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120 BPM : Arnaud Rebotini, l'homme derrière la B.O de l'année

120 BPM : Arnaud Rebotini, l'homme derrière la B.O de l'année

Banane gominée et moustache finement taillée, l'ogre Arnaud Rebotini pourrait bien poser cette année ses grosses pattes sur le César de la meilleur musique pour son boulot sur 120 Battements par minute, film-événement de Robin Campillo sur les années Act'Up. Portrait d'un travailleur diurne à l'érudition folle qui s'est fixé un plan de carrière aussi simple que risqué : ne jamais être là où on l'attend.

Un parfum de rave party se propage entre les dunes des plages cannoises. Dans la sono, une house music gorgée de flûtes, de pianos et de cordes emplit l’air chargé de sel. Derrière les platines, le mètre 96 d'Arnaud Rebotini bouge en rythme, comme un bloc au diapason de son art. Les festivaliers danseront jusqu’à l’aube. Mai 2017 : 120 Battements par minute vient d’être présenté en Sélection officielle du Festival de Cannes et tout s’est accéléré. D’abord, il y a eu les acclamations d’un public emporté par la puissance du film retraçant une partie de l’épopée des activistes de la lutte contre le sida. Ensuite sont apparus les pronostics de la Palme d’or. Et, au milieu, la musique signée Rebotini. Un pied dans la club culture des années 90, un autre dans l’électronique aux accents new wave. Rebotini a donc 47 ans, un physique de colosse et des moustaches tombantes. Depuis une quinzaine d’années, il apparaît comme une des figures les plus singulières de la french touch. Soit quelqu’un qui peut mixer dans les clubs LGBT de la capitale, composer de l'électronique organique (son projet Zend Avesta), puis emprunter le même chemin dance rock que James Murphy avec LCD Soundsystem (son groupe Black Strobe) sans passer pour un suiviste. En 2014, Rebotini assurait déjà la B.O du précédent long métrage de Campillo, Eastern Boys. Il avait croisé le cinéaste à l’époque où ce dernier travaillait sur le montage d’Entre les murs. « 120 BPM, ça a été le même genre de commande de la part de Robin que pour Eastern Boys, retrace le compositeur. Il voulait une musique avec une partie électro et une autre, plus acoustique. » Avant de préciser : « Robin reste un grand mélomane avec des références hyper précises. Il me parlait de Masters at work, de certains titres de Chez Damier qui l’avaient marqués à l’époque d’Act Up. Avec lui, tout est argumenté, justifié. » D'accord, mais savait-il que cette partition l’amènerait à la prochaine cérémonie des César ? Sans doute pas. En position de favori pour le prix de la meilleure B.O de l’année ? Encore moins.

Son côté caméléon

C’était il y a plus de vingt ans déjà. Ça se passait dans un autre monde, une autre vie. L’époque des débuts de la french touch, de la prise de pouvoir de Daft Punk, de Air et d’Alex Gopher sur le reste du monde. A cette époque, Arnaud Rebotini touche ses premiers cachets de DJ dans l’intimité du bien nommé Carré noir : « C’était un backroom gay dont les gérants étaient mes voisins, rue Lamarck, replace le musicien, tasse Burzum vissée au poing. J’étais étudiant en IUT informatique mais je passais tout mon temps à faire de la musique chez moi. Les mecs ont entendu ce que je faisais et m’ont invité à jouer le dimanche dans leur club, quand c’était un peu moins trash. » Avec ce salaire, Rebotini s’achète une boîte à rythmes à 2000 francs (300 euros) et sort encore moins le nez de chez lui. Il peaufine ses textures, travaille sa matière, trouve son rythme et sa signature. En parallèle, il fait ses débuts derrière le comptoir de la boutique Rough Trade, disquaire légendaire sis rue de Charonne. Dans ce quartier de la Bastille, tout le monde n’a que cette fameuse french touch et ses nouveaux héros à la bouche. Cheveux longs jusqu’au bassin et tronche de truand, Rebotini détonne. Il s’intéresse autant à Debussy qu’au black metal. Trouve son plaisir aussi bien dans la musique électronique que dans la drum'n'bass. Le mieux ? Tout le monde valide cette façon de ne pas choisir son camp. Ni dieu, ni maître, ni disco filtrée. « J’ai toujours adoré son côté caméléon, confirme Philippe Marie, qui bosse à l’époque chez New Rose, disquaire du Quartier latin. Techno pure et dure, krautrock, Venom ou Mayhem, Einstürzende Neubauten, Fad Gadget, du gothique, du blues, de la country, des trucs plus roots comme Jerry Lee Lewis, Muddy Waters, Willy Nelson ou Townes Van Zandt. Il écoutait de tout. » Son collègue musicien et ami Michel Amato, plus connu sous le pseudo The Hacker, ne cache pas non plus son admiration : « Il ne me semble pas avoir rencontré quelqu'un d'autre qui s'y connaisse dans autant de styles variés. Arnaud a fait plein de choses différentes et je pense que ça vient de sa curiosité pour la musique en général, de Pierre Henry à Metallica. »

