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Melissa Perales veut féminiser l'industrie musicale. Mais comment faire ?

Melissa Perales veut féminiser l'industrie musicale. Mais comment faire ?

Comment réellement, et définitivement, ouvrir l'industrie musicale aux femmes ? Derrière une ouverture de façade, près de 70% des postes sont toujours tenus par des hommes, et l'écrasante majorité des positions de pouvoir. Une Américaine basée en Allemagne, Melissa Perales, a décidé de prendre les choses en main et de créer un festival 100% féminin. Portrait.

Melissa Perales commande en allemand sans accent : schnitzel et jus de fruit bio. Pas de doute, cette américaine d’origine vit à Berlin depuis plus de vingt ans. Elle travaille au-dessus du café de Friedrichshain, dans lequel elle déjeune sur les coups de 14h, débordée de travail en ce vendredi d’hiver. Car le vendredi, Melissa met au service des autres ses compétences glanées dans l'industrie de la musique. « On a un genre de permanence de consultation, où des artistes viennent nous voir pour des conseils administratifs, le business, comment gagner de l’argent avec le streaming, comment rédiger des factures, demander des bourses ou s’installer en Allemagne ». En réalité, Perales est à la tête d’un petit empire : après s’être improvisée programmatrice de la salle de concert Schokoladen à Mitte dans les années 90, elle a créé M:Soundtracks, une série de live et de diffusion de film, organisé des centaines de concerts, sévi comme programmatrice sur de nombreux festivals allemands, puis cofondé Supertape Berlin, entreprise de consulting musical et ouvert un restaurant. Son dernier projet n’est rien d’autre qu’un festival 100% féminin, We Make Waves. « Le but du festival, qui compte autant de concerts que de conférences, était de montrer qu’il est possible d’engager des femmes à tous les postes : des musiciennes dans tous les styles, des techniciennes, des conférencières, etc. Beaucoup de gens disent souvent « ah oui j’aimerais bien mais je trouve pas de femme pour tel rôle ». Ce n’est pas vrai. Des femmes, il y en a partout ».

"Les femmes sont cantonnées aux trucs 'mignons'..."

Pourtant, en 1995, quand Perales débarque à Berlin pour une année d’expérimentation, Perales ne parle pas allemand et ne connaît personne. D'abord parce que cette native du Michigan ne peut travailler en allemand dans une entreprise locale, et aussi pour évacuer sa solitude, Melissa va créer un premier festival consacré au cinéma. « Je créais des idées pour que les gens viennent vers moi, plutôt que d'avoir à aller vers eux », raconte-t-elle. Le festival Circles of Confusion connaîtra trois éditions, et permettra à l’américaine de se faire une place. « Après ça j’avais l’impression de faire partie de la société », remet-elle. Vite, Melissa rencontre l’équipe de Schokoladen, qui n’est encore qu’un squat illégal. Son futur premier mari travaille au bar. « Je me suis mise à faire venir des groupes américains qui passaient en Europe, et je les associais avec des groupes locaux. On faisait un concert par semaine, quand j’y pense maintenant c’était fou ! ». À l’époque, Melissa ne fait que peu de cas du fait d’être une femme : « J’ai croisé quelques connards, comme partout », souffle-t-elle en haussant les épaules. Pour elle, tout cela se joue plus haut : « Regardez autour de vous, il y a autant de femmes que d’hommes. Si elles sont sous-représentées c’est à cause de la façon dont le système fonctionne : quels artistes les labels poussent, sur qui les journalistes écrivent, quels disques se vendent… Les femmes sont souvent cantonnées aux trucs "mignons" : le chant, avoir un look… On parle peu de femmes qui excellent techniquement. Par exemple, elles qui sont en tournée doivent être vues comme fortes, strictes, presque masculines. On ne devrait pas être obligées d’être sévères pour être respectées ».

L’idée de lancer We Make Waves a germé entre Perales et ses partenaires, Caoimhe McAlister et Mirca Lotz, à force de se croiser en conférences ou dans les coulisses d'autres festivals. « On allait souvent aux mêmes discussions sur les femmes, mais on ne se sentait jamais concernées. C’était toujours très négatif. Ça m’a fait me poser la question : qu’est-ce que j’apporte à l’industrie, en quoi j’aide la cause des femmes ? Le point commun de toutes mes activités, c’est de réunir les gens. Alors c'est ce qu'on a fait ». Entre son arrivée à Berlin et le lancement de We Make Waves, Perales a navigué pendant vingt ans ans dans l'industrie musicale allemande. Elle en a tiré trois leçons de vie : (1) rien n'est jamais gagné d'avance, (2) les femmes doivent prendre en main leur destin dans une industrie « ouverte » seulement en apparence et, surtout, (3) que l'on n'est jamais mieux servi que par soi-même. We Make Waves s’organise alors en deux mois, via une campagne sur Internet et des bourses répondant à des quotas.

Mi-novembre, le festival accueille trente artistes dont Cléa Vincent, Meredith Graves du groupe Perfect Pussy, l’artiste Isabel Lewis, la guitariste Marisa Anderson ou l’artiste queer Vaginal Davis. « C’était plus une performance, remet Melissa, on a programmé quelques artistes queer car on voulait une pluralité de voix. Ces artistes ont été également marginalisés, il faut que ça change ». Le premier soir, c’est une victoire. « J’ai presque pleuré !, s’exclame-t-elle. Le lieu, la programmation, l’ambiance, les gens, tout était tellement proche de ce que j’avais imaginé, c’était super ». La première édition de We Make Waves s’est déroulée sans encombres : à peine quelques débats houleux lors des conférences. Melissa et son équipe préparent déjà la deuxième édition, et voient plus loin: « L’idée est de faire un gros festival basé ici à Berlin, et d'en créer un autre, à taille réduite, itinérant, qui se produirait dans les pays où il n’y a pas d’infrastructures pour les femmes artistes. On peut aussi les aider à créer de nouveaux événements, leur donner une visibilité et de l’inspiration, et on peut également apprendre d’elles. Dans des pays comme l’Ukraine ou la Russie, les femmes n’ont aucun soutien et ont donc développé une façon totalement différente de travailler ». Melissa se voit continuer ainsi, « jusqu’au jour béni où… on n'aura plus besoin de faire un festival pour les femmes ». Melissa Perales pourra alors se reposer.