Tous les copains sont présents. C'est ce soir-là que Simon Bernheim, graphiste et bassiste, invite Gaëlle Salomon, percussionniste, à rejoindre le projet qu'il vient de monter avec Jean-Sébastien Bernard alias « Jess », batteur et DJ. Ne manque à ce quatuor qu’une chanteuse. Ce sera Emy Rojas, pote des Beaux-Arts qui leur ouvre la porte de toute la scène alternative parisienne. Commence une tournée des squats de Paris et d'ailleurs. « Pendant quasiment trois ans, on a tourné dans les squats, explique Jess. Je ne pense pas qu'on aurait pu jouer dans des rades à Paris, on se serait fait jeter. C'était cool puisque ça marchait bien, le public nous suivait beaucoup. Mais au bout d'un moment, tu vois toujours les mêmes gens, ça marche en circuit fermé, c'est le problème des scènes qui sont trop communautaires, et ça nous a un peu pété les couilles. On allait vers des choses de plus en plus agressives, alors qu'on voulait partir sur un projet funk/boogie. »

Et pour cause : depuis l'adolescence, les membres de 10LEC6 regardent dans toutes les directions. Simon est branché jazz-rock. Gaëlle, quant à elle, affirme un intérêt croissant pour le punk, Frank Zappa et le rap américain. Jess et son frère, eux, enregistrent toutes les émissions funk et freestyle, version latino de l'electro-funk, qu'ils captent à la radio. Après avoir tenté l'aventure du « groupe » au sein de formations sans avenir, Jess découvre les raves et plus rien ne sera comme avant. Lorsqu'il s'allie à Gaëlle et Simon des années plus tard, il veut s'écarter du « son rock » à tout prix (« On rejette la guitare, depuis le début ») et envisage la composition via le prisme de la musique électronique : de la musique percussive se nourrissant de toutes leurs influences dans l'optique claire de faire bouger le public. Les groupes qui font alors l'unanimité chez eux ? Beastie Boys, les Bad Brains pour leur rapidité d'exécution, les New Yorkais ESG et Liquid Liquid pour leur habilité à mêler groove et post-punk. Des influences très new-yorkaises donc. L'objectif de 10LEC6 est là dès le départ : faire du punk pour les clubs.

"Punkiser tout ça"

En 2005, ils enregistrent un premier album, Counselling Orientation, puis un maxi sur le premier label de Mike Simonnetti, co-fondateur de Italians Do It Better. Basé à New York, ce DJ et producteur s'amuse à sortir tout ce qui est à contre-courant à l'époque, du metal, de la new wave, du punk... ou même Gossip, que 10LEC6 rencontrent en 2007. Après deux dates communes à Paris, le groupe de Beth Ditto leur proposent de partir avec eux pour une tournée des Zénith. Simon s'en souvient : « C'était marrant, même si leur manager oubliait de nous payer... Ils nous avaient demandé d'y aller à fond. Le public, c'était l'enfer par contre. Y'avait vraiment des fins de morceaux où l'on n' entendait pas un bruit... En revanche, lorsqu'on a joué à The End, le club du DJ Erol Alkan, ça nous a vraiment marqué. C'était typiquement le genre de conditions qu'on recherchait : un canon à basses, un mur d'enceintes, et entre les deux, le public, hyper réceptif. »

