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Culture queer, Voguing, patriarcat : entretien radical avec Terre Thaemlitz

Culture queer, Voguing, patriarcat : entretien radical avec Terre Thaemlitz

Entretien rare avec Terre Thaemlitz, artiste transgenre, multimédia et un tantinet radicale. Depuis sa demeure au Japon, Thaemlitz nous explique les théories qui sous-tendent sa musique, entre féminisme, relations entre cultures queer et club, et rejet du patriarcat.

Les productions de Terre Thaemlitz sonnent comme des tubes en ruine. Des hits potentiels, taillés pour les pistes de danse mais qui dégagent pourtant une impression de mélancolie. Pour le clubbeur habitué aux discours légers des samples de disco, soudainement, danser devient quelque chose d’extrêmement grave. C’est que la musique de l’artiste américaine s’inscrit dans son parcours militant : l’effort de sabotage des codes de la musique club entrepris par la DJ ouvertement transgenre a pour but de faire échapper son œuvre aux canons imposés par l’industrie du disque. Après une succession d’albums ambient sortis entre 1994 et les années 2000, Terre Thaemlitz produit Midtown 120 Blues en 2009. Signé DJ Sprinkles, son alias consacré au dancefloor, l’opus connaît un succès retentissant, devenant un des albums les plus cotés sur Discogs. Classé meilleur album de l’année par Resident Advisor, l’œuvre est un manifeste fait d’instrumentales deep sur lesquelles la voix de l’artiste déconstruit les mythes qui collent à la house new-yorkaise. Au début des années 1990, la house n’était pas un mouvement ouvert à tous. Avant de devenir un genre musical dominant, elle était jouée dans des clubs abritant marginaux, trans, minorités noires et latinos, toutes victimes de discriminations. Un lien entre musique, clubs et revendications sociales qui s’est perdu au cours des 90’s, au moment où Terre Thaemlitz, alors résidente du club trans Sally’s II dans le Midtown Manhattan, se faisait virer parce qu’elle refusait de jouer un morceau de Gloria Estephan. Désormais, c’est sur le format de ses œuvres que les efforts de déconstruction de Thaemlitz se concentrent. En 2012, elle livrait Soulnessless, l’album le plus long de l'histoire, étendu sur 31h d’audio, pied de nez aux canons imposés par les radios FM. Son dernier projet, Deproduction, est sorti en décembre 2017 sur son propre label, Comatonse. Il se présente sous une forme multimédia : pistes audios, vidéos, textes et images, regroupés sur une carte SD, vendue dans un pochon au prix de 40 dollars. Une œuvre radicale sur la forme comme sur le fond, où le sous-texte se développe autour des thèmes chers à Terre Thaemlitz : la singularité de l’identité, le genre et la violence domestique. Depuis son appartement de Kawasaki, au Japon, Terre Thaemlitz a accepté, dans une interview assez rare, de revenir sur son projet.

Quel est l’intérêt d’une approche multimédia par rapport à une approche strictement musicale, plus classique ?

Ce qui est certain, c’est que la superposition de textes et d’images sur de la musique permet de faire ressortir des thèmes avec beaucoup plus de clarté qu’une approche strictement musicale. C’est particulièrement vrai dans la mesure où nous sommes conditionnés à écouter du son seulement sous le filtre vaguement poétique de nos émotions. Il est difficile de faire émerger chez les auditeurs d’autres types de réactions, qui ne soient pas émotionnelles mais intellectuelles. Je pense qu’une approche multimédia permet de placer les gens dans une autre configuration d’écoute. La plupart des gens qui se lanceront dans l’écoute de Deproduction et qui regarderont mes vidéos finiront par réfléchir aux sujets que j’ai voulu aborder.

Dans les textes que vous avez écrits et qui composent Deproduction, vous expliquez qu’il existe une incompatibilité entre les structures familiales traditionnelles et la démocratie. Qu’entendez-vous par là ?

Cette opposition est le point de départ de mon projet Deproduction. Les familles sont une sorte de royaume féodal au milieu des démocraties occidentales. Je pense qu’une structure familiale où règne une hiérarchie – et c’est particulièrement vrai dans le cas du modèle patriarcal qui est le plus répandu dans le monde - entre inévitablement en conflit avec un projet démocratique. Je considère que la famille patriarcale est une structure hostile à l’expression de sa sexualité, à la liberté de se reproduire, au développement de la communauté et au prolongement de soi. Malgré l’opposition patente entre ce modèle familial, clanique, et les valeurs démocratiques, les structures familiales demeurent au cœur des discours politiques et médiatiques. Il suffit de regarder la famille Trump ! Ses enfants, son gendre ont été placés à des postes clés à la Maison Blanche, c’est même un élément de sa communication. Et même chez vous, en France, quand vous avez ouvert le mariage aux personnes de même sexe, ça a provoqué des manifestations gigantesques. A contrario, pouvez-vous me donner un seul exemple de critique médiatique de ces pseudo-valeurs familiales ? Pas facile n’est-ce pas ?

