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Quand la langue devient un véhicule politique, par Gwenno Saunders

Quand la langue devient un véhicule politique, par Gwenno Saunders

Dans les années 2000, Gwenno Saunders était le visage de The Pipettes, pendant indie des Spice Girls. En mars 2018, elle sort un deuxième album solo, Le Kov, chanté en cornique, la langue des Cornouailles, nation sans État située au sud-ouest de l’Angleterre. Signée sur Heavenly Recordings, avec Baxter Dury, Mark Lanegan et Saint Etienne, Saunders voit dans l'emploi de cette langue agonisante une sorte d'acte politique.

C'est une histoire de passage de témoin culturel entre un père et sa fille. Cardiff, Pays de Galles, années 80. Tim Saunders et sa femme, Lyn Mererid, tous deux traducteurs, ont du mal à joindre les deux bouts. Il faut dire que leurs langues de travail, le gallois et le cornique, n'ont pas grand-chose d'universel. La première est aujourd’hui parlée par 600.000 personnes. La deuxième compte à peine 3000 locuteurs, et se trouve en voie d'extinction, oppressée par l'anglais, langue toujours plus hégémonique. Né dans un petit village dans le nord des Cornouailles, Saunders est un des bardes de Gorsedh Kernow, association de préservation du cornique fondée en 1928. Poète cornique réputé, l’essentiel de son œuvre se trouve dans The High Tide, anthologie de ses poèmes de 1974 à 1999. Avant la sortie de ce recueil, Tim donne en 1981 naissance à Gwenno, sans forcément savoir qu'elle reprendrait un jour le flambeau de la sauvegarde d'une culture minoritaire. Mais que représente vraiment, le cornique pour les habitants des Cornouailles, cette péninsule accidentée qui délimite par le sud-ouest le Royaume-Uni ? « Le cornique, c’est ce qui symbolise notre différence avec l’Angleterre, explique le Docteur Garry Tregidga, directeur de l’Institut d’Études Corniques à l’Université d’Exeter. Il s’agit d’une langue celtique totalement à part, dont les premières traces écrites remontent au IXe siècle et qui fut largement employée jusqu’à la fin du XVIIIe. » Mais à quoi ressemble le cornique, au juste ? « Niveau prononciation, la langue la plus proche est le Breton, révèle Tregidga. Comme le gallois, ce sont des langues britonniques. Par exemple, au XIXe siècle, les pêcheurs bretons et corniques se comprenaient. »

Âgée de 36 ans, Gwenno Saunders s’exprime parfaitement dans sa troisième langue, l’anglais, avec un subtil accent gallois. Le coude posé sur la table d’un café branché d’Oxford Circus, à Londres, chevelure châtain sur long manteau noir, elle raconte sa relation avec le cornique, à notre époque plus une langue qui vivote qu’une langue vivante. « À la maison,, on ne parlait absolument pas Anglais. J’entendais surtout parler cornique. C’est la langue à laquelle on s’adressait à mon père. Avec ma mère, qui parle aussi cornique, c’était le gallois. Puis ma sœur Eva et moi étions scolarisés en langue galloise. » Devant sa tasse de café fumante, elle explique que si elle peut paraître extrême, la décision de ses parents est une réaction à la domination de la langue anglaise sur le monde et le Pays de Galles en particulier. « Mes parents imposaient un embargo serré sur toute culture anglo-américaine, rigole Gwenno. Petites, on avait un clavier Yamaha, sur lequel il y avait des chansons prédéfinies dont 'Yesterday'. C’est comme ça que j’ai découvert ce morceau, que je trouvais vraiment très bon ! Je n’avais aucune idée de qui étaient les Beatles avant mes 12 ou 13 ans. » Dans leur appartement humide, les Saunders écoutent surtout de la musique traditionnelle. La mère fait partie d’une chorale de rue, les Cor Cochion Caerdydd, ou Chœurs Rouges de Cardiff, dont le répertoire est fait d’hymnes révolutionnaires à la gloire de Che Guevara, de chansons anti-apartheid ou pro-palestiniennes. D'où une certaine prédestination au militantisme héritée par Gwenno.

"Je me suis un peu écartée de mon chemin"

Le quartier de son enfance, Riverside, près de la rivière Taf, est surtout celui de la communauté irlandaise. Au pub d’en face, les clients sont pauvres et se battent. Les autres voisins sont Pakistanais, Somaliens ou Bangladais. Dans la rue, parler autre chose qu’Anglais n’a rien d’anormal. Logiquement, quand Gwenno commence la musique à l’adolescence, elle le fait en cornique et en gallois. Un premier EP, Môr Hud, sort en 2002, un an avant que Gwenno représente les Cornouailles au Liet International Song Contest. Sur le second EP, Vodya, paru en 2004, le titre « Ysolt y'nn Gweinten », écrit par son père, se munit d’un clip, qu’on dit alors le premier à être produit en cornique. Des disques de musique folklorique qu’elle balaie de la main, le regard furtif, en avouant : « Ce n’était pas très bon… » Puis vient l’aventure The Pipettes, sur laquelle Gwenno revient là en soupirant. « Les gens ne se savant même plus ce que c’est, ce groupe, lâche-t-elle en secouant la tête. C’était il y a si longtemps. C’était seulement intéressant parce que c’était en Anglais. Je pouvais donc comprendre la culture dominante. » Dans The Pipettes, Gwenno et sa sœur ne sont pas aux commandes. Il faut dire que le groupe est sorti de l'esprit d'un promoteur et assemblé de toutes pièces. La chanteuse accepte sans ciller la comparaison avec les girl-bands des années 60, voire même avec les Spice Girls. « Mais pas avec les Sex Pistols. Ce n’était pas si malin. » Le premier album, We Are The Pipettes, sorti en 2006, devient un succès international. Le disque sort en Asie et se cale dans les charts britannique et américain. En 2010, son successeur, Earth vs. The Pipettes est en revanche un sérieux flop. « Je ne comprenais pas trop ce que je faisais là-dedans, assure-t-telle. Je me suis un peu écartée de mon chemin. »

