JE RECHERCHE
Déjà superstar en Italie, Sfera Ebbasta veut faire pleuvoir la trap sur l'Europe

Déjà superstar en Italie, Sfera Ebbasta veut faire pleuvoir la trap sur l'Europe

En Italie, toutes les dates de la tournée de Sfera Ebbasta sont complètes. Sans exception. Avec la sortie de son deuxième album Rockstar, le “trap king” italien s’est assuré un statut de plus grande star de l'histoire du rap transalpin. Le voilà donc à la tête d’une nouvelle scène hip-hop en Italie, et en passe de placer le pays sur la carte mondiale du rap. Mais ça ne lui suffit pas. En ligne de mire pour le Milanais ? L’Europe. Et le reste du monde.

L'homme est un phénomène. Un phénomène qui s'explique en chiffres, d'abord. Deux semaines après sa mise en vente, le premier album de Sfera Ebbasta, Rockstar, est déjà double disque de platine en Italie. Une première. Le jour de sa mise en ligne, Spotify engrange huit millions d’écoutes, et ses onze morceaux envahissent alors l’ensemble du “top titres” national. Conclusion logique pour l’intéressé : Je suis le meilleur.” Bravache, Sfera Ebbasta est aussi un phénomène pour les yeux. Dans la cour d'un hôtel du 11e arrondissement parisien, le voilà qui passe devant un crocodile rose. Sans faire cas de la décoration pour le moins étrange de l’établissement, il ajuste des lunettes de ski Moncler à l’arrière de son crâne. Un mouvement qui dévoile un symbole dollar tatoué sur la tempe et pas loin, un signe euro. Les gens m’aiment pour ma musique, mais aussi pour mon lifestyle affirme le jeune Italien de 25 ans. Un “lifestyle” affiché dans chaque apparition publique, largement symbolisé par l'uniforme officiel de Sfera : une combinaison imprimée de flammes. Des cheveux teints en rose. Et un paquet de colliers kitschouilles pour compléter le tout. En cette fin février, Sfera Ebbasta se livre à une tournée de promotion dans toute l’Europe. Et en profite aussi pour passer une tête en studio. J’ai plusieurs sessions d’enregistrement pour des collaborations avec quelques rappeurs français, raconte Gionata Boschetti - son nom à la ville, hier j’ai posé ma voix sur un remix de 'Mwaka Moon' de Kalash par exemple.”

Dépoussiérer le rap italien

Une manière de répandre sa bonne parole, en italien, sur le reste du continent ? “Je rappe en italien d’accord, mais le son est tout aussi cool que si je venais des États-Unis, d’Angleterre, ou de France. Ça ne change rien !” D'où une certaine simplicité dans le langage, dans une quête “d'instantanéité pop”. Explications de l'intéressé :Habituellement les rappeurs italiens avaient tendance à mettre beaucoup de mots dans leurs couplets rap, alors que moi je ne fais plus de grands détours, je suis plus franc et plus direct. Si le ciel est bleu, je dis qu’il est bleu. Comme dans la pop. En presque 40 minutes de musique sur Rockstar, le principal point défendu par l’artiste est le suivant : il veut s'éloigner des codes rigides du rap à l’italienne. Un rap plus lent et des formules plus percutantes qui prennent de court l’ancienne génération menée par des artistes comme Marracash ou Guè Pequeno. A coups de rythmiques trap donc, et de verlan en version originale il alerte : Non far finta di niente/ Hai sentito parlarne nella tua citta” (“Arrête de faire le malin / Tu en as entendu parler dans ta ville”) sur “Tran Tran”.

Sa ville à lui, c'est Milan. Ou plutôt le quartier de Cinisello Balsamo. Ou Ciny. Un endroit bien différent des favelas mais pas tout à fait comme un centre-ville situé aux abords de Milan dans le Nord du pays. Une périphérie un peu morne comme on en trouve partout en Europe à qui il rend souvent hommage d’un C formé avec son pouce et son index. Dès 2013, la zone périurbaine est secouée par les tournages récurrents de clips et les punchlines crachées par le jeune rappeur, rassemblées dans la première mixtape Emergenza Mixtape Vol. 1 la même année. Sfera rêve de les défendre à l’occasion de la grande messe hip-hop du nord italien. Ebbasta : Chaque année à Milan, une grand fête est organisée par Hip Hop TV, avec tout un tas d’artistes. C’est aussi là que j’ai rencontré Charlie Charles. Charlie Charles n'était personne à l'époque, mais aujourd'hui, ce producteur est connu comme le Dr. Dre du rap transalpin.