"Le mariage pour les personnes de même sexe n'est pas une avancée"

Mais la plupart de gens ont besoin de leurs liens familiaux.

Évidemment, la famille est une sorte de refuge pour la plupart des gens. Mais disons que c’est la forme de refuge plébiscitée par la société. Ce refuge pourrait prendre une autre forme. Certaines personnes m’ont parfois sorti : « hey, j’ai des supers souvenirs de famille, avec mon père, qu’est-ce que tu as à répondre à ça ? » Et bien, j’imagine qu’inévitablement, la vie offre parfois des moments agréables, non ? (rires) Ça n’est pas réellement mon propos.

Les récents droits acquis par les communautés LGBTI, comme le droit au mariage ou à l’adoption, représentent-ils un progrès, selon-vous ?

A mon avis, non. Le mariage pour les personnes de même sexe ou le service militaire ouvert aux personnes LGBTI ne sont pas des avancées. Il s’agit plutôt d’une absorption des personnes LGBTI dans une société hétérosexuelle qui freine et empêche la diversité sexuelle et exclut les personnes transgenres. Les sociétés libérales et humanistes sont conscientes qu’elles n’ont plus besoin d’exiger notre hétérosexualité, elles exigent simplement de nous que nous répondions à une norme hétérosexuelle. Le capitalisme se désintéresse de notre orientation sexuelle, tant que les objectifs communs de propriété privée, de travail à plein temps, de crédit, d’hypothèque, de famille, de service militaire sont saufs. Beaucoup d’entre nous se sont satisfaits de ces conditions, d’être enfin autorisés à vivre le rêve américain.

Qu’arrive-t-il aux personnes qui refusent de se plier à ces normes ?

Plus on entend des choses du genre « pourquoi tu nous emmerdes encore ? tu as le droit de te marier aussi maintenant ! », plus il devient difficile de reconnaître les abus et les traumatismes engendrés par les normes hétérosexuelles. Cette société a du mal à appréhender les prétentions que peuvent avoir les personnes queer à délibérément refuser la parentalité ou à abandonner volontairement leurs liens familiaux. C’est un tabou. Cela passe aussi par un abandon des politiques sociales, des services publics d’aide aux personnes seules, dépourvues de famille. Dans Deproduction, je suis partie du féminisme politique pour penser des outils concrets qui aident toutes ces personnes. Le féminisme est un bon moyen de lutter, parce que c’est un courant de pensée qui explique que ce qui est intime est aussi politique. Ça permet de dire : « Vous avez honte ? Vous avez des faiblesses ? Vous doutez de vous ? Eh bien sachez qu'il y a des raisons politiques et sociétales à cela, en gros. »

"Je considère ce silence comme un cadeau"

Vous vivez à Kawasaki, au Japon. La situation des personnes LGBTI est-elle différente là-bas ?

La seule chose qui change, c’est la manière dont ces abus se manifestent. Le patriarcat japonais est effroyablement oppressant, et la situation s’est encore aggravée sous le mandat du Premier ministre Shinzō Abe. Déjà par le passé, il s’était illustré en faisant retirer des librairies publiques certains bouquins féministes, dont ceux de la sociologue Chizuko Ueno. Il avait comme mission, au sein de son parti, de tuer dans l’œuf les mouvements transgenres qui bourgeonnaient alors au Japon. Il expliquait que ces théories étaient trop présentes dans les programmes scolaires, ce genre de choses. Ah et il a aussi coupé les subventions destinées aux événements qui programmaient des figures du féminisme, c’est un vrai trou du c** ce type… Le résultat c’est qu’aujourd’hui nous vivons une époque extrêmement réactionnaire du point de vue sexuel.

Pourquoi êtes-vous partie vivre au Japon alors ?

J’y ai emménagé à la fin des années 90, parce que la vie quotidienne y est plus sûre et bien moins violente qu’aux États-Unis ou qu’en Occident. À New-York et à Springfield où j’ai grandi, je me faisais traiter de « pédé ». En Occident, où la culture est individualiste, si les gens ne vous aiment pas, ils se sentent obligés de vous le faire savoir. Ils hurlent, ils crachent sur vous, ils vous frappent…Au Japon, si quelqu’un vous hait, le pire qu’il puisse faire c’est vous ignorer. Je considère ce silence comme un cadeau. C’est ma vision d’américaine. J’ai des amies japonaises qui sont transsexuelles ou transgenres, qui m’expliquent qu’elles préféreraient se faire insulter dans la rue, qu’au moins comme ça elles auraient l’impression d’exister. La réaction au silence est hyper contextuelle finalement. Mais je ne suis pas en train de vous dire « wow, le Japon c’est super quand on est trans ! » ou des conneries de ce genre.

"Nos liens avec la culture dominante ont toujours été très forts"

Est-ce à cause de cette dimension contestataire que le Japon a édicté une loi interdisant aux gens de danser dans les clubs ?

