JE RECHERCHE
Les nouvelles filles du reggae ne chanteront plus "no woman no cry"

Les nouvelles filles du reggae ne chanteront plus "no woman no cry"

Bob Marley, Dennis Brown, Horace Handy. Les pontes du reggae n’ont plus de secrets pour personne. Mais qu’en est-il de ses “reines” ? Une ribambelle d’artistes comme Jaqee, Etana, Jah9 ou encore Soom T et Hollie Cook semblent bien décidées à injecter ce qu'il faut de girl power à cette musique tout en restaurant l'héritage des pionnières, les vraies. 

“La première artiste qui m’a marqué est Phyllis Dillon, un reggae incroyablement intense et très roots. Puis, à 16 ans, le père d’un de mes amis m’a donné une de ses cassettes audio. Sur la face un, on pouvait écouter Janet Kaye et sur la face deux, Carroll Thompson. Depuis, je suis tombée amoureuse du reggae féminin.” Celle qui parle avec le miel de l’enthousiasme dans la voix s’appelle Hollie Cook. Pour l’état civil, cette jeune métisse londonienne de 28 ans est la fille de Paul Cook, batteur historique des Sex Pistols. Biberonnée au rock jusqu’à l’adolescence, puis emportée toute entière dans la vibe reggae et les sons en provenance de la Jamaïque. Résultat ? Hollie Cook vient de publier un excellent troisième album intitulé Vessel of Love. Elle est aujourd’hui une des meilleures représentantes d’une nouvelle école féminine du reggae et connait parfaitement l’héritage des pionnières du genre, Phyllis Dillon, Janet Kaye, Carroll Thompson, Marcia Griffiths ou Millie Small. Mieux, quand il s'agit de raconter ce qu'elle et les autres artistes féminines de la nouvelle génération reggae peuvent amener, elle garde son sourire et fixe droit dans les yeux : “Nous sommes déterminées à poursuivre le combat que nos grandes prêtresses ont commencé. Nous sommes plus dans la séduction, comme des espèces de créatures mystiques. Le public est donc instinctivement hypnotisé et je ne vous parle pas de mettre en avant ses fesses tout en les secouant !” D'accord, mais est-ce pour autant suffisant pour déléguer l’avenir de cette musique se trouve aux nouvelles "queens" ? Aux premières loges pour observer ce mouvement, l'attaché de presse spécialisé Maxime Nordez. Il relativise  : “Les médias trouvent encore aujourd’hui insolite qu’une femme soit dans le reggae. Force est de constater que certains journalistes souhaitent parler d’un album pour de mauvaises raisons, du type : “Alors, n’est-il pas trop difficile de s’imposer en tant que femme dans ce monde machiste qu’est le reggae ?”. Il est temps que les médias assimilent qu’être une femme dans le reggae n’a rien d’exotique.”

Depuis son âge d’or, le reggae a quitté les rives jamaïcaines pour évoluer en pays voisins et être représenté par des artistes féminines américaines, britanniques ou françaises. A l’avant-garde désormais des femmes fortes comme Hollie Cook, mais aussi Nneka, Delphine, Jaquee, Mo’Kalamity, Soom T… Rien que ces trois derniers mois, plusieurs albums tout à fait fréquentables sont sortis dans les bacs : One Love Vibration de Mo’Kalamity, Born Again pour Soom T, Reggae Forever d’Etana, Feeling Good de Jah9… Pendant ce temps-là, le reggae “authentique” de Jamaïque s’essouffle. En tout cas, tel est le constat pas forcément flatteur que livre Bruno Blum – musicien et historien de la musique jamaïcaine – au sujet de cette île des caraïbes sans laquelle il n’y aurait jamais eu ni ska, ni rocksteady, ni reggae ni dub enfumé. “La violence, le sexisme et l’homophobie sont enracinés dans la mentalité jamaïcaine, explique-t-il. Depuis les années 90, il est impossible de réussir comme artiste reggae sans faire des titres qui appellent au meurtre des homosexuels. Quand on arrive à ce niveau de connerie et d’incitation à la violence, on comprend qu’une femme ait des difficultés à se faire une place.” Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas. Il fut un temps où Bruno Blum, surnommé "Doc Reggae", pouvait produire une compilation baptisée Jamaïcan Ladies, sur laquelle apparaissait Lorna Bennett, Rita Marley, Judy Mowatt, Jenifer Lara ou encore Sister Nancy. “Les seules qui ont réussi à devenir artistes sont des femmes fortes, sûres d’elles, rebelles, qui refusaient l’idée d’être mères de six enfants et de gérer à la fois un poste administratif et leurs “baby fathers” incapables d’assumer leurs responsabilités”.

