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Ryuichi Sakamoto : "J’espère qu’à 80 ans, je jouerai du piano comme on coupe du tofu"

Ryuichi Sakamoto : "J’espère qu’à 80 ans, je jouerai du piano comme on coupe du tofu"

Dimanche dernier, le Japon commémorait les sept ans de la tragédie de Fukushima. À l'autre bout du monde, au festival Variations de Nantes, le célèbre compositeur japonais Ryuichi Sakamoto revenait justement sur la catastrophe le temps d'un concert événement au Lieu Unique. Rencontre. 

Il entre dans la salle de concert à tâtons. S’immobilise quelques secondes à peine et en profite pour détailler l’atmosphère suspendue d’une salle de concert. Contrairement à son époque, Ryuichi Sakamoto est un homme qui aime le silence et sait s’autoriser des instants de contemplation. C'est ce qu'a pu constater ce samedi le public du festival Variations à Nantes. Organisé au Lieu Unique et dans différentes autres salles de la ville jusqu'au 18 mars, cet événement hors normes accueille toute une semaine durant plusieurs artistes et musiciens défricheurs autour de la thématique du piano dans son sens le plus large. Parmi les invités, le récemment césarisé Arnaud Rebotini, le trio de jazz expérimental The Necks, les synthétiseurs modulaires d'Alessandro Cortini ou le Mostla Sound System invité par le collectif La Souterraine. Point d’orgue de ce rendez-vous, le légendaire Ryuichi Sakamoto. C’est le célèbre musicien japonais qui ouvrait le bal, d'un concert solennel et grave. Si ce dernier est connu pour son ancien groupe pionnier de la musique électronique (Yellow Magic Orchestra) ou pour ses B.O de films (FuryoLe Dernier Empereur ou The Revenant), il porte aujourd'hui une oreille de plus en plus attentive aux espaces et aux blancs. D’ailleurs, l’homme revient d'un monde sans bruit où le silence est quotidien. Un monde de radiations et de radiographies. Une parenthèse discographique de huit années pendant laquelle Sakamoto a été exposé à deux véritables secousses personnelles : sur un plan sociétal la catastrophe de Fukushima et ses conséquences, sur un plan plus intime, la douleur puis la rémission d'un cancer de la gorge. Ces deux déchirures, le compositeur a accepté de les raconter dans son dernier album async et sur la scène du festival Variations. Aujourd’hui il accepte également de les détailler – lunettes à écailles sur le nez - le temps d'un entretien qui commence évidemment par un temps de pause et une longue inspiration.

En 2014, on vous a diagnostiqué un cancer de la gorge qui a bien évidemment ralenti vos activités de musicien. Est-ce que tout ça a influencé votre rapport à la musique ?

Être confronté à la mortalité a modifié beaucoup de choses dans mon rapport à la musique, ne serait-ce qu'à cause des effets de certains traitements contre le cancer. Ce sont des médicaments très violents qui touchent directement la manière dont on peut interpréter mentalement les choses. Du coup, certains types de musique me faisaient un effet très puissant. C'était le cas notamment avec les compositions de Bach et surtout avec la musique vocale. Par exemple, dès que j'écoutais la chanteuse cubaine Omara Portuondo, je me mettais aussitôt à pleurer sans pouvoir m’arrêter. Et surtout, mon attention s'est redirigée vers le bruit des petites choses et objets de la vie de tous les jours, comme le frottement de ma main sur cette table ou ce genre de petits sons percussifs (il frappe délicatement son ongle sur un petit pot de fleurs posé sur la table, ndlr). Chaque son est la vibration d'une chose. C'est un principe physique. Et les sons bruts et naturels sont la matière première de la musique. J'avais besoin d'y revenir. D'où le bruit de la pluie ou de mes pas dans la forêt qu'on entend dans l'album.

En 1975, Brian Eno se fait gravement renverser par un taxi et il passe plusieurs semaines cloué sur un lit d’hôpital où il écoute un disque de harpe à très faible volume, mêlé aux bruits d'ambiance comme le son de la pluie sur la fenêtre. Dans son cas comme dans le votre, on a l'impression que le retour à une musique épurée, presque silencieuse et aux sonorités du monde environnant jouent presque un rôle dans la guérison.

