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Fiers d'être en Vogue : Kiddy Smile rencontre Antoine Reinartz

Fiers d'être en Vogue : Kiddy Smile rencontre Antoine Reinartz

D'un côté, le prince d’une nouvelle vague dance connu pour son morceau Let the bitch know et son clip dans lequel la culture queer s’invite en cité HLM. De l'autre, celui qui vient de gagner le César du meilleur second rôle pour sa partition au cordeau en président d’Act Up dans 20 battements par minute. L'un et l'autre impliqués dans la scène Vogue française, le musicien Kiddy Smile et le comédien Antoine Reinartz n’avaient jamais discuté “sex siren” ou difficulté à transposer les codes de la communauté LGBT en banlieue. Oubli réparé en décembre dernier lors de cette interview toute en figures libres.

Antoine Reinartz : Le premier bal que j’ai organisé, c’était le soir des attentats du 13 novembre, à la salle Olympe de Gouges, pas très loin du Bataclan. On avait invité la House of Kahn. Quand ça a commencé à canarder du côté du bar La bonne bière, mes colocataires, qui habitent juste à côté, m’ont appelé, bien stressés : « Fais attention, des gens tirent au fusil dans la rue. » Comme c’était la fin du bal, je me suis mis à évacuer les participants. Dans la rue, tu voyais des groupes d’une vingtaine de mecs habillés en trans’. Après, on est resté bloqués toute la nuit dans la salle avec une centaine de personnes. Certains ont passé le temps en jouant aux chaises musicales, d’autres écoutaient la radio.

Vous pouvez un peu nous éclairer sur le lexique relatif à cette “ballroom scene” ?

Kiddy Smile : Les « balls », ce sont les compétitions dans lesquelles les danseurs de voguing s’affrontent. Tous appartiennent à ce qu’on appelle des houses . Tu as la House of Balenciaga, la House of Mizrahi… pas mal de noms de designers. Tout le monde se défie sur plusieurs catégories : mode, lifestyle, etc. Dedans, tu as des figures à maitriser, comme le runway. Le runway, c’est quand tu défiles en t’inspirant des poses des top-models des années 90. Tu joues avec ton corps, tes mains, tes fringues… tu révèles ta féminité. Pour les Noirs et les gays c’est libérateur parce que tu as le droit de dépasser les stéréotypes. Tu « performes » tout, mais en dix fois plus fort…

Vous avez une catégorie de référence au sein de la “ballroom scene” ?

K.S : Ce qui marche fort actuellement, c’est le realness. En gros, on te demande de faire des chorégraphies dans lesquelles tu dois oublier que tu es homo. Tu peux te présenter devant le jury en jouant le rôle du jeune cadre dynamique ambitieux et très hétéro. En creux, ça permet de critiquer la société. Ça montre par l’absurde que dans notre monde il n’y a pas beaucoup de personnes de couleurs dans la peau du cadre supérieur. Il y a toujours un sous-texte politique dans la ballroom scene. Si tu la vois seulement comme quelque chose d’extravagant, tu passes à côté parce qu’il s’agit aussi d’un des endroits où l’on produit la meilleure satire de la société hétéro normée.

A.R : Il y a la catégorie sex siren, qui concerne les travailleurs du sexe, ceux qui bossent dans les strip clubs. On joue sur leur métier en leur demandant « Montre-nous comment tu fais pour susciter le désir chez le jury. » Aux Etats-Unis, tu as des danseurs qui peuvent se mettre à poil et se toucher les parties génitales. Après, je sais que certains se demanderont « Mais où est la limite avec le porno ? »

K.S : Mais justement nos valeurs c’est : vulgarité assumée, débrouillardise, envie de niquer le système capitaliste. D’ailleurs, il y a des catégories pour les gens qui bossent comme escort ou ceux qui volent à l’étalage dans les boutiques de luxe.

La femme Chanel discount

Vous vous souvenez, l’un et l’autre comment vous avez fait vos premiers pas dans ce mouvement ?

A.R : C’était il y a une dizaine d’années quand je vivais à New York pour mes études (un master en management de la solidarité, Ndlr). Un soir, des potes me proposent de les accompagner en boite. Ils veulent que j’assiste à un bal. Pas mal de mes potes participaient à des bals assez mauvais. En me retrouvant dans une soirée, j’assiste à mes premiers runways. J’hallucine. Je vois des mecs et des nanas arpenter la scène et faire des gestes super singuliers avec leurs mains, leurs corps. Tout le monde porte des fringues super belles. C’est limite hystérique. J’ai adoré cette ambiance surchauffée.