Union Européenne du rap

Sauf que Sfera et Charlie ne parviendront jamais à rentrer dans l’immense salle qui accueille cette grande célébration du rap transalpin. Refoulés par les videurs faute de ticket d’entrée, les deux compagnons d’infortune se rabattent sur le McDo du coin où ils parlent musique pendant des heures, le nez dans leurs Big Mac. C’est le début d’une complicité musicale qui va progressivement remodeler tout le paysage du rap italien alors un peu vieillissant. Avec Charlie Charles à la production et Sfera Ebbasta derrière le micro, les deux amis sont les premiers à s’essayer aux rythmiques trap et à noyer leurs voix sous d’épaisses couches d’auto-tune. En 2015, l’hymne “Ciny” écrit en hommage à leur quartier de Milan dépasse très largement les murs de leur cité pour résonner dans tout le pays. A tel point que l’année suivante, les deux amis sont les seuls invités du très attendu premier album du rappeur marseillais SCH. “C'est ce featuring qui a démarré toutes mes connexions en Europe. Avant ça, j'étais restreint à l'Italie. Mais après, j'ai commencé à avoir du public en France, en Belgique, au Luxembourg, en Suisse, puis en Angleterre”, explique Sfera Ebbasta qui comprend alors qu’un vrai sentiment européen est lentement en train de naître sur le rap du vieux continent.

En 2018, le hip-hop n’a plus de territoire. A New-York, ASAP Rocky fait par exemple du rap de Houston depuis 2013 tandis que le californien YG s’inspire des rythmiques de la Nouvelle-Orléans depuis maintenant quelques années. Surtout, l'émergence de la trap comme genre musical global a définitivement enterré la notion de frontière ou de bastion historique. Partout aux États-Unis ou en Europe, les numéro 1 des charts sont maintenant ceux qui savent conjuguer le plus habilement la formule internationale auto-tune/type-beats trap. Et si la barrière de la langue entre les pays européens a longtemps été un obstacle, elle semble désormais sur le point de s’affaisser. En Espagne, Afro Juice 195 copie-colle par exemple l’afro-trap de MHD tandis que le français Kekra puise dans le grime anglais. Sur son album, Sfera Ebbasta invite l’allemand Miami Yacine, l’anglais Tinie Tempah, l’italien DrefGold, sans oublier Quavo du trio Migos ou du portoricain Lary Over. “Je veux travailler avec des rappeurs français, allemands, anglais et faire quelque chose comme aux États-Unis, une grande scène où tout le monde travaille ensemble. Évidemment, c'est plus difficile en Europe car chaque pays a son propre langage. Mais les quartiers de Milan et ceux de Marseille sont les mêmes. Les gens y ont la même histoire, ils écoutent la même musique, ils rêvent des mêmes montres et des mêmes voitures”, résume la star italienne.

Il faut bien reconnaître que Sfera n’a pas tout à fait faux. A tel point que sa démarche rappelle indirectement un épisode ayant eu lieu en 1995, sur la scène des Source Hip-Hop Music Awards. A l’époque, les rappeurs de New York et Los Angeles s’entre-tuent pour savoir qui sera le vrai épicentre du rap. Au milieu de cette guerre de côtes faite d’insultes et de menaces en pleine cérémonie, un petit groupe monte sur scène après avoir remporté le titre de “Meilleur nouveau groupe de rap”. Il s’appelle Outkast et personne ne les prend au sérieux à cause de leur ville d’origine : Atlanta. Malgré tout, sous les sifflets et les huées du public, Andre3000 vient chercher son prix et pose avec son accent traînant de Georgie cette phrase devenue légendaire : “Personne ne veut nous écouter mais tout ce que je veux vous rappeler ce soir, c’est que le Sud a quelque chose à dire.” Plus de vingt ans plus tard, New York et Los Angeles sont désormais à la ramasse devant l’hégémonie d’Atlanta sur le rap mondial. Et à entendre aujourd’hui, Sfera Ebbasta -un brin frondeur- chantonner entre deux interviews les paroles françaises du hit “Mwaka Moon” (dont la popularité sur YouTube écrase largement la majorité des morceaux de Future ou de Migos), il semblerait bien qu’aujourd’hui, ce soit l’Europe qui ait quelque chose à dire.