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Mais qu'est-ce qui rend le rock rennais si fringant, par Toutatis ?!

Mais qu'est-ce qui rend le rock rennais si fringant, par Toutatis ?!

Nous sommes en l'an 41 après Booba. Toute la jeunesse gauloise est occupée par le rap et l'EDM... Toute ? Non ! Un petit village d'irréductibles Gaulois résiste encore. Son nom ? Condate, Roazhon alias Rennes. Dans la capitale bretonne, le rock, le vrai continue de vibrer à travers une belle vague de groupes locaux où se retrouvent Kaviar Special, Les Flashers, l'association Beating Recording. Tous jouent dans les bars et les petites salles, tout le temps, n'importe comment, pour la simple beauté du geste. Week-end à Rennes. « Tous les deux sans personne, pour la douceur de vivre et pour le fun » comme disait le chanteur.

Comme nom de lieu, on ne peut pas faire pas plus breton que Tavarn Roazhon, soit « Bar de Rennes ». À quelques mètres de la célèbre Rue de La Soif, la plus dense de France en terme de bars au mètre carré, cet endroit existe. Ou du moins existait. Courant février, le Tavarn Roazhon a en effet changé de patronyme. Son nouveau nom ? Bar de la Plage. Étrange, étant donné que la mer la plus proche se trouve à une cinquantaine de kilomètres de la capitale bretonne. Peu importe. Ici, pas de piste dansante avec les derniers tubes de Maître Gim's, mais plutôt une succession de quatre concerts sur deux soirées entrecoupés des derniers morceaux de Shame, Idles et Jessica93. En ce vendredi glacial du mois de mars, le quatuor rennais Carambolage a pris place sur la petite scène. Tel un docteur fou, le chanteur est vêtu d'une blouse blanche et de lunettes rondes. Sur des grooves synthétiques très 80's ou des accélérations garage, il remue un corps peu sensuel et chante des refrains simples et directs. Serré dans l'exigu Bar de la Plage, le jeune public s'amuse, un couple se roule de langoureuses pelles. Et quand, en plein morceau, le son de la basse disparaît après un souci technique, personne n'en tient compte, le bassiste compris, occupé à regarder, hilare, ses potes dans la salle. Quelques minutes plus tôt, avant le concert, ce même bassiste expliquait la raison derrière cet étrange choix de nom pour un bar si éloigné des côtes, toujours avec le même large sourire : « Ça faisait marrer le gérant, vu qu'on est rue Saint-Malo».

Derrière Carambolage se cachent les quatre membres de Kaviar Special, dont le troisième album aussi fourni en fuzz électrique qu'un Carambar de sucre vient de sortir. Pourquoi ce side-project à la limite de la parodie ? Adrien, le bassiste aux cheveux blancs et gueule d’ange, entame : « En tant que Kaviar Special, on a moins l'occasion de jouer dans les bars. Et si on le faisait par surprise, le tourneur nous tomberait dessus : il ne va pas se casser le cul à booker des salles si c'est pour découvrir qu'on joue gratos dans vieux rades. » Il faut dire que niveau bar à concerts, Rennes est fournie : le Bar de la Plage, le Mondo Bizarro, le Bar'Hic, le Marquis de Sade, le Penny Lane... Il y en a au moins une dizaine, sans compter les quelques salles plus traditionnelles de l'Ubu, l'Étage et Liberté, entre autres. Une folle densité qui transforme d'ailleurs Rennes en foire musicale gigantesque une fois par an. Lors des Bars en Trans, en marge des fameuses Transmusicales de Rennes, tous ces lieux accueillent des artistes en même temps, avec des horaires de fermeture plus tardives qu'à l'accoutumée. Un bazar monstre qu'il faut « voir pour le croire », raconteront tous les rennais. Au même moment, 300 km plus à l'est, à Paris, les caves du Pop In et de la Mécanique Ondulatoire viennent de se voir interdites de tout concert par arrêté préfectoral.

