JE RECHERCHE
Rencontre avec les rappeurs de Mossoul, ou la vie après Daech

Rencontre avec les rappeurs de Mossoul, ou la vie après Daech

À Mossoul, six mois après la chute du groupe État islamique, la vie reprend de plus belle après des années passées sous une chape d’interdits. Depuis le salon de coiffure qui leur sert de studio d’enregistrement, un petit groupe d’amis vient de lancer le premier collectif de rappeurs de Mossoul. Ils s’appellent Zayn Adam, Boika, MC Reko, Yapanjee et, la parole enfin libérée, ils chantent l’horreur de la guerre, leur colère contre les frappes de la coalition et déclament même des messages pour Trump. Rencontre.

Il est 10 heures du matin lorsque l’électricité du petit salon de coiffure d’Abdulrahman se coupe. Cette échoppe décorée de quelques posters de mannequins aux cheveux gominés est nichée entre une école et un marchand de fruits et légumes de la rive Est de Mossoul. Ici, la plupart des maisons ont été épargnées par la guerre parce que ce fut l’une des premières zones à avoir été reprise par les forces irakiennes au groupe État islamique, à l’hiver 2017. Abdulrahamn a fait affaire il y a quelques mois avec ses proches pour ouvrir ce négoce familial. À l’époque, les hommes affluaient de tout le voisinage pour se faire raser leur longue barbe. C’était un élément du code vestimentaire masculin imposé au temps de Daech, sous peine d’être fouetté. Mais si le jeune homme de 25 ans a ouvert aujourd’hui, c’est pour tailler sur la politique et rien d'autre. Il ne faut d’ailleurs plus l’appeler Abdulrahamn, mais Zayn Adam. Son nom de scène. À l’arrière du salon, caché par un rideau à fleurs, il a installé un petit studio d’enregistrement. Son PC est calé sur une chaise haute et il monte le pied d’un micro en attendant le retour du courant. « J’en ai commandé un nouveau sur Amazon, mais cela prend du temps pour le recevoir », lance l’artiste, bonnet tête de mort sur le crâne et jean moulant. Parce que, oui, il est possible de commander sur Amazon depuis l’ancienne capitale irakienne du califat. « Il y a un magasin à l’Université qui réceptionne les achats », explique-t-il. Trois de ses amis arrivent. Ils se sont donnés rendez-vous aujourd’hui pour enregistrer leurs nouveaux titres. Il y a Yapanjee, 22 ans et chauffeur de taxi à la ville. Puis les frères Boika et MC Reko, 23 et 19 ans. Et avec Zayn Adam, ils forment le premier collectif de rappeurs de Mossoul.

MC Reko et Boika © Sebastian Castelier

« C’est un genre de niche en Irak parce que c’est une musique occidentale », reconnaît Zayn Adam, qui offre le petit-déjeuner à l'assemblée : du pain pita, un fromage crémeux et du thé. En matière de rap, ses premiers émois remontent aux années 2000 lorsqu’il écoutait sur le poste Sawa, une radio arabo-américaine. « C’était très vieille école : il y avait du Dr. Dre, Snoop Dogg, B.G., 2Pac », énumère le coiffeur-rappeur. La plupart des Irakiens ont découvert cette musique dans les années 2010 grâce à la participation du rappeur saoudien Qusai Kheder à la présentation du télé-crochet « Arabs’ got talent », l’équivalent panarabe de La France a un incroyable talent. À ses côtés, Yapanjee résume l'intention du groupe : « C’est une musique qui te permet de critiquer directement la réalité. » Son pseudo lui vient du mot turc pour « Étranger ». Il l’a adopté parce qu’il a été réfugié en Turquie, sans sa famille, après avoir fui Mossoul. « Je parle de la solitude de m’être retrouvé seul dans un pays étranger », partage le jeune homme qui vivotait grâce à des missions de traduction pour des ONG. Il avait quitté sa ville natale quelques mois après la chute aux mains du groupe État Islamique. La situation était devenue invivable pour lui. « J’étais alors toujours étudiant en tourisme et je devais porter un costume avec un nœud papillon. À cause de ça, j’ai été fouetté par la police de Daech parce que ce n’était pas une tenue correcte. » De retour à Mossoul, en mars 2017, il a trouvé sur Facebook le groupe « MRG hip hop Mousl » et a décidé de les rejoindre. Sur Youtube, leurs vidéos n’agrègent, tout au plus, que quelques milliers de vue, mais ils jouissent d’une petite réputation bien réelle. Le jour du Nouvel An, ils ont même été invités à se produire sur une scène en plein air pour déclamer quelques-uns de leurs tubes. « On a beaucoup de fans dans la ville », se félicite Zayn Adam.