10LEC6, qui ne ressemble déjà plus vraiment au groupe noise/punk de ses débuts, sort un deuxième album en 2008, Cannibal to Be. Dans la foulée de ce disque, ils réussissent à placer un de leurs morceaux dans la série anglaise Skins. L'entrisme est en marche. Puis Emy, trop puriste pour assumer ce virage disco, quitte le navire. Le groupe la remplace par Lili Phung et recrute Erwan Loeffel, aux percussions métalliques et pads électroniques. Pendant ce temps-là, Gaëlle tourne avec Birdy Nam Nam et Christophe. Le groupe est en constante mutation et, chacun étant pris par ses activités parallèles, les avancées se matérialisent au compte goutte. Il faudra attendre 2012, et l'arrivée d'une cinquième et dernière roue au carrosse 10LEC6 pour le voir prendre un virage inattendu : Nicole Adjabe débarque tout juste du Cameroun et les appelle après être tombée sur une petite annonce. Cette dernière, fan de Lara Fabian, vient du gospel et ses goûts détonnent. Rien de punk dans la discographie de la petite dernière. Gaëlle développe : « J'aimais l'énergie de Nicole, la nouvelle couleur de notre musique, mais je voulais continuer à punkiser tout ça ! Pour moi, ce qui est intéressant chez nous, c'est ça : le mélange de la culture de Nicole et le fait de la confronter à la nôtre – ce n'est pas du tout d'essayer de refaire un petit truc rythmique 'à l'africaine'. L'important, c'est sa culture mélangée à l'électro et au punk. En plus, politiquement il y a un discours, même s'il n'y a pas de message clair. »

Nicole a un frère qui joue dans Magic System et participe en parallèle à d'autres formations africaines de la capitale (Les Castors de Paris, Saba Saba, Moyé) pendant que Jess et Simon s'amusent à faire des collages avec sa voix. Au départ, elle ne comprend pas la démarche. Puis petit à petit, ses textes sur l'amour et la spiritualité commencent à trouver leur place entre les kicks de Roland TR-808 et les riffs de Simon. La révélation s'opère lors d'un concert à Mains d’œuvres, à Saint-Ouen, où ils sont en résidence à l'époque. Nicole domine la scène et il n'y a malheureusement plus de place pour une deuxième chanteuse. Lili s'en va, poursuivre une carrière de peintre. « Tu ne peux pas chanter sans rien dire du début la fin, les gens vont se lasser et ils vont partir, théorise désormais Nicole. Déjà, c'est un milieu que je ne connais pas, on est allés dans des endroits où j'étais la seule noire ! Tout le monde est blanc ! Ils sont des milliers ! Et en plus, ils s'attendent à ce que je chante en anglais, ou en français, mais non, je chante ni l'anglais ni le français, je chante en bulu (langue tribale camerounaise, ndlr). Ils peuvent réagir bizarrement au début, mais dès la troisième chanson, ils sont déjà tous en train de danser. A chaque fois. »

Le quintet, désormais au complet, continue de bosser en sous-marin. Les concerts sont rares mais Jess et Simon peaufinent leur mixture et 10LEC6 enregistre un troisième album entre les murs de l’ancien studio des Halles désormais renommé Studio Zarma, avec le célèbre ingénieur du son Sodi. Dans le petit milieu de la sono mondiale et de l’alternatif marchant main dans la main, l’homme fait figure de petite légende. A son crédit des aventures sonores au côté des Negresses Vertes ou de certains anciens du rap et du raï français. Logique dès lors à ce que l'homme soit crédité comme un des trois éditeurs des débuts dans le « bulu punk » de 10LEC6. Pour autant c'est bel et bien Lionel Boutang qui enregistre, co-réalise et co-mixe le disque. « Pour moi, cet album représente une période bien spécifique de 10LEC6, se réjouit en tout cas Erwan. Je parle de trois ans passés à enregistrer, répéter, sans savoir où on allait vraiment, sans tourneur, avec très peu d'activité... on était dans un truc de geeks, on s'enfermait des heures au studio. » Le groupe n'oublie pas pour autant son passé et a invité DVNO pour un featuring hardcore, tout en s'accordant une reprise de DJ Funk, pape de la ghetto house, sur « What Dat Azz Do ». Jess lui a même demandé d'enregistrer un remix de leur reprise. Le truc peut continuer comme ça jusqu'à l'infini. Puisse le Très-Haut réserver le même sort à 10LEC6 et son nouvel album Bone Bame.