« Rennes, c'est 77 ! » (Charles Crocq, The Flashers)

Dix jours avant le concert du Bar de la Plage, les Kaviar Special devisaient tranquillement sur la terrasse du Point Ephémère, à quelques mètres seulement d'un camp de migrants improvisé sur les quais du canal de l'Ourcq. « Ça coûte combien ce soir ? » leur demande un ami rennais. « Sur place, 15 euros ». Il étouffe : « 15 balles putain ! » Autre ville, autre ambiance. Insuffisant cependant pour enlever le sens de l'humour à la bande qui, réunie, enfile blague sur blague. Exemple : quand on demande, à court d'idées, c'est quoi être rockeur à Rennes au quotidien, la réponse de Vincent, chanteur et guitariste, fuse : « C'est des filles à gogo, de la coke, et le privilège de pouvoir doubler les femmes enceintes à la caisse. Elles disent : ah c'est Vincent des Kaviar, passe ! Mon bébé peut attendre ! » Entre rires et consternation, Adrien excuse son compère : « Quand tu joues trop fort pendant des années, tu deviens débile ». Assis aux côté des grands gagnants actuels de cette nouvelle vague rock rennaise il y a Tom Picton, l'homme derrière le label parisien Howlin' Banana qui a sorti les albums de Kaviar Special et de plusieurs autres formations rennaises (Madcaps, Sapin, Soap Opera...). « On en est arrivé au point où tout le monde croit que je suis rennais...  se lamente presque Tom sous sa casquette noire. Plein de gens viennent me demander, 'alors, t'es de passage à Paris bientôt ?' »

Depuis 2011, en compagnie d'autres petits labels indépendants, Howlin' Banana a été à la pointe d'une nouvelle vague rock française obsédée par les pédales et les distorsions. Une génération dont les parrains d'outre-Atlantique s'appellent Ty Segall, Thee Oh Sees, Brian Jonestown Massacre. Un petit monde alternatif toujours à la marge certes, mais qui, avec le recul, a été vital en France pour le maintien en vie d'une certaine idée de la musique cool, bruyante, vive et rebelle. Les Flashers, nouveau groupe « dandy-punk » rennais déjà signé sur Howlin' Banana malgré une moyenne d'âge d'à peine 21 ans, citent ainsi Kaviar Special & co comme des catalyseurs de leur envie de prendre la guitare et monter sur scène : « À Rennes, la majorité des jeunes écoutent ce que je décrirais comme la programmation du Lollapalooza » pose en préambule Charles Crocq, chanteur ado à la dégaine sophistiquée et vaguement arrogante. « L'électro surtout est très en vogue ici, mais en boîte, tout le monde danse dans son petit coin de 2m², tout le monde se regarde dans un esprit de compétition qui ne cache qu'une vraie banalité. Ce sont des gens suffisants, qui ne nous intéressent pas pour la plupart. C'est là qu'on a tous commencé à traîner dans les bars rock de Rennes. Tout ça c’était grâce à Arthur (le batteur des Flashers, ndlr) dont le grand frère faisait partie d'un groupe pote avec les Kaviar special. » Charles accélère le débit. En jeu, maintenant, le récit de son épiphanie électrique : « Au lieu de voir un mec derrière un ordi qui branle pas grand chose, on a vu des mecs se donner à fond entre des murs qui suintent, même si c'est devant vingt personnes et avec un son à chier. C'est ça Rennes ! Rennes, c'est 77, une ville où on fait tout péter ! Les gars ne trichent pas, et il se passe toujours quelque chose ! » La claviériste Ophélie Pertuisel souhaite aussi rajouter The Popopops a la liste : « Le premier concert de ma vie, c'est les Popopops à l'Ubu. J'avais 14-15 ans, j'étais fascinée par leur attitude, leur jeunesse. Et vu qu'ils sont de Rennes, ça donnait envie de suivre leurs traces... » Surtout maintenant que Victor Solf, ancien leader de The Popopops (avec son complice décédé l’an passé Simon Carpentier) est désormais à la manœuvre des potentiellement énormes Her.