K.S : Pour moi, ça a commencé avec la rencontre de Lasseindra Ninja, l’une des grandes figures du mouvement. On prenait des cours de danse ensemble et on se croisait dans des soirées à Paris. C’était avant que je commence la musique, autour de 2005 ou 2006. Au fur et à mesure, Lasseindra me propose d’assister à des soirées ballroom. Mais au départ, le truc ne m’intéresse pas du tout.

Qu’est ce qui a fait que ça a marché sur toi un peu plus tard ?

K.S : J’ai compris les choses quand Lasseindra m’a demandé de l’aider à organiser des soirées. Elle a besoin d’un endroit ou performer avec sa communauté. Comme j’ai déjà un peu mes entrées dans le milieu de la nuit, je lui dis « On va trouver » et je m’arrange pour leur faire venir MikeQ, un super DJ américain qui mixe dans tous les balls de New York. À partir de là, je me mets à lire des bouquins, des articles. Je regarde les grands films qui en parlent, comme le fameux Paris is Burning. Je pose des questions à Lasseindra, mais aussi à Stéphane Mizrahi. Lui, c’est mon mentor. Il a fait partie de la scène et a vécu ce truc à New York pendant treize ans. Je finis par réaliser que la ballroom scene, ce n’est pas juste un truc de danse excentrique et branché mais aussi un espace de résilience aux oppressions qu’on subit quand on est Noir et homo. En découvrant ça, j’ai dû penser : « J’aurais bien aimé avoir ce genre de scène à l’adolescence. Ça m’aurait aidé à m’accepter tel que je suis beaucoup plus vite »

Ce n’était pas le cas avant ?

K.S : Mon coming out, je l’ai fait tard. Normalement, je ne donne jamais d’âge, mais bon… Disons que je l’ai fait à la moitié de la vingtaine. Quand j’ai annoncé mon homosexualité à ma mère, elle a marqué un temps d’arrêt : « Laisse-moi digérer cette information, je suis quand même une femme africaine. » Son amour pour moi était plus fort que tout, mais cette phrase, « je suis quand même une femme africaine », ça m’a marqué. En Afrique, la notion d’homosexualité, de LGBT, c’est un truc de Blancs … D’ailleurs, il y a une théorie horrible qui dit que l’homosexualité est un complot de l’homme blanc pour empêcher les populations africaines de se reproduire.

A.R : Je viens d’un milieu familial super ouvert, dans un village de Meurthe et Moselle. On est six enfants. Parents profession libérale, mais originaires d’un milieu populaire. Tout le monde était « mitterrandien ». Pour situer le contexte, je me souviens d’un repas où ma mère avait failli balancer le gâteau à la fraise sur le visage de mon grand-père paternel. C’était au moment du PACS. Il avait dit : « Si jamais on fait se marier deux hommes ou deux femmes, moi je démissionne. » Ma mère s’était mise à hurler: « Jamais on ne dira des choses pareilles devant mes enfants ! » À dix ans, tu ne comprends pas pourquoi ta mère veut foutre le gâteau sur ton grand-père, comme tu ne comprends pas les amis de tes parents qui lâchent : « C’est quand même à cause des folles sur les chars à la gay pride que les gens sont homophobes. » Normalement, cette homophobie ordinaire qui accepte les pédés mais en costume cravate est tolérée. Pas chez mes parents.

Le costume est très important au sein du mouvement vogue. En quoi cela vous a permis de construire votre identité ?

K.S : Pendant longtemps, j’ai été habillé en suivant les conseils de ma mère. Mon frère et moi, elle nous mettait des petits bermudas, des nœuds papillons. Ma mère, ça reste la typique femme camerounaise un peu old school. Pour la vanner, j’aime bien l’appeler « La femme Chanel Discount ». Comme elle a cette envie de classe, mais à l’Africaine, elle fait ses propres tailleurs Chanel à partir des patrons qu’elle récupère dans les magazines. Quand j’ai commencé à me construire mon propre style, je me suis dit : « Je suis très grand, je suis gros, je ne suis pas dans la norme. » Tant qu’à être cantonné au rôle du mec extravagant, autant y aller à fond avec des tissus rares, des couleurs flashy. Maintenant, je me dis que c’était peut-être pour détourner l’attention.

Tu te souviens de ta première extravagance vestimentaire ?

