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À la rencontre de l'homme qui exhume les musiques africaines oubliées

À la rencontre de l'homme qui exhume les musiques africaines oubliées

Au départ, une envie : entendre les musiques africaines qu’il aime sur les ondes américaines. Ensuite une nécessité : faire écouter ses trouvailles en format cassette sur un blog, puis rééditer les albums des musiciens oubliés d'Afrique. Pour cela, le digger new-yorkais Brian Shimkovitz a construit le label Awesome Tapes From Africa. Le mieux ? La passion paye, à en juger par les récentes mises en lumière des excellents Hailu Mergia ou Ata Kak. Voilà l'histoire d'un blog devenu une des références dans le monde, de plus en plus soumis à la concurrence, du digging.

Crâne dégarni et bouc grisonnant, il conduit son taxi vers l’aéroport de Washington-Dulles. Une fois garé sur le parking, il sort un synthé de son coffre, se pose sur la banquette arrière et joue quelques notes. Pour une vidéo du site Far Off Sounds, Hailu Mergia, 71 ans, reproduit cette scène, témoin de son quotidien pendant une vingtaine d’années. Une pratique confidentielle pour le jazzman éthiopien, passé à deux doigts de la gloire dans les années 70, et aujourd’hui de retour en grâce dans son pays. A l’été 2013, de voyage en Ethiopie, un jeune américain nommé Brian Shimkovitz, le fondateur d’Awesome Tapes From Africa, trouve la cassette Schmonmuanaye et souhaite la sortir sur son label. L’Américain revient sur leur premier coup de fil : « J’ai trouvé la cassette sur un marché à Bahir Dar. J’ai tapé son nom sur Internet, je n’ai pas eu de mal à trouver son numéro sur son blog. Quand je l’ai eu au téléphone, je lui ai dit que je voulais rééditer son album. » À l’autre bout du fil, le jazzman, surpris, a lui aussi une bonne nouvelle : il a gardé les originaux de ses cassettes. Le projet ressort en octobre 2013. Dans la foulée, 22 ans après son dernier concert, Hailu Mergia remonte sur scène à Düsseldorf, au Kit Club. Après trois albums exhumés, un nouveau projet de six titres inédits vient récemment de sortir, accompagné par un bassiste et un batteur australiens. Une première production originale pour le label Awesome Tapes From Africa après la quinzaine d’artistes différents réédités.

« Je ne cherche rien en particulier, ou plutôt rien de spécifique, pose calmement Brian Shimkovitz. En fait j’écoute ce qui vient à moi, sans rester fixé sur un style, car c’est le meilleur moyen de passer à côté d’un artiste. » Une démarche qui l’amène à se replonger souvent dans la collection accumulée chez lui. Une collection de 4500 cassettes éparpillées entre Los Angeles, Chicago, New York et son petit placard berlinois. Pour dater le début de cette « collectionnite » il faut remonter à l’année 2002. A cette époque, personne encore n’a eu cette idée folle d’apposer le qualificatif « digger » aux passionnés comme Brian Shimkovitz. Cette année, le jeune homme est étudiant en ethnomusicologie à l’Université de Bloomington dans l'Indiana. Dans le cadre de son cursus, le jeune homme se penche sur les hauts et les bas de la hype dans des pays hors occident. Pour observer in vivo son objet d’étude, il effectue son premier voyage sur le continent africain. Point de chute : le Ghana, où il va s’établir pendant une année. « Pendant ce séjour, je me rends compte que toutes les meilleures musiques de ce pays sont vendues en cassette, expliquait Shimkovitz l'an dernier au site Noisey. Sur place, chaque cassette coûtait l’équivalent d’1 dollar, j’en ai acheté des cargaisons entières et je me suis mis à remplir des boites à chaussures avec ces cassettes. »