Parmi toutes ces reines, il y a une légende : Marcia Griffiths. Au vrai, cette presque septuagénaire est facilement identifiable. A cause sans doute de son turban géant sur la tête et de ses créoles d’une taille, disons, considérable. Grace à sa discographie pléthorique (quinze albums sortis entre 1974 et 2012), son véritable tube en duo avec Bob Andy au titre manifeste ("Young, Black and Gifted"), mais aussi grâce à ses collaborations avec Bob Marley et The Wailers. Rien d’étonnant dès lors à ce que la première rencontre avec « la reine des reines » reste un moment crucial dans la vie des héritières. Pour Hollie Cook, c’était au Sierra Nevada Music Festival en Californie. “Elle était absolument majestueuse et pouvait être sur scène les yeux fermés. A la fin de son concert, je suis allée toute timide la saluer et me prosterner devant elle, rit la chanteuse. Elle m’a regardé avec un drôle d’air et m’a dit : “Vous êtes particulièrement inhabituelle”. Pour moi, c’était un compliment et je tenais vraiment à la remercier. Mais aucun mot n’est sorti de ma bouche, j’étais à deux doigts de m’évanouir, du coup, je me suis enfuie.” Laurence Cane-Honeysett, lui, se souvient de la “patronne” venue pour parler “business”. “Avec elle, pas d’arnaque possible, s’amuse le manager. C’est la force conductrice de son équipe, qu’elle mène d’ailleurs complètement à la baguette.” Autre pionnière du reggae féminin : Sonia Pottinger, grande productrice surnommée la “first lady of reggae”, à l’origine de Black Woman, seul album de Judy Mowatt qui défend tant l’émancipation des Noirs que celle des femmes. “A cette époque émergeait un mouvement fort pour les droits des femmes, poursuit Hollie Cook. Elles ont commencé à prendre la parole et à exprimer leurs désirs. On retrouve aussi ce phénomène dans l’air du punk où un grand nombre de femmes se sont bougées pour apparaître au-devant de la scène. Elles trouvaient des guitares, des micros et se foutaient royalement de savoir si l’industrie musicale était un monde d’hommes.

“Les artistes féminines reggae n’écrivent pas les mêmes textes et militent différemment", relance Maxime Nordez. Et à chaque “queen” sa méthode : en 2012, Queen Omega marche sur les pas de Sister Carol en composant “Reggae Ambassada”. Un titre à la gloire de Jah Rastafari, à travers les yeux et la foi d’une femme, malgré la misogynie du “moveman”. Queen Ifrica, elle, rend hommage aux “Lionnes Rugissantes” en racontant leurs quotidiens semés d’embûches. Un morceau étonnamment écrit par le mari de l’artiste jamaïcaine, Tony Rebel. D’autres, en revanche, ont choisi de prendre les hommes à leur propre jeu. C’est le cas de Marion Hall. Perdue dans la campagne de Saint-Mary, l’adolescente pousse la chansonnette aux paroles “mignonnettes”. Résultat : tout le monde s’en fout. Changement de stratégie pour la jeune femme qui n’hésite pas à faire le mur pour se rendre aux soirées sound system de Kingston. Une fois sur scène, la petite Marion devient Lady Saw, deejay de référence à l’agressivité déconcertante et aux textes crus. Armée d’un micro, elle décide d’attaquer les artistes masculins sur leur propre terrain, le slackness. Lieutenant Stitchie est parmi eux et reste scotché par la performance et le culot de la “lady”. Les hurlements du public la déclarent gagnante, la carrière de la “reine du dancehall” est lancée. Avec Tanya Stephens et Ce’Cile, les trois drôles de dames en profitent pour rappeler que le sport de chambre – massivement évoqué par les chanteurs reggae, usant des termes dégradants pour les femmes – convoquent les deux parties. Toutes ont donné une voix au camp féminin et mettent en garde leurs confrères : “Ce dont vous parlez à longueur de sons, seules les femmes peuvent vous l’offrir, alors ne faites pas trop les malins…”

Si aujourd’hui, Hollie Cook et ses “sœurs” apparaissent solidaires, il fut un temps où la compétition desservait des carrières. Désormais, on a posé les armes transformant le reggae féminin en un univers d’acceptation et de tolérance prôné par ses nouvelles prêtresses. “C’est une musique où tous les préjugés et la corruption n’existent pas. Selon moi, le reggae est la musique la plus spirituelle. Au lieu d’être exclu en raison de votre sexe, votre religion ou votre culture, vous êtes accueillis à bras ouverts et on célèbre ces différences !”, se réjouit l’Écossaise Soom T. “Aucune artiste n’a consacré un morceau au féminisme, replace tout de même Maxime Nordez. De toute façon le reggae déteste le suffixe “isme” – Soom T expliquait récemment que le féminisme est pour elle une sorte de “label apposé” dont elle n’a absolument pas besoin. En janvier 2017 l’artiste française Mo’Kalamity décide de quitter l’hiver parisien pour se réchauffer sur les terres du reggae. Sa guitare sur le dos, elle découvre donc Kingston, ses vibes, sa population, sa végétation et surtout son identité musicale toujours fortement ancrée dans les quartiers de Love Lane ou du côté de la célèbre Argyle Road. Forcément, la chanteuse tombe sous le charme de l’île. Sur place, elle y retrouve Sly & Robbie, producteurs légendaires et binôme de référence, pour un album made in Jamaica. Avant que l’aventure au Studio Anchor ne s’achève, Mo’Kalamity écrit et enregistrera un dernier titre sur un rythme improvisé des Riddim Twins : le fameux “Strength of a Woman”. Les mots coulent de source pour l’artiste qui souhaite rappeler que les femmes sont celles qui portent l’humanité. À son tour, elle donne naissance à ce morceau roots, invitant les femmes à ne jamais oublier cette longue route de l'émancipation. Un morceau dont le leitmotiv est : “Don’t give up”.