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De Jenifer à l'autotune : la carrière de Chaton n'a tenu qu'à un cheveu

De Jenifer à l'autotune : la carrière de Chaton n'a tenu qu'à un cheveu

Chaton est l’une des sensations du printemps. Moitié Sébastien Tellier - moitié PNL, moitié premier degré - moitié huitième, la musique est à l’image de l’homme. Sensible, drôle, un peu fêlé. Avant Chaton, les longs cheveux frisés, les poésies et cet album « Possible », il y avait d’ailleurs Simeo, un artiste tentant de percer dans la variété tendance reggae. Trois albums sortis sous ce nom, des compositions pour les gros noms de la variété française, et plus rien… Que s’est-il passé ? Et surtout, pourquoi Chaton s’appelle-t-il Chaton ?

Dans ton album il y a une volonté de rupture totale avec la musique que tu faisais avant. Tu as changé à la fois de look, de son, de tout… C’est volontaire ?

Ça fait quinze piges que je fais de la musique… Je suis un faiseur. Par exemple, j’ai fait un premier disque à dix-sept piges. J’ai toujours vécu de la musique. J’ai composé pour plein d’artistes dans la variété. Il y a eu tout un album de Yannick Noah. J’ai aussi écrit et co-composé « Je Danse » pour Jennifer. J’ai un peu ce truc du mec qui cogne et qui réfléchit après. Mon point, c’est de dire : « Je n'ai pas grandi dans une famille de musiciens ». J'ai été mis très tôt à la musique parce que j'étais un peu hyperactif quand j'étais gamin. Et très vite, j'ai compris que quand tu travaillais ton truc, tu progressais. Donc là, je me suis dit : « OK t’as le choix entre faire des trucs jusqu'à trouver que c’est à peu près juste, ou alors tu en fais ton métier et tu montres à tout le monde ton travail au fur et à mesure que tu progresses, à coups de brouillons. »

Vendre tes talents aux grands noms de la variété, ça te plaisait ?

Ah oui, à fond. J'ai fait plein de choses parce que je n'avais pas forcément le luxe de pouvoir accepter ou refuser les projets. Parce que je préférerais toujours faire de la musique que d'aller bosser ailleurs en fait. Je me sens mieux. Je n'ai pas d’horaires, je n'ai pas de patron, tout ça. Quand j'ai commencé à écrire pour les autres, j’ai toujours dit que je serais ravi et heureux le jour où mon téléphone se mettrait à sonner et qu’au bout du combiné il y aurait Vanessa Paradis. Pareil pour Natasha St Pier.

Tu as déjà refusé des propositions ?

Oui évidemment ! Parce que j'ai quand même une limite. En fait, ce que je refuse c'est quand je pense ne pas pouvoir apporter quelque chose d’intéressant à un disque ou quand on ne me laisse pas de marge de manœuvre. C’est très difficile de faire comprendre cet état d’esprit aux gens qui gravitent dans le monde de la variété. La plupart des gens dans la variété vont toujours préférer un petit album et une grande place au soleil, plutôt que le contraire. Pour eux entre devenir jury dans The Voice ou bosser à fond sur un bel album, le choix est vite fait. C’est un peu triste, mais c’est la vérité. Pour la plupart des gens, la musique est assez mineure dans leur quotidien. Moi j’ai eu la chance de toujours gagner ma vie avec la musique. Comme tout le monde dans ce métier j’ai connu des moments où je n’avais rien à bouffer, mais ça n’a pas tellement changé ma ligne de conduite. À la Sacem, la plupart de mon catalogue est déposé sous mon vrai nom, Simon Sachan Cohen. Mais si tu fouilles bien tu trouveras aussi des œuvres sous le nom de Simeo.

On suppose pourtant que tes influences musicales ne se trouvent pas dans la variété...

Moi j’écoute surtout du hip hop français, énormément de Booba. Pas mal de sons américains et du reggae également. Globalement, j’aime bien les mecs accessibles même pour les non esthètes. Disons que j’aime bien Future mais aussi Balavoine.

A ton sujet, j’ai lu le mot dépression quelque part…

La réalité, c’est que j’ai 35 piges, et je ne comprends toujours rien à la vie. Je suis perdu, mais comme tout le monde. Je suis en surconscience permanente de ma condition, de la condition du monde. Ce que j’ai traversé ce n’était pas un état de dépression, mais financièrement, émotionnellement, j’étais brisé. Après, je me dis qu’il y a toujours un moment compliqué quand on atteint l’âge de ses parents. Mon père m’a eu à 31 ans, dans ces eaux-là…

Il fait quoi d’ailleurs ton père ?

Il a inventé les feux de circulation qui parlent pour les aveugles. Qui disent aux piétons que le feu est rouge, etc. Il a toujours bossé dans ce domaine de l’accessibilité, ma maman travaillait avec lui d’ailleurs. Et mes deux frangins ont pris le relais, ils font des trucs d’accessibilité dans le métro, toute la signalétique et tout.

Dans ton album, Paris apparaît souvent comme un personnage principal, alors que tu as grandi à Lyon. Pourquoi ?