K.S : Celle qui m’a le plus coûté, c’était au lycée. Pour le coup, j’avais voulu délaver mon propre jeans à l’eau de javel. J’arrive en classe, super fier de mon nouveau look. Et tout d’un coup, ça devient horrible : au fur et à mesure de la journée, mon jeans se désintègre. Je suis obligé de me barrer comme un voleur en plein cours. Pour limiter les effets sur certaines parties du pantalon, il fallait couper la javel à l’eau chaude et ça, bon… je l’avais oublié.

Mini short

Kiddy, il y a un an tu sors le clip de ton morceau Let the bitch know, dans lequel tu transposes l’imagerie de la “ballroom scene” et de la communauté LGBT dans une citée d’Alfortville. En quoi c’était important pour toi, de montrer la banlieue différemment ?

Kiddy : La banlieue n’a jamais été en noir et blanc. En vrai, c’est peut être le territoire de la France où il y a le plus de couleurs, de fringues bariolées, de façades d’immeubles hyper joyeuses. Quand j’y retourne, je vois des mamas africaines ou arabes avec des grands habits de couleurs, jamais du gris ou du terne… Ce n’est pas par hasard si la plupart des modes naissent dans ces quartiers avant d’arriver chez Chanel ou chez Gucci. Malheureusement, la majorité des Français préfère fantasmer les cités comme ils les voient dans certains films ou dans les reportages à la télé comme Zone interdite.

Le tournage de ce clip a pourtant été un enchaînement de galères. Tu y étais préparé ?

K.S : Quand tu débarques dans une cité, tu as beau être Noir ou Reubeuh, personne ne va pas te faire de cadeaux. Avant de commencer le tournage, j’avais d’ailleurs averti mon grand frère et quelques potes des quartiers : « Heu, il se peut que je vous appelle pendant le tournage, auquel cas il va falloir que vous arriviez très vite… » Eux : « Mais pourquoi tu dis ça ? C’est quoi, le bordel ? » Si je leur avais dit que j’allais faire un clip avec des membres de la ballroom dans une cité chaude, ils m’en auraient empêché. Ça a commencé dès la rencontre avec le maire d’Alfortville – un mec en train de prendre du galon au Parti socialiste, soit dit en passant. Lui ne voulait pas nous laisser tourner. Finalement, j’apprends que ce monsieur Luc Carvounas est fan d’un ami à moi animateur sur M6, William Carmimolla (présentateur de Belle toute nue, Ndlr). On a donc demandé à William d’aller discuter avec le maire et c’est comme ça qu’on a reçu l’autorisation de tourner : « C’est bon, vous aurez deux adjoints de sécurité et un local pour votre film. » Sauf qu’on n’a jamais eu ni le local, ni les agents de sécurité. Pendant le tournage on devait gérer quarante drag queens obligées de se changer en pleine cité, sous le regard de la population. C’est une fille du coin qui a réussi à dénouer la situation. Elle nous a mis en contact avec une association de femmes musulmanes qui nous ont prêté leur salle de réunion, en bas d’un immeuble. Malgré ça, les emmerdes ont continué.

C’est à dire ?

K.S : On se prenait des jets de trucs divers et variés, des œufs. J’ai dû demander à ma copine Bianca, qui est danseuse, de ne pas se trimballer avec sa perruque et de se changer sur le set. Je lui ai dit que ce serait mieux qu’elle ait son costume, mais sous un blouson à capuche. Sauf que Bianca s’en foutait complètement. Elle se baladait avec ses talons hauts, son mini short, sa perruque. Le pire, ça a été quand on a tourné une scène dans un parking. Direct, on se retrouve avec une quinzaine de mecs qui nous entourent. Avec un de ces types, on se retrouve front contre front. C’est chaud. Pour désamorcer la tension j’ai du lancer : « On se calme tout de suite, tu vas au buffet avec tes gars, tu manges du poulet. Si on continue comme ça je vais appeler nos potes de banlieue à nous. On va vous monter en l’air… »

Même après la diffusion de cette vidéo, il y a eu des conséquences ?