Au Japon, l’interdiction de danser fait partie d’une réglementation plus large, une sorte de code moral pour les clubs et établissements de nuit. Cela remonte à 1947. Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, les clubs japonais étaient des lieux où les GI allaient pour rencontrer des prostituées. Donc cette réglementation a toujours été liée aux travailleuses du sexe et, je dirais, au fait de « mouvoir son corps ». La loi a été révisée en prévision des jeux olympiques de 2020, et les très gros clubs, ceux qui attirent les touristes, sont moins inquiétés par les interdictions de danser. Les clubs plus confidentiels n’ont en revanche pas été épargnés, parce que la levée de l’interdiction est conditionnée à la taille du dancefloor. Je crois qu’il s’agit, plus profondément, de régulation de la sexualité. Le droit de danser, ça n’est pas quelque chose qui m’intéresse, ça n’a pas d’importance. L’important ce sont les enjeux profonds qui se cachent derrière.

A Paris, comme dans toutes les capitales occidentales, les soirées « Voguing » ou « Queer » sont très populaires. Comment est-ce que vous voyez cet engouement du public ?

Les spectacles transgenres, depuis l’époque des cabarets, ont toujours consisté à se produire devant un public hétérosexuel. Leur enthousiasme, leur incrédulité et leurs fous-rires face à nos exploits constituent une des facettes d’un contexte culturel qui impose notre aliénation à leurs règles. On est considérés comme des marginaux, mais nos liens avec la culture dominante ont toujours été très forts. Rappelez-vous de ce slogan queer : « nous sommes partout ». L’exclusion culturelle que nous avons subie nous a poussé à développer des performances plus confidentielles à destination du public transgenre, souvent dans une logique d’auto-défense face aux agressions. Le voguing a, par exemple, émergé de l’intérieur de notre communauté.

"Il y a des périodes où les clubs répondent aux politiques d’exclusion sociale"

Dans les années 1990, vous étiez DJ résidente du Sally’s II, un club transgenre emblématique de New-York. Pensez-vous que les clubs soient toujours des lieux qui permettent l’émergence de mouvements politiques ou culturels ?

Il faut quand même se rendre compte qu’au début des années 1990, si vous étiez queer, aller en club était le seul moyen de rencontrer des gens comme vous. Et c’était risqué : les clubs étaient souvent illégaux, seulement, ils étaient incontournables. Il y a des périodes au cours desquelles les clubs, en tant que lieux de rassemblement, répondent aux politiques d’exclusion sociale. Je pense notamment aux émeutes de Stonewall (du nom d’un club ouvert aux homosexuels à New-York, où des affrontements avec la police ont eu lieu le 28 juin 1969, ndlr). Dans ces clubs, ont pu être organisés des distributions de préservatifs ou de seringues, des cours d’éducation sexuelle pour lutter contre le sida, à une époque où le reste du monde refusait de prendre ces mesures. Ces exemples permettent d’appréhender la fonction politique des clubs. Cela dit, je pense qu'il faut plutôt s’intéresser aux interactions entre les lieux et les mouvements de contre-culture. Je pense qu’on ne peut pas dégager de règle générale qui puisse s’appliquer aux clubs dans leur ensemble. Il est certain cependant qu’avec la libéralisation de la société, le rôle des clubs, en tant que lieux de contestation ou de refuge pour marginaux, change. Le déclin des clubs « underground » est directement lié à cette libéralisation. Et puis internet a également changé la donne, il n’est plus nécessaire de sortir pour rencontrer des gens.

Le succès que vous rencontrez dans votre carrière de DJ est-il compatible avec votre militantisme ?

Bon, déjà, je ne pense jamais atteindre le niveau de « succès » induit par cette question. Mais on est tout obligés de faire des compromis éthiques, moraux, économiques. Partant de là, je fais en sorte que ces incompatibilités, que l’hypocrisie qui en émane, soient visibles, qu’elles jouent un rôle actif dans mes projets. Je fais par exemple des choix qui sont volontairement contre-productifs d’un point de vue commercial, dans le but de me maintenir à un niveau confidentiel. Je refuse par exemple toute distribution digitale de mes projets, je n’utilise pas les réseaux sociaux, je ne paye pas pour promouvoir mon travail et je n’accorde que très peu d’interviews. Je fais retirer systématiquement mes productions mises en ligne sur YouTube ! Je n’ai ni agent, ni manager, ce qui limite ma capacité de travail. Donc je dirais qu’il existe des moyens de limiter notre participation au système capitaliste, même si nous ne pouvons pas nous en extraire. Une stratégie de non coopération me parait être une meilleure option que la recherche de la compatibilité.

Une double compilation CD, Skylax House Explosion, mixée par DJ Sprinkles et Hardrock Striker, sortira fin mai à l’occasion des 20 ans du label parisien Skylax. Trois vinyles dont les titres ont été sélectionnés par DJ Sprinkles & HS accompagneront cette sortie avec des inédits de Move D, Lauer, Octo Octa…