C'était effectivement une vraie nécessité vitale pour moi. Mais même avant ce cancer, je commençais déjà à laisser plus d'espaces et de silence dans ma musique. Je suis né l'année où John Cage a écrit 4'33 (célèbre pièce du compositeur américain dans laquelle un silence de 4,33 minutes résonne dans une salle de concert, ndlr), peut-être qu'il faut y voir un signe. Mais tout ça à surtout à voir avec une forme de délicatesse qui vient avec l'âge. Quand je réécoute la musique de Yellow Magic Orchestra, je la trouve maintenant un peu trop bruyante, avec une manière de jouer très virile. Je pense que Haruomi Hosono (l'un des trois membres de Yellow Magic Orchestra, ndlr) est d'accord avec moi. Il y a quelques années, il m'a parlé d'un bassiste assez âgé qu'il avait vu jouer dans un bar à Cuba. Pour décrire son jeu, il m'avait dit : « Il joue de la basse comme on coupe du tofu ». Le tofu doit être coupé très délicatement pour ne pas le briser. J’espère qu'à 80 ans, je jouerai du piano comme on coupe du tofu. En égrainant les notes avec douceur et délicatesse, sans aucun effort physique.

"On se serait cru dans Godzilla"

Une forme d'apaisement qui se dégage déjà aujourd'hui de chaque geste du maître japonais. Sur la scène du Lieu Unique à Nantes, c'est avec la légèreté d'un fantôme qu'il se déplace discrètement d'un instrument à l'autre, caressant tour à tour un piano à queue, des bols tibétains ou le manche d'un violoncelle. À cela s'ajoutent des instruments jamais vus comme ces deux immenses plaques de verre amplifiées qui imitent parfois le chant des baleines, ou de longues tiges de métal qui s'élèvent du sol et donnent l'impression de voir Sakamoto jouer de l'archet sur des lotus géants. Derrière, sur un écran installé pour l'occasion, des projections visuelles créées par Shiro Takatani du collectif Dumb Type montrent des paysages de marais, d'océan ou de forêt, parfois lacérés par de longs flux de données informatiques. Le spectacle d'une nature détraquée et bancale comme l'est désormais celle du nord du Japon, que la catastrophe de Fukushima a contaminé pour plusieurs siècles. Un traumatisme qui a nourri très amplement l'album async.

La catastrophe nucléaire de Fukushima compte beaucoup dans les huit années qui ont été nécessaires à la composition de ce disque. Où étiez-vous quand le séisme puis le tsunami ont touché le Japon ?

J'étais à Tokyo en train d'enregistrer une bande originale de film et le sol a commencé à trembler. J'ai immédiatement attrapé les micros, les ordinateurs et les claviers. Ça a duré 4 ou 6 minutes, ce qui est une éternité. Juste après, dans Tokyo, c'était comme si une guerre venait d'être déclarée. La ville était complètement figée. Plus aucune voiture ne pouvait avancer, il y avait des embouteillages partout et les transports en commun étaient coupés. Il n'y avait que des vagues incessantes d'hommes d'affaires marchant des heures pour quitter le centre-ville. Des jeunes femmes portaient des masques de sécurité. Pendant une semaine, une partie de Tokyo a aussi été plongée dans le noir car la centrale de Fukushima fournissait l’électricité de la ville. On se serait cru dans le film Godzilla.

Vous vous souvenez de ce qu’il s’est passé après le séisme ?

La première vague du tsunami est arrivée. On a vu des énormes bateaux, des bâtiments en flammes ou même des buildings entiers qui se déplaçaient en flottant sur la vague pendant des kilomètres. À ce moment-là, nous ne comprenions pas vraiment ce qui se passait. Ce n'est que le lendemain que nous avons commencé à prendre conscience de l'ampleur du désastre. Puis quelques jours après le tsunami, il y a eu trois explosions successives à la centrale de Fukushima. Nous savions qu'avec la direction du vent, un nuage radioactif allait arriver sur Tokyo. Mais beaucoup de gens ne le réalisaient pas vraiment. Malheureusement ou heureusement, c'est ce qui a évité à la ville de céder encore plus à la panique.

Des années plus tard, vous êtes allé dans la zone de contamination de Fukushima. Quels souvenirs en gardez-vous ?