J’ai un gros problème avec Lyon. Tu sais, quand tu as grandi quelque part… Ta ville de naissance te renvoie plein de trucs : elle te renvoie au temps qui passe, aux gens de l’époque. A 25 ans j’étais typiquement ce genre de petit mec qui traînait dans les festivals un peu indé en province. J’ai eu ma période rasta blanc punk à chien, mais j’ai laissé tomber ça quand je suis parti vivre à Paris, il y a dix ans de cela. Quand tu es jeune en général tu n’es d’accord avec rien. Je n’ai pas aimé l’adolescence, j’ai détesté tout ça. Gamin, j’ai rapidement eu des magnétos, je synthétise mes sons. Je suis un peu obsessionnel. Par exemple, là, j’ai une collection de pin's chez moi. Ça m’a pris un jour, où j’ai offert des pin's à ma meuf parce qu’elle m’avait dit « c’est cool les pin's » et j’ai dû lui répondre « ah ouais… ». A l’arrivée, je lui ai préparé un tableau de pin's. Et pour faire le tableau, pour trouver les 40 pin's qui étaient les bons, j’ai acheté des tonnes de pin's, et finalement je me suis pris au jeu, je me suis crée une collection. Résultat : je dois en avoir 3000 chez moi.

Certains vont penser que tu as pris le temps de bien réfléchir pour revenir avec un truc qui marche. Un truc qui pourrait sonner parfois comme du « PNL de blanc ». Du coup, on se retrouve à questionner la sincérité de cette démarche…

Le choix de l’autotune, il est justifié à 100 % : d’abord j’écoute énormément de musique autotunée, mais en plus l’offre hip-hop est vachement là-dedans.

Quand Benjamin Biolay sort « Hypertranquille », tout le monde questionne la sincérité du morceau à cause de l’autotune justement. Ton disque, on se dit que c’est un peu ce qu’il cherchait à faire.
Quand j’ai entendu « Hypertranquille », j’avais fini Possible, et je me suis dit « ok cool, on a globalement eu la même idée », mais j’ai aussi compris pourquoi mes potes trouvent ce morceau raté, parce qu’en regardant le clip, j’étais persuadé que c’était un peu second degré. Avec Biolay, on doit avoir une dizaine d’années d’écart. Je trouve ça très cool d’essayer d’avoir une fraîcheur, mais à 45 piges, t’es loin des mecs de 20 ans. Enfin j’imagine… Moi j’en ai 35, et je me sens déjà loin des mecs de 25. Ce disque je l’ai fait dans ma piaule. Vraiment. C’est la première fois où je me suis dit « je vais faire un truc qui me fait plaisir, je m’en bats les couilles ». Texte, instruments, production. L’album, je ne l’ai pas fait pour le public, je l’ai fait pour me sauver la vie, vraiment quoi !

Tu peux être plus spécifique ?

Le dernier album que j’ai publié, Sous un ciel trois étoiles, a huit ans. Entre temps, j’ai peut-être écrit quatre ou cinq créations qui ne sont jamais sorties. Cet album là, je l’ai fait, je n’étais même pas sûr qu’il sorte… Mes premières démos je les avais envoyé, un peu à l’arrache, au collectif La Souterraine. Et à aucun moment, je ne compte dessus. Ni pour manger, ni avec le moindre espoir que ça parle à qui que ce soit. Quand je me suis enfin lancé en solo, la première personne que je suis allé voir, c’est Emmanuel De Burretel, le patron du label Because, parce que je suis en co-édition avec eux. Ils m'avaient signé pour que je bosse pour les autres. Je suis allé lui dire : « voilà, j’ai fait un disque, si tu veux le sortir, il est à toi ». Ça tombe mal, il me dit qu’il ne peut pas le sortir, mais qu’il peut m’aider à l’amener dans les maisons de disques. J’ai refusé : « mon disque, je veux pas y toucher ». Du coup, je l’envoie à Benjamin Caschera de La Souterraine. Je l’avais rencontré pour un live « variations sur l’alcool et le plaisir » quand je jouais encore sous le nom de Siméo, dans une formule guitare voix. Ce live c’était une espèce de pièce composée de dix chansons et dix interludes, dans un petit théâtre à Paris. On voulait le tourner derrière, mais je me suis rompu le tendon d'Achille pendant un match de foot en salle. A partir de là, j’ai subi trois opérations, les médecins se sont plantés dans les fils, tout un bordel qui m’a obligé à rester six à huit mois enfermé chez moi. Maintenant, avec le recul, je me dis que cette blessure n’est pas arrivée par hasard. On peut presque la voir comme un « nervous breakdown ». Une blessure physique n’arrive pas par hasard. A cette période de ma vie, je n’en pouvais plus.

Pourquoi cette blessure alors ?

Du temps où je bossais dans le monde de la variété, je me suis battu contre des montagnes. J’ai toujours essayé de faire du mieux que je pouvais face à des gens qui n’en avaient rien à branler, des gens qui, profondément, prennent le public pour des débiles. Moi, je ne bosse pas pour l’argent, et comme on vit dans une ère ou l’argent et le pouvoir sont vachement respectés, cela m’affecte. Mon vrai entourage, mes potes, si un jour je leur envoie ce que je considère comme la plus belle chanson parmi toutes celles que j’ai écrite, et que le lendemain je leur envoie un gros tube qui passe sur TF1, ils vont tout de suite être plus fiers du truc qui passe sur TF1. C’est un peu décevant. De la même manière, j’ai dû trop m’investir dans ce métier, j’ai dû trop penser que les gens avec qui je bossais à cette époque étaient mes frères, ma famille. Sauf que quand tu disparais de la circulation, plus rien. Tu as beau rappeler tout le monde, personne ne décroche. Dans mon cas ça a donné trois ans de silence radio. Et tu sais le pire ? Maintenant que le succès revient, je recommence à recevoir des textos de ceux qui ne me répondaient plus : « Ouais, salut, désolé, j’étais pas mal occupé ces derniers temps.. »