Brian Shimkovitz

Le reste de l’histoire fait partie de la petite légende : alors qu’il végète et se laisse envahir par la nostalgie de ses voyages en terre d'Afrique, Shimkovitz exhume une cassette de sa collection personnelle. Une, deux, trois écoutes à la suite. Chaque piste paraît plus surprenante. Sur la pochette : juste un portrait. Veste en jean, casquette retournée et lunettes de soleil habillent un frétillant chanteur, micro en main. Titre : Ata Kak – Obaa Sima. Sur les deux faces de l’objet l’homme rappe en Twi, un dialecte ghanéen. A l’intérieur, un contact à Toronto, lieu de production de la musique. Le 8 Avril 2006, il numérise la cassette et poste l’album sur son blog, Awesome Tapes From Africa, créé pour l’occasion. L’objectif est de partager cette trouvaille insolite. Mais surtout, Brian cherche des réponses. Parmi ses contacts au Ghana, personne ne connaît ce mystérieux musicien. Démarre alors une quête du Graal qui durera presque 10 ans.

Avant les réseaux sociaux, le blog draine déjà une communauté de passionnés que Brian abreuve de morceaux extraits de ses cassettes ou trouvés en ligne. Les albums sont accompagnés de descriptions dans lesquels il contextualise et raconte aussi sa découverte. L'objectif derrière l'initiative est on ne peut plus pédagogique : valoriser la diversité de la musique africaine et, de fait, se pencher sur les histoires, grandes ou petites, qui peuvent en ruisseler. Après cinq ans d’activité et plus d’une centaine de références, le blog jouit d’une certaine notoriété. Brian est contacté par un vieil ami de fac, qui assure déjà les relations presses du label Secretly Canadian à New York. Ce dernier lui propose de l’aider pour la distribution s’il souhaite créer un label dans le prolongement de son blog. L’idée fait son chemin et entre temps, Brian se met à mixer les cassettes lors de DJ sets, toujours sous le nom Awesome Tapes From Africa. Cette activité accroît la popularité du projet et permet de préparer financièrement au lancement.

"Qu’est ce qu’on écoutait à Mogadiscio avant la guerre civile ?"

La première sortie sera Nahawa Doumbia, une chanteuse malienne dont la mère avait prédit, dès le plus jeune âge, le destin hors-norme malgré sa non appartenance à la caste des griots. A défaut de pouvoir mettre la main sur la cassette, c’est à partir du vinyle original que sera extrait l’album. Brian insiste d'ailleurs bien sur ce point : cassette, vinyle, CD ou digital, qu’importe le support pourvu qu’il transmette une énergie. Il précise : « La musique permet aussi d’approcher un contexte et c’est souvent une porte d’entrée dans mes recherches. Par exemple : qu’est ce qu’on écoutait à Mogadiscio avant la guerre civile ? » L’objectif est aussi d’offrir une reconnaissance qui dépasse les frontières et touche un public mondialisé qui n’avait pas accès à cette musique au moment de sa production. Cela permet également de rémunérer les artistes autour d'un deal tout à fait égalitaire. 50/50 sur les ventes en plus des quelques royalties tirées de Youtube ou des radios.

Car même si la cassette a plusieurs avantages non négligeables (plus résistante aux chocs, plus accessible aux musiciens amateurs), le support n’est pas primordial pour découvrir une musique : « Quand je veux avoir une idée générale d’un son à un moment ou un endroit donné, YouTube reste le moyen le plus pratique ». C’est ainsi qu’il tombe par hasard sur Om Alec Khaoli, un musicien sud-africain, en cherchant à mieux comprendre le « bubblegum », un style de pop légère joué sous l’apartheid par les musiciens noirs. Dans les années 80, le régime surveille les productions et il est impossible de faire des chansons aux paroles contestataires. Les censeurs de la radio nationale rayent les disques avec des clous s’ils remarquent quelque chose de douteux. La naïveté des paroles du bubblegum permet aux afro-descendants de s’échapper momentanément de l’oppression en écoutant la SABC (South African Radio Broadcoast).