En 2012, après une demi-décennie d'errance à débiter de la pop dans la langue honnie de l'oppresseur britannique, Gwenno quitte l’est de Londres pour rentrer à Cardiff, en compagnie de son mari, originaire du nord du Pays de Galles. Gwenno retrouve ses racines, ses souvenirs et forcément une de ses langues, qu’elle entend parler plus que durant son enfance, dans la rue ou au pub du coin. Travailler à nouveau en gallois semble naturel. Elle sort en 2014 un premier album, Y Dydd Olaf, inspiré d’un livre de science fiction du même nom. En 1976, l’auteur Owain Owain y décrivait une société dystopique dominée par des robots qui clonent les humains. Les seuls survivants ? Ceux qui maîtrisent les langues minoritaires, comme le personnage principal, qui empêche les robots d’entrer dans sa tête en rédigeant un journal en gallois. Acclamé par la critique, du Guardian à Pitchfork, qui va jusqu’à le nommer parmi les meilleurs disques britanniques de l’année, l’album se conclue sur « Amser », un morceau qui sonne comme du Broadcast, mais chanté en cornique. Dans la foulée, grâce à Internet, Gwenno rencontre d’autres locuteurs. Se lancer dans un album entièrement chanté en cornique est donc une suite logique.

En parallèle, un événement extérieur appuie sa décision. En 2002, le cornique est ajouté par Londres à la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, signée par le Royaume Uni en 2000. La même charte que la France, malgré une promesse de campagne de François Hollande, refuse de ratifier, pour le Breton, le Basque ou le Corse. Cette petite victoire, Dick Cole, leader nationaliste cornique, tient à la relativiser. « Déjà, le cornique a été ajouté après le gallois, le Scots, le Gaélique et d’autres, peste-t-il. Mais, surtout, malgré la signature, Londres a mis fin aux financements pour préserver le cornique en 2016. C’était 150 000 livres par an pour notre langue nationale et c'est là seule qui a connu ce sort. » Gwenno grimace. « La tragédie c’est que ce n’était vraiment pas beaucoup d’argent. Je trouve ça insultant. Ça montre bien qu’on vit dans un état monolingue, qui se moque de la diversité linguistique. » Mère d’un petit garçon, elle estime qu’une langue minoritaire peut  « nourrir les enfants, les aider à comprendre d’où ils viennent, qui sont leurs ancêtres et les faire se sentir fiers. » Selon Gwenno, ces similarités culturelles vont au-delà des frontières étatiques actuelles. « Elles ne sont que temporaires, de toute façon, lâche-t-elle, évidente. Ça les abolit. L’important, c’est les gens et leur culture. »

Forcément, Gwenno supporte l’indépendance du Pays de Galles. Mais aussi celles de l’Écosse, de la Corse ou de la Catalogne, dont elle suit la situation assidûment. La chanteuse croit en la localité et non en un état centralisé qui dirige tout depuis une capitale lointaine. Nationaliste ? Elle l’est, mais tient à nuancer la définition. « Ce n’est pas pareil quand le nationalisme vient d’une culture dominée ou d’une culture dominante. » Ce qui anime l’artiste est la normalisation des différences. Les différences linguistiques et culturelles devraient, pour elle, faire l’objet du même traitement que l’égalité homme-femme, le respect des minorités ethniques ou les droits des homosexuels. « C’est de là que vient cet album. Je veux dire que c’est normal d’être différent. » Sa diversité linguistique, Gwenno la célèbre dans Le Kov, une cité utopique qu’elle a inventé et qui donne son nom à l’album, qu’elle présente plus tard dans la journée à Rough Trade East, magasin de disques et QG du fameux label. Au micro, elle demande si des corniques sont dans la salle. La seule main à se lever sur une cinquantaine est rattachée à une bouche qui avoue en revanche ne pas parler la langue. Alors, Gwenno, s’échine à ranimer le cornique. Elle explique qu’un titre, « Jynn-Amontya », signifie « ordinateur. » Histoire de ne pas enfermer la langue dans la description de vieux villages, falaises et habits folkloriques. Consciente que les paires d’oreilles capables de la comprendre sont rares, elle apprend au public à chanter. Dans une langue qu’il n’avait jusqu’alors jamais entendue jouée live et encore moins prononcée. Rapidement, la foule entonne le refrain de « Eus Keus ? », inspiré d’un vieux dicton cornique. La traduction ? « Y-a-t-il du fromage ? Y-en-t-il ou pas ? S’il y a du fromage, amène du fromage et s’il n’y en a pas, amène ce que tu peux. » Il faut bien commencer par les bases.