Je suis allé dans une petite ville près de la centrale. Tout le monde avait été évacué. C'était très douloureux de voir que la vie des gens avait été laissée en l'état. Ils avaient pris quelques petits objets mais tout le reste était là, comme figé dans le temps et dans la boue. Les animaux avait repris le contrôle des lieux. J'ai vu un énorme cochon sauvage sortir d'un magasin abandonné et traverser la rue. Avant l'accident, il y avait des fermes avec plein d'animaux qui étaient désormais livrés à eux-même et très largement contaminés. Il ne fallait pas s'en approcher. Au milieu de tout ça, alors que je me promenais, je suis tombé sur une ancienne rizière. C'était magnifique. On aurait cru ces paysages japonais que l'on voit dans les peintures et les estampes traditionnelles. Puis j'ai regardé mon compteur qui sert à mesurer le taux de radioactivité d'un lieu et je l'ai vu passer au rouge. En restant là, juste à regarder ce décor si paisible, on pouvait mourir irradié en à peine une journée. Sans cet outil, il aurait été facile de se laisser aller à contempler cette beauté, et ne jamais en revenir.

C'est là, à quelques pas des déchets radioactifs, que Ryuichi Sakamoto a trouvé un piano abandonné dans un ancien lycée de la ville de Natori. Abîmé par le passage de l'eau, de la boue et du sel, l'instrument était désaccordé et certaines cordes avaient même été brisées par la violence du tsunami. « C'était comme le cadavre d'un piano. Mais on pouvait encore en jouer. Sauf qu'on aurait dit que la nature l'avait accordé elle-même », se souvient la maestro japonais. Quelques mois plus tard, il revient donc chercher l'instrument dont quelques notes résonnent par exemple sur l'album async. Le piano de Fukushima trône désormais à l'Intercommunication Center de Tokyo. Pour lui redonner vie, Sakamoto a retrouvé toutes les données correspondant aux séismes partout sur la planète sur une durée d'un mois. Ces informations servent désormais à faire jouer l'instrument tout seul. Une manière de rappeler que la tragédie de Fukushima n'est pas totalement terminée, dans le pays le plus sismiquement instable du monde. Pour lutter contre la construction de nouvelles centrales atomiques en plein sur les failles terrestres, le musicien s'est d'ailleurs très largement engagé dans la lutte anti-nucléaire depuis la catastrophe. En sept ans, il a été de toutes les manifestations et de toutes les actions. On l'a vu aussi jouer un rôle important dans la création du festival No Nukes qui a accueilli entre autres Kraftwerk ou une reformation exceptionnelle du Yellow Magic Orchestra. « Deux ans après la catastrophe, on avait déjà l'impression que la société japonaise avait changé drastiquement. Beaucoup de gens ordinaires sont descendus dans la rue pour se faire entendre, quitte à s'attirer les foudres du gouvernement. C'était la première fois que je voyais ça depuis le début des années soixante-dix. Pendant 40 ans, cet esprit de contestation avait disparu du Japon. »

Malheureusement, le problème n'est toujours pas réglé à Fukushima. Sept ans jours pour jours après la catastrophe du 11 mars 2011, trois réacteurs sur quatre sont toujours en train de brûler et le combustible nucléaire n'a toujours pas été extrait de la centrale, ce qui occasionne des fuites radioactives fréquentes. Tous les jours, les volumes d'eau contaminée utilisée pour refroidir les réacteurs fondus continuent d'augmenter et faute de place pour les stocker, des experts un peu douteux commencent à proposer de les déverser dans l'océan. Mais malgré cette gestion calamiteuse de l'après-Fukushima,  le gouvernement japonais et la TEPCO (Tokyo Electric Power Company) ont trouvé le moyen idéal pour rediriger ailleurs l'attention des japonais : les Jeux Olympiques de Tokyo en 2020. « Je suis totalement contre cet événement », tonne aujourd'hui Ryuichi Sakamoto, qui avait pourtant composé la musique d'ouverture des J.O de Barcelone en 1992. « Il y a toujours des milliers de personnes vivant dans des abris temporaires suite au tsunami et à la catastrophe nucléaire de Fukushima. Ces gens ne peuvent plus habiter chez eux car tout est contaminé et ils ne pourront probablement pas revenir avant plusieurs décennies. Même si la centrale continue de contaminer la nature, le gouvernement a affirmé en vue des J.O que tout était sous contrôle. C'est un mensonge terrible ! On se croirait à l'époque où l'URSS cherchait à passer sous silence l'accident de Tchernobyl. » Aux dernières nouvelles, pour revitaliser la région de Fukushima, le Japon compte organiser des épreuves de baseball olympique à Fukushima. Pas sûr que le comité olympique fasse appel à Mr Sakamoto pour en composer le morceau d'ouverture.

Festival Variations, au Lieu Unique (Nantes), du 10 au 18 mars 2018