Tout à fait logiquement, Om Alec Khaoli lui-même rembobine la face B de cette histoire : « En tant que musiciens noirs nous ne pouvions aller enregistrer en studio que pendant les pauses déjeuner des blancs. C’était un intervalle très court qui n’autorisait qu’une seule prise. Nos morceaux passaient tout de même à la radio mais je n’étais pas vraiment satisfait de la qualité. Une fois que j’ai pu installer un studio huit pistes chez moi, je n’arrêtais pas de produire. J’étais l’un des premiers à Johannesburg à disposer de mon propre studio, j’avais même un vocoder. » Brian poursuit : « Son poids dans la musique sud-africaine est incroyable, le fait d’avoir eu son studio lui a permis de collaborer sur de nombreux projets. Avant la fin de l’apartheid, il était déjà une vraie référence en tant qu’artiste solo ou avec son groupe Umoja » abonde Brian. 707, son plus grand succès, est double disque de platine. C’est par celui-ci que la collaboration va commencer et offrir un nouvel élan à la carrière d’Om Alec Khaoli.

Retour à une époque oubliée

Sans revendiquer un quelconque mérite, Brian observe qu’au gré des rééditions, le second souffle apporté à la carrière de certains artistes leur permet parfois de renouer avec le succès dans leur pays natal. Un élément illustré par l’histoire de Hailu Mergia, dont le retour en grâce est venu mettre fin à près de vingt ans passés dans l’ombre. Personnage prépondérant de l’éthio-jazz avec son groupe The Walias Band, à la fin des années 70, le jazzman joue à l'époque dans les plus grands hôtels d’Addis-Abeba. Le pays est alors sous le joug de la dictature de Derg. Ces résidences sont les rares moyens d’expression pour le groupe qui rencontre un succès tel qu’une tournée aux Etats-Unis leur est proposée. « Ça n’a pas fonctionné comme nous l’aurions voulu, explique l'Ethiopien. Après plus d’un an, certains sont rentrés en Ethiopie, mais avant la fin du tour j’avais décidé de ne pas retourner vivre sous le régime de Derg. J’ai choisi de tout abandonner et m’installer à Washington. » Une deuxième vie commence au volant de son taxi où seuls de rares clients reconnaîtront le jazzman. « Hailu me disait l’autre fois que les Ethiopiens ne sont plus forcément friands de musique instrumentale, ils préfèrent quand il y a des voix, des paroles. Quand on voit à quel point il est reconnu maintenant, je me dis que ces musiques peuvent aussi être appréciées de nouveau dans leur pays car elles rappellent, d’une certaine façon, une époque oubliée. » Un parallèle qui fait écho à une autre forme de reconnaissance obtenue par Penny Penny, lui aussi signé sur Awesome Tapes From Africa. Personnage folklorique et multi casquettes, que les sud-africains peuvent suivre à travers sa récente émission de télé réalité. Brian confie, un sourire en coin : « Je voyais sur Twitter des jeunes qui s’amusaient de son accent mais aujourd’hui il a pu recommencer à tourner, notamment à l’opéra de Sydney. Je suis tellement heureux. C’était vraiment l’un des premiers que je voulais rééditer quand j’ai commencé à créer le label. »

Façon d’affirmer que derrière le contexte historique ou la découverte d’un personnage avec une existence, disons, singulière, le principal critère de sélection pour Brian reste la musique. Et quel critère, au juste ? Il faut que sa curiosité s'amplifie de morceau en morceau, comme pour Ata Kak. Au fil des années, Brian rassemble des infos sans parvenir à retrouver Ata Kak en personne. Après plusieurs pistes au Ghana, à Berlin, c’est à Montréal qu’il parvient à retrouver le fils d’Ata Kak. Le contact peut enfin être établi. Une nouvelle fois, le premier coup de fil est teinté de surprise et d’émotions. Quand le musicien apprend l’histoire autour de son album, il est d’autant plus étonné que moins de dix exemplaires de la cassette originale ont été vendus. Le vinyle s’écoulera cette fois à 5000 exemplaires. « Retrouver Ata Kak était déjà un accomplissement en soi pour moi, reprend Brian, mais le voir partir en tournée européenne avec un groupe en passant par des festivals comme Glastonbury, c’est un rêve auquel je n’aurais pas songé. » Un idéal confronté à une certaine réalité : « Cette aventure souligne aussi les inégalités et privilèges face à la mondialisation. Ce qu’il se passe avec le Brexit m’effraie quand on voit déjà les difficultés actuelles des artistes africains à obtenir des VISA, s’ils ferment les frontières, ce projet sera complètement différent. Le VISA reste la frontière la plus importante. »