Voilà quelques mois, cela aurait été impensable, voire suicidaire. Sous le joug de Daech, la liste des choses « harams », c’est-à-dire interdites, s’est étirée, semble-t-il, à l’infini : les vêtements imprimés ou trop moulants, la cigarette, la chicha, mais aussi la musique... Et ce n’est pas leur rap, transfuge de la culture américaine, qui allait trouver grâce aux yeux des extrémistes. MC Reko et son frère Boika ont vécu tout du long sous cette chape d’interdits. Comme beaucoup d’autres, ils sont restés cloîtrés à leur domicile de Tel Kef, village voisin de Mossoul. « On risquait d’être tués pour ça, mais le rap nous permettait de décompresser et d’évacuer ma colère, résume le grand frère, veste en cuir et une bonnet « Odidas » de contrefaçon sur la tête. On a commencé à écrire des paroles en 2015 sur les atrocités. Nos voisins étaient des membres de l’État islamique alors il fallait rester très discrets. » 

"Aujourd’hui, tu as la liberté d’expression tant que tu sais rester en vie"

En 2016, la police islamique avait mené une opération dans son quartier pour récupérer les appareils électroniques de toutes les maisons. À chaque inspection terminée, les agents inscrivaient un insigne vert sur le fronton. Encore aujourd’hui, on croise régulièrement ce type de graffiti sur les murs des maisons. « J’ai dû casser le disque dur avec tous mes enregistrements en vitesse avant qu’ils ne débarquent chez nous », regrette MC Reko. Il se souvient pourtant par cœur de l’un de ses titres, intitulé : « Nation sans espoir ». Il y énumère les horreurs de cette période noire : « Dégâts, colère, cassure et viol. Déplacés, immigrés (...) Ce n’est pas la religion de l’islam mais celle des terroristes. » Le poème se transforme ensuite en une ode patriotique : « Ô Irak, quand vas-tu redevenir comme avant ? Tu es le berceau des civilisations (… ) Les plus beaux minarets sont à Mossoul et Bassorah est la ville des dattes. Nadjaf est une terre secrète. Tu as la déesse mère sumérienne qui joue merveilleusement avec sa harpe et des  gloires comme celle de Jasmine qui a parfumé la terre entière mais se retrouve aujourd’hui poignardée. »

Ce même air de nostalgie se retrouve chez les chanteurs lorsqu’ils parlent de leur enfance à Mossoul. « C’était une belle ville tranquille, souffle Zayn Adam. Ma mère est Kurde, mon père est Arabe et j’étais gardé par mes voisins chrétiens quand mes parents allaient au travail. Je n’avais pas conscience de toutes ces différences. » Après la chute de Saddam Hussein, en 2003, certaines tensions communautaires éclosent et les groupes islamistes font bientôt régner la terreur. L’oncle de Zayn Adam, haut-gradé de l’armée irakienne, est assassiné. Sa famille déménage au Kurdistan irakien pour fuir d’autres menaces d’Al-Qaïda. « Revenir ici, c’était comme une seconde naissance pour moi », image le rappeur. D’après lui, un même refrain s’entend souvent ces jours-ci dans les rues de Mossoul : « Sous Saddam Hussein, si tu parlais, tu mourrais. Aujourd’hui, tu as la liberté d’expression tant que tu sais rester en vie. »

Boika © Sebastian Castelier

De retour d’un exil forcé, les rappeurs sont bien décidés à s’exprimer aussi longtemps qu’ils le peuvent. Six mois après la fin de la guerre, personne ne peut prédire l’avenir de Mossoul. Pour l’instant, après tant de souffrance, les Mossouliottes profitent d’une période de relative accalmie. Mais cet air de printemps risque à tout moment de s’évaporer. Les rappeurs racontent désormais l’après-guerre. Leurs textes ne sont d’ailleurs guère positifs. « On parle de corruption, de la guerre et de la politique », liste Zayn Adam. Dans l’une de ses récentes proses, il annonce : « On ne sait pas si c’est un pays ou un tombeau. On persiste à espérer vivre une minute de joie avant d’avoir tous nos cheveux blancs. »

MC Reko a imaginé un « Message pour Trump », une sévère critique des opérations de la coalition pour reconquérir la vieille ville. C’est dans ce dédale de ruelles, à l’Ouest du Tigre, que se sont retranchés les djihadistes lors des derniers actes de la bataille de Mossoul, à l’été 2017. Avant la guerre, c’était le cœur névralgique de la ville. Aujourd’hui, c’est un champ de ruines sous lesquelles sont restés emprisonnés de nombreux civils. MC Reko rappe en live sa chanson pour Trump : « C’est un mensonge de dire que les raids aériens sont précis (…) Ils ont éliminés une espèce entière. La preuve, c’est que la jeunesse de Mossoul s’est convertie en gravats (…) On en entend la voix qui s’évanouit de dessous les gravats. On est une pensée oubliée. Une image sauvegardée avec de jolies couleurs. On devrait se demander où est passée l’humanité. » Dans le petit salon de coiffure, il est 13 heures lorsque l’électricité redémarre. Le collectif se lève du canapé pour allumer l’ordinateur. L’enregistrement peut enfin démarrer.

A lire également, notre autre reportage sur le retour des disquaires à Mossoul