K.S : La fille qui nous avait aidés à pénétrer la cité a reçu des menaces. Les bandes sont allées taguer la porte de l’appartement de ses parents. Un jour, elle s’est même fait stopper dans la rue et certains de ces mecs lui ont tordu le bras. Elle donnait des cours de danse à des petits de la cité et tout d’un coup, plus rien. Les gens ne voulaient que leurs gosses prennent de cours avec elle, juste parce qu’elle s’était affichée avec des pédés... La mairie n’en avait rien à foutre. Pour la consoler je lui ai dit : « Voilà. Bienvenue dans notre monde. Maintenant tu es stigmatisée, comme nous. Tu sais ce que c’est de supporter la cause LGBT. Faut pas que tu regrettes de nous avoir aidés, c’était important…» Quand on a publié la vidéo de Let the bitch know sur YouTube, on a reçu beaucoup de messages d’insultes de la part d’anciens de la cité. Au départ, je répondais à tous. À chaque « sales pédés », je disais « Tu ne pourras jamais me choper, j’habite à Londres. » Sauf que les mecs sont malins. Ils ont été vérifier mes dates de live et de DJ set. Un soir, quand je mixais au Wanderlust, les mecs ont débarqué avec clairement l’envie de me taper. Heureusement, je connais les physios à l’entrée. Ce sont eux qui ont empêché les gars de rentrer.

A.R : C’est bien de détourner l’image de la banlieue, grise, violente et hétéro pour la mélanger avec les codes de la ballroom scene. Jean Cocteau pensait que l’art servait à enlever la patine du monde pour en révéler le réel. La ballroom scene prend sa place dans une société de plus en plus dure et elle ne peut pas en faire abstraction. On vit à l’ère des 40 % pour le Front national, du conspirationisme. La musique a été rattrapée par la crise dans les années 90. Maintenant c’est au tour de l’édition, de la presse et du porno, de tirer la langue. Bientôt, ce sera à la télé et au cinéma de suivre ce mouvement déclinant…

Vous pensez que la France est toujours à la traîne sur les questions liées au racisme et à l’homosexualité ?

A.R : Le pays dans lequel j’ai grandi c’était celui de Daniel Balavoine de Starmania. On envoyait du riz pour la Somalie. Même les gens de droite, comme Dominique de Villepin, pouvaient prendre des positions fortes contre la guerre en Irak. Depuis quelques années, ce modèle a disparu. La Manif pour tous, il faut la voir comme l’aboutissement de dix ans de discours identitaires. Il y a un dérapage total. Désormais des gens de droite affirment sérieusement que la France est un pays de race blanche et de racines chrétiennes. C’est juste stupide ! Alexandre Dumas, qui est la base de notre folklore, est métis. Toute notre culture est métissée.

K.S : Tu parles d’une France qui aurait mal tourné, mais le conservatisme, ce n’est pas nouveau. À la rigueur, je préfère même quelqu’un qui m’affirme droit dans les yeux qu’il ne supporte pas la vision de ma peau noire plutôt que le racisme insidieux. Ce qu’il y a d’insidieux, c’est de ne pas pouvoir accéder facilement à un appartement quand on est Noir ou Arabe. Ça c’est violent. Se faire dire par quelqu’un « Vous êtes quand même super beaux », c’est violent, comme tout ce que j’appelle « le racisme positif ». Se faire refouler à l’entrée d’un club, c’est violent.

Et si cette contre culture devenait un jour récupérée ou aseptisée, vous réagiriez comment ?

 A.R : Là, je vais sans doute réaliser un film avec l’envie derrière que cette scène soit enfin reconnue comme un phénomène important. J’ai vu trop de membres de cette communauté vivre au RSA, squatter encore le salon de l’appartement de leurs parents à 27 ans ou être obligé de se prostituer pour survivre. Là, on est à un point de bascule de l’histoire de la ballroom. Certains artistes comme Kiddy Smile commencent à être connus au delà de la scène. Peut-être que cette sortie d’underground sera dure à vivre pour les « aînés » du mouvement. Ceux là, ils ont passé six ans à se péter les genoux. Sans doute qu’ils ne profiteront pas de cette hype.

K.S : Encore aujourd’hui, ça m’arrive d’annuler des concerts ou des DJ sets qui pourraient m’aider à payer mon loyer pour me pointer à des bals de vogue. Certains de mes amis me disent : « Mais pourquoi tu continues à y aller ? Si ça se trouve, ces gens ne t’aiment même pas… » D'accord, mais avec cette scène j’ai enfin trouvé un endroit où je me sens à ma place. Les gens qui en font partie, même s’ils ne m’aiment pas, ce sont mes gens. D’ailleurs, avant de croiser la ballroom scene, je ne me suis jamais senti comme faisant partie de la communauté LGBT.

Entretien publié à l'origine dans le supplément spécial 39e Transmusicales de Rennes du magazine Society