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Le leitmotiv de A House In The Trees ? Ne pas grandir, vivre en communauté et refuser le succès

Le leitmotiv de A House In The Trees ? Ne pas grandir, vivre en communauté et refuser le succès

Sensation des Transmusicales 2017, A House In the Trees, collectif trip-hop du bouillonnant sud londonien assure se moquer du succès. Et de la gloire. Et de l’argent. Ils désirent seulement survivre, être heureux et créer une communauté de semblables. Plongée dans leur Londres à eux, un Londres dur, crasseux, mais un Londres souriant quoi qu'il arrive.

L'endroit est baptisé « The Rising Sun ». Il ne s'agit pas d'une salle de concert à proprement parler, ni d'un appartement. Cette maison victorienne décatie, située dans le sud de Londres, est un espace multifonctions géré par les membres du collectif A House In The Trees. Ce soir, comme beaucoup de soirs, c'est soir de fête. Au bout d’un dédale de logements sociaux, un jeune homme au crâne rasé accueille. Il a beau vivre là, il ne connaît pas l’heure du début des festivités. Une fois dans le salon, personne ne se surprend de l’arrivée d’un étranger : un sexagénaire à bonnet et lunettes rectangulaires vient de faire irruption. C'est lui qui jouera le maître de cérémonie dans quelques heures. Sur la gauche, un long porte-manteau suggère que pas mal de monde est déjà là. Deux jeunes hommes aux cheveux longs roulent des cigarettes sur une table en bois, sous les yeux d’un ours en peluche calé contre une petite télé à tubes cathodiques. Pour trouver Sam Hatchwell, chanteur de A House In The Trees et tête pensante du collectif du Rising Sun, il faut descendre en biais des escaliers en bois aussi pentus que fatigués. « Quand on a trouvé cet endroit il y a deux ans, la cave était totalement défoncée, explique Sam, accroupi sur une chaise de bureau après les balances. J’ai passé deux mois ici à tout isoler et à réparer des fuites. Mais on a tout de suite vu le potentiel. On pensait à ce que ça pouvait devenir, plus que à ce que c’était. »

Aujourd’hui, sous le plafond trop bas pour certains, couvert de mousses et parcouru de tuyaux poussiéreux, on sent encore l’humidité. Il fait assez froid pour qu’une jeune fille garde son manteau de fourrure. Au milieu, une tour de machines, dont un rétroprojecteur qui diffuse des parasites multicolores sur le mur de béton blanc. « Cet espace est devenu un studio pour la communauté du coin, reprend Sam, entre deux bouchées d'un plat jamaïcain, qu’il ingurgite debout, à même la barquette. Des musiciens paient 10 livres, on leur explique comment ça marche. On n’essaie pas de faire d’argent, c’est juste pour offrir un espace aux gens qui veulent enregistrer quelque chose. On a la chance d’avoir ça et on pense que d’autres devraient avoir cette chance. » Connecté aux scènes du sud londonien, le collectif a fait de sa cave un espace de travail à disposition des courants alternatifs locaux. « On peut enregistrer ce qui se passe dans la salle principale, continue Sam. Boiler Room a fait un truc ici. On fait des raves, des soirées, des gens filment des vidéos, on va commencer à faire des expos. C’est une manière de créer une communauté. »

"Grandir, c'est une illusion"