« Un côté grande partouze... » (Yann Barbotin, Canal B)

Finalement, le rock à Rennes est surtout une histoire de transmission. Pour s'en assurer, il suffit d'en parler avec une des encyclopédies de la musique à Rennes, Yann Barbotin. Aujourd'hui programmateur musical de la radio locale Canal B (qui, avec environ 10 000 auditeurs quotidiens, jouit d'une certaine stature), il a vu passer toutes les générations successives de jeunes gens modernes depuis l'éclosion des Marquis de Sade, Etienne Daho et compagnie. « Même s'il y a eu des moments de creux et d'autres de grande émulation comme aujourd'hui, il y a toujours eu du rock à Rennes » clarifie-t-il au sein des locaux de Canal B, situés au sous-sol de la Maison des Associations de Rennes. « C'est grâce à un esprit de transmission dans la musique qui s'explique par de nombreux facteurs : le fait que Rennes soit un grand bassin étudiant, la proximité avec l'Angleterre qui était à l'origine de l'implantation de plein de super disquaires et des Transmusicales, l'existence d'un grand milieu associatif et aussi de Canal B qui s'est toujours attaché à mettre la lumière sur la scène locale, surtout rock. » À la gauche de Barbotin, deux animateurs ponctuent les développements du chef par une série de blagues, d'anecdotes et de théories sur le rock à Rennes. Ils s'appellent Rodolphe et Florian, et s'occupent depuis une dizaine d'années de l'émission phare de l'esprit Canal B. Selon Florian, loin des postures des cercles branchés ou radicaux (« À Paris tout le monde est sapé comme les journalistes de Quotidien, ou alors veulent se démarquer en se teignant les cheveux bleus » juge Rodolphe, qui a aussi vécu à Paris), le rock rennais a su rester simple, enjoué, familial et festif. Il se souvient surtout d'afters titanesques au parc Villejean (« on disait à la Mairie que c'était pour un barbecue ») et d'émissions Canal B passés à « se la mettre au maximum » dans la lignée des vieux rockeurs de la station qui débarquaient en studio « avec tout un tas de trucs sous le bras ». La transmission, toujours.

Annette, la cinquantaine passée, patronne d'un troquet banal en quartier résidentiel du nom de Terminus, est devenue du jour au lendemain l'une des coqueluches du milieu rock rennais... tendance hardcore. Quelques soirs par-ci par-là, elle pousse en effet le billard du fond de son bar pour laisser quelques jeunes fougueux organiser leurs concerts de punk, métal ou new-wave où se sont déjà produits, entre autres, Jessica93 et Noir Boy George. « Ça me fait plaisir de voir ces jeunes qui jouent de la musique, ça me rappelle ma jeunesse quand à Rennes, il y avait les Nus, LSD, Kalachnikov (tous des groupes de la vague rock rennaise contemporaine des Daho et Marquis de Sade, ndlr), c'était la belle époque ! » raconte Annette, clope au bec à son comptoir, d'une voix éraillée. Quand on part la rencontrer à l'improviste, pas de concert à l'affiche, juste elle et trois personnes âgées qui se parlent de la vague de froid. Au premier coup d’œil, rien ne laisse imaginer que le Terminus accueille régulièrement une centaine d'amateurs de larsens, si ce n'est la vingtaine de pochettes de vinyles accrochés au mur : Ramones, Rolling Stones, Lou Reed. « Ça c'est le premier album des B-52's, ils n'ont jamais fait mieux, décrit-elle après avoir lancé la lecture du vinyle sur sa platine. Quand les jeunes viennent, je leur laisse mettre ce qu'ils veulent ». Par contre, elle ne veut pas trop s'épancher sur ses activités nocturnes : « Pas de pub, ça marche au bouche à oreille, et c'est très bien comme ça ».