Plus dark

De fil en aiguille, Rebotini trace sa route et prend racine du côté du Pulp. Là encore chez celles et ceux qui refusent de coller à une norme musicale, sociale ou sexuelle. Dans ce club mythique des Grands Boulevards parisiens, punk et libertaire, réservé aux femmes le week-end mais ouvert à tous le jeudi, Rebotini fait ses armes, lors de nuits prisées qu’il baptise « Sometimes Funky People Are Dressed In Black ». Entre ces quatre murs délabrés, une sono pourrie accueille les sets de celui que l’on appelle « le grand chef indien » : « On a vite accroché avec lui, se souvient Zouzou, l’une des fondatrices du Pulp, aujourd’hui en charge du Rosa Bonheur à Paris. On l’aimait bien. Tous nos DJ – Ivan Smagghe, Chloé, Jennifer Cardini ou Scratch Massive – avaient leur truc, leur public et lui n’a pas tardé à trouver le sien. Il avait un son très dark. » Rebotini précise : « Au Pulp, on reprenait conscience des origines européennes de la musique techno, avec cette attitude un peu rock’n roll ». A l'orée des années 2000, Rebotini est en plein dans l’électroclash, un sous-style entre la techno et la redécouverte de la new wave, né à New York et Detroit. Avec Black Strobe, le groupe bluesy-electro qu’il forme alors avec Ivan Smagghe (lui aussi disquaire au rez-de-chaussée de la boutique Rough Trade), Rebotini va en devenir un des meilleurs importateurs. Début d'une belle histoire au cours de laquelle il est encore une fois question de dynamiter les frontières entre les styles : « On a pu sortir du côté cul serré de la house qui était un peu chiant. Je me souviens avoir fait scandale à l'époque en passant du DAF (Deutsch Amerikanische Freundschaft) en club. On pensait que j'étais un nazi... Il y avait tout un truc à exploser, c’était assez fun pour le coup. C'est là qu'on s'est retrouvé avec des gens que je ne connaissais pas : The Hacker, Jennifer Cardini, David Carretta... » Carretta, justement, contextualise : « L’électroclash, ça nous a permis de nous lâcher. Et de renouveler le milieu de l'électro qui était bloqué sur la techno. Ça a changé l'ambiance des soirées, c'est devenu plus punk. Sur scène, c'est clair, ça sentait la sueur ».

Rebotini s’installe, s’impose, devient vite une figure incontournable et iconoclaste de la nuit parisienne, même si le look peut étonner un public habitué aux silhouettes anonymes planquées dans leur cabine : « La moustache, la banane, j’en rajoute un peu, ça me fait marrer. Des gens doivent se demander pourquoi le vigile se met à mettre des disques. Monter sur scène en t-shirt blanc, j’ai pas envie... » Sauf que le grand chef indien n’est pas du genre à s’embourgeoiser. Exit Black Strobe, pour un temps du moins, et bienvenue Zend Avesta, projet perso dont le nom est emprunté au philosophe Nietzsche. Avec cette nouvelle incarnation il fait réciter à Alain Bashung un texte de Jean Tardieu sous une pluie de black metal. Rebotini n’aime rien tant qu’envoyer valser les étiquettes. Attendu pour un set d’eurodance, il vous sert du Black Sabbath. Yan Wagner, dont Rebotini a produit le premier album en 2012, se souvient d’une nuit au Hiro Ballroom, à New York : « C’était un club un peu chic. Lui s’est ramené avec des sons hyper sombres comme Sex Gang Children, des trucs très goth, indus, avec une forte influence de Chicago. Puis de l’acid. J’avais adoré ce mélange. Evidemment, il avait un peu vidé le dancefloor. »