Un espace assez unique, dans un Londres qui perd ses salles de concert et que l’on dit de plus en plus dénué de lieux de créativité. Pour établir ce quartier général, Sam et les autres ont quand même dû compter sur un petit coup du destin et le bon vouloir d'un propriétaire du genre laxiste, chose plus courante dans le relativement peu coûteux sud londonien qu’au nord de la Tamise. « Personne ne connaît le nom du proprio, assure Sam. Il vit à Londres et aussi au Nigéria. Je ne l’ai vu qu’une fois et il portait des chaussures en velours bleu et un costume. Il a une cicatrice qui lui traverse le visage. Tu peux voir quel genre de mec c’est. » Pour se concentrer sur ses mystérieuses activités, le propriétaire a confié la gestion à une agence immobilière. « Du temps qu’on paie le loyer, ils se moquent de ce qu’on fait, se félicite Sam. Ils nous laissent tranquilles. Ils ne savent pas ce qu’on fait mais ils ne veulent pas le savoir, du temps qu’on défonce pas l’endroit. Et on ne veut pas le défoncer, parce qu’on l’aime. » Une situation idéale qui donne une assise suffisamment solide au groupe pour qu’il puisse s’amuser et propager sa philosophie. Alors que les nouvelles stars de l’Angleterre indie, Fat White Family et Sleaford Mods en tête, font dans la critique sociale et crachent sur une société qui épuise sa jeunesse, A House In The Trees préfère rester positif. « Je ne peux pas dire que j’en chie, scande Sam. Alors, dans mes chansons, je ne revendique ni ça, ni la tristesse. On aime que les gens qui nous écoutent se posent des questions plus positives que négatives. »Une philosophie résumée dans « Amazing Gray », second titre du dernier EP de A House In The Trees. Développée par Geraint, meilleur ami de Sam depuis une rencontre cinq ans plus tôt dans une cité U du quartier, ce lifestyle du « gris magnifique » se voit résumée ainsi par le chanteur : « Il fait gris dehors, tu te sens vide, mais il y a quand même une certaine euphorie à ressentir ça. C’est le sentiment qu’on veut que les gens gardent. » Cette morosité ambiante, fait également partie du quotidien des membres de A House In The Trees (un nom faisant référence à un accident parvenu lorsque Sam était enfant, quand deux arbres se sont écroulés sur sa maison), qui vivent de petits boulots : technicien lumière, technicien son, profs, mannequins, vidéastes, serveurs, jardiniers. Ces musiciens vont et viennent dans ce collectif centré autour de Sam, sans règles ni obligations. « Tu n’est pas obligé de grandir, reprend Sam, tentant de citer un théoricien marxiste dont il oublie le nom. Grandir, c’est une illusion du capitalisme. Vivre de petits boulots, ça me va très bien. » On l’aura compris, le groupe n’est là ni pour la gloire ni pour l’argent. « Avec l’EP, on a eu des rentrées d'argent, assure Geraint, qui vient de débarquer avec son physique de mannequin chez Jacquemus. Mais on a déjà tout dépensé. L’important c’est de le transformer en joie. »

"L'époque est morose et les gens ont peur"

Si le Rising Sun est une sorte de Pays Imaginaire, Sam Hatchwell serait sans doute son Peter Pan. Un chef éclairé garant de la philosophie des lieux. Les cheveux longs lâchés, veste de sport bleu sur le dos, il évoque son dernier EP paru en 2017 chez Handsome Dad Records. « Il s’appelle What Am I Supposed To Do ? Et pourquoi ? Parce qu’aucun de nous n’a aucune putain d’idée de quoi faire de sa vie. » La formule, également utilisée comme refrain du titre « Tuesday Afternoon », est la réponse d’une troupe d’enfants perdus à un monde adulte dont elle ne veut pas reproduire les codes. Sam résume : « On est la génération cobaye ! On est des cochons d’Inde ! » Geraint confirme, et développe : « Tu vas à l’université, tu ne sais pas quelle matière étudier. Tu fais quelque chose de créatif, puis tu réalises que personne ne te paiera jamais pour. Sauf si tu deviens graphiste, qui est le meilleur job que tu puisses obtenir. Mais ça marche seulement parce que la pub est reine. » La branche londonienne de cette génération qu'on ne cesse de renommer (Y ? Z ? iGen ? Millenials ?) se retrouve ainsi, un mardi par mois, au Rising Sun. La soirée s’ouvre sur la voix surréaliste de Lucinda, du groupe local ALASKAALASKA. Deux groupes de post-punk un peu anecdotiques suivent. La foule d’étudiants, pas forcément chaleureuse, une canette ou un verre de blanc à la main, se déridera une fois Sam, Geraint et les autres sur scène.

Toutes sortes d'effluves circulent dans la salle, alors que Sam tend le micro à des inconnus, et multiplie les allers-retours entre scène et public. Sur le dernier titre, Geraint et lui chantent le visage près l’un de l’autre, la bouche tordue, les yeux dans les yeux : « The times are sorrow and the people are scared. » Ou « l'époque est morose et les gens ont peur ». Mais au Rising Sun, personne n’a peur. Hormis, peut-être, quelques voisins. Encore relativement frais, malgré une consommation d’hallucinogènes portée en étendard, Sam se félicite de la soirée, mais coupe le son à peine après minuit. Les enfants perdus ne sont pas fous. Au final, ils ne sont peut-être pas si perdus que ça. « Si notre musique marche, ce sera cool, parce qu’on pourra faire encore plus de choses, conclut Sam. Si ça ne marche pas, on trouvera quand même le moyen de s'amuser. Je ne veux pas devenir connu. » Et dans le cas où l'argent, la célébrité et le succès leur tombaient dessus ? Sam, là encore, a tout prévu : « On fera un concert où je jetterai une grande balle en l’air, puis la chanson démarrerait au moment où la balle exploserait pour répandre confettis et lumières. Les gens flipperaient. On arrêterait de jouer, on prendrait notre retraite et on partirait vivre dans des montagnes en Bulgarie. » Construire une maison dans les arbres. Ou un nouveau Rising Sun.