Annette ne voudrait donc sûrement pas de chanson en honneur à son Terminus, pour rester à l'ombre. Soit le cas inverse du Melody Maker, bar rock emblématique du centre ville rennais, rue Saint-Mélaine. En 2015, il était ainsi chanté sur le premier album éponyme des Madcaps, groupe qui partageait alors deux membres avec Kaviar Special. Extrait traduit de l'anglais : « Il existe un petit endroit / Il est tout rouge et blanc / La musique est toujours top / On s'amuse presque tous les soirs / Là-bas tu y trouveras toujours un ami […] On danse et on boit comme d'habitude / Papa raconte des histoires et le jukebox aussi / Au Melody Maker ». A cette époque, Vincent de Kaviar Special faisait partie des Madcaps. « Le Mélo, c'est le tout premier concert de Kaviar Special, joué en compagnie de Banana Juice, une asso de la scène rock rennaise. C'est là aussi où on a rencontré Tom de Howlin' Banana. Maintenant, je ne pourrais même pas dire combien de fois j'y ai joué, beaucoup trop en tout cas ! De manière générale, c'est le QG. On y va en sachant qu'on croisera des têtes qu'on connait. Le Mélo, c'est comme une extension de mon salon ». Pour la bande, se produire au Mélo’ le week-end est un réflexe et presque un passage obligé. Au programme du Bar de la Plage avec Carambolage, les voilà donc en chemin vers le Melody Maker à la fin de leur concert, à même pas trois minutes à pied. Rodolphe et Florian de Canal B, verre à la main, sont de la partie. Au plafond et sur les murs, des drapeaux britanniques, des posters et des guitares. Sur place, l'association rock Beating Recording accueille les nouveaux protégés bordelais du label Howlin' Banana, Th Da Freak. Malgré des horaires de concerts faits pour permettre la navette entre La Plage et le Mélo, Nolwenn tire la gueule à la caisse, peu nourrie ce soir. « Tout le monde a déjà vu jouer Carambolage des centaines de fois ici, c'est con ! » En bas du minuscule escalier qui emmène vers l'espace dédié aux concerts, une trentaine de personnes ont l’air de savourer le grunge revu et corrigé par Th Da Freak. Le tout devant un écriteau : Ceci n'est pas un peep show.

Mais parfois, on doit quand même quitter cette ville pour s’endurcir. Ce qu’a fait Etienne Daho en son temps avec la réussite qu’on connait. Récemment c’est le collectif hip-hop rennais Columbine, en plein carton hexagonal, qui a annoncé un déménagement imminent vers la capitale. Dès lors rien n’empêche de penser que les prochains candidats à l’exil font partie de cette scène rock en rang serré. Déjà, les jeunes Flashers se questionnent : « On est très reconnaissants de tout ce que Rennes nous a apporté. Mais c'est si facile d’y jouer que tu peux t'y complaire. On ne veut pas faire la même erreur que Marquis de Sade, bloqué à Rennes quand Daho a réussi en allant sur Paris... » Rennes, premier centre de formation musical français voué à voir ses talents grandir loin du nid ? Possible, mais pas grave. Comme le Stade Rennais l’a fait cette année avec le footballeur Yoann Gourcuff, la ville ne rechigne pas à accueillir de nouveau ses plus beaux perdants. « C'est ça Rennes ! » s'enthousiasme Rodolphe, qui file la métaphore footballistique. « Les groupes jouent pour le plaisir et les gens continuent à y aller, même si rien de tout ça ne va jamais marcher. C'est la glorification de la lose ! C'est la même chose avec le foot : le Stade Rennais n'a rien gagné depuis quarante ans, on perd deux finales de Coupe contre Guingamp, et pourtant on aime toujours notre équipe ».