Death metal à l'aumonerie

Mais d’où vient ce tropisme ? Peut-être des débuts dans la musique pendant lesquels le grand Arnaud flirte avec l’expérimental et ose les prises de risque. Adolescent, il est chanteur d’un groupe de death metal et d’un autre « plus noise, à la Sonic Youth, histoire d’explorer les limites mêmes de l’audible et de l’exécutable ». Dès l’enfance, à vrai dire, Rebotini cultive sa différence et les contre pieds : originaire de Nancy (mère enseignante et père commercial, qui le biberonne à la disco, au soul et à la funk), il débarque à Saint-Germain en Laye, dans les Yvelines. Sauf qu’à peine les valises posées aux abords de la capitale, le père décide de prendre définitivement la tangente. Un « divorce à la con » qui le pousse à beaucoup écouter Muddy Waters, notamment l'album Fathers and Sons. Ses premiers pas dans la cour de récré ne facilitent pas non plus son arrivée : « Je me suis fait défoncer à cause de mon accent de petit Lorrain, le cauchemar. Ça faisait le péquenaud qui arrive à Paris, j'ai souffert ». Le gaillard échoue ensuite en BEP électronique à Versailles, où il croise notamment Etienne de Crécy et la future moitié de Air, Nicolas Godin. C'est là qu'il travaille ses premières gammes : « On se retrouvait tous dans l’aumônerie, on y écoutait du death metal et je faisais DJ. DJ cassette ! »

Motörhead dans l’église, Berlioz au casque puis The Clash pour s’endormir. L’éclectisme devient sa marque de fabrique, tout comme l’amour du son et de la texture, « plus que les mélodies ». Au point, plus tard, de collaborer aux travaux du GRM (Groupe de Recherches Musicales), pour y signer son album le plus expérimental aux côtés de Christian Zanesi : « Je suis arrivé avec mes sons concrets, électro-acoustiques et on a travaillé ensemble, remonte l’acolyte Zanesi. C'est un artisan furieux qui bosse énormément sa matière. Il travaille intensément le son. Je l'ai vu triturer des heures ses boîtes à rythme pour avoir le meilleur impact possible ». The Hacker complète le tableau : « Il aime les choses assez épiques et puissantes, mais pas grandiloquentes. Avec toutes ses machines, il s'est posé dans un style très analogique et c'est vrai qu'il a un timbre reconnaissable immédiatement ». Sur scène, il apparaît systématiquement tiré à quatre épingles, souvent en costard italien Smalto, entouré de ses vieux synthés, le visage fermé, aussi intimidant qu'impassible, qu’il se produise au Trésor à Berlin ou aux côtés d’une chanteuse soprano à la Gaité Lyrique.

Moustache à la Lemmy

Et quand Rebotini n’électrise pas le dancefloor, on sait où le trouver : au fond de son petit studio situé au sous-sol d'un immeuble anonyme du nord de Paris, où il doit presque se pencher pour ne pas se cogner. Il y bosse, tous les jours, de 9 à 19h. Comme à l’usine : « Je suis pas un mec décalé, un oiseau de nuit, note le compositeur. Je viens du monde du travail en fait. J’ai toujours eu peur de ne pas avoir un rythme régulier ». Un train de fonctionnaire qui semble convenir à sa nature besogneuse d'artisan « prolo-classe moyenne ». Toujours habillé en noir, avec cette immuable grosse moustache à la Lemmy Kilmister. « Un jour, pour la sortie d’un album de Black Strobe, j’ai décidé de la couper. Ça a fait scandale, les gens se plaignaient, en soirée, sur Facebook ! J’ai dû la refaire pousser. C’est peut-être ça, en fait, le plus gros compromis de ma carrière… » Sur sa table de travail en ce moment : deux nouvelles bandes originales pour des longs métrages à venir, mais aussi un prochain album. A l'approche de la cinquantaine, Rebot’ entend profiter de sa vie de famille tranquille, rythmée par les dîners à la maison avec les copains. Les fêtes ? Elles ressemblent désormais à celles d'un Vernon Subutex qui aurait réussi : le week-end, jusqu'à minuit, au Rosa Bonheur des Buttes-Chaumont en compagnie des patronnes Mimi et Zouzou, et des vieux potes de la génération Pulp. Dans quelques jours, Rebotini aura peut-être gagné le César de la meilleure musique de film et rejoindra, dans l'imaginaire des cinéastes contemporains, Cliff Martinez, Atticus Ross ou Alexandre Desplat. Pour l’instant, il est assis dans son salon et pose calmement sa philosophie : « En fait ma chance, c’est de ne pas avoir eu d’énorme succès, ça m’a permis de rester libre. A partir du moment où tu incarnes un tube, c’est vraiment la merde. Il faut savoir faire péter le truc, direct. Être toujours en parallèle d’un mouvement, ne pas y coller complètement. Rester indépendant, ça me caractérise bien. »