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À 68 ans, le poète punk John Cooper Clarke n'a jamais été aussi fringant

À 68 ans, le poète punk John Cooper Clarke n'a jamais été aussi fringant

En Angleterre, quarante ans après la sortie de ses premiers albums, le Dr. John Cooper Clarke est partout. Étrange phénomène que de voir « le poète punk » apprécié, respecté, parfois adulé par un public intergénérationnel aux origines sociales et culturelles diverses. Surtout lorsque l’on sait que le docteur, qui écoute Dean Martin ou Chet Baker en cuisinant dans sa maison d’un bourg de l’Essex, est loin de vivre dans le présent.

Pas évident d’obtenir un rendez-vous avec ce docteur là. Le Dr. Clarke ne reçoit jamais à domicile. Alors il faut l’attraper au vol, lors d’une de ses visites à Londres, ville où il a vécu 17 ans mais qu’il juge trop turbulente pour son grand âge. Le rendez-vous était fixé début juillet, dans le lobby du Copthorne Tara Hotel dans l'ouest londonien. Par téléphone, son attachée de presse, gênée mais amusée, prévient : « Nous n’avons pas été en mesure de joindre John ce matin. Il est rentré à 4h. Il a rendu sa chambre et avec un petit peu de chance, est toujours à l’hôtel. » Problème : John Cooper Clarke n’a pas de portable, ni ordinateur, ni carte bleue. Sa femme non plus n’a pas de nouvelles. Le dédale de petits salons faits de bois et fauteuils de cuir ne donne rien. Le bar à cocktails n’est pas encore ouvert. À la réception, un grand Italien ne trouve pas de Cooper, Clarke ou Cooper Clarke dans son registre. Peut-être que le docteur a réservé sa chambre sous un de ses allias, Lenny Siberia. « S.I.B.E.R.I.A ? Non, rien non plus. » Mais, jetant un coup d’œil rapide à des images trouvées sur Google, le réceptionniste reconnaît le poète : « Oh. LUI ! Oui, je l’ai vu. Vers 11h. Ma collègue s’est occupée de lui. Laissez moi essayer encore. » Finalement, on apprend que l’ordinateur a uni les deux noms du poète en un seul patronyme : « Cooperclarke ». Il a rendu sa chambre à 11h57, il y a plus d’une heure. Au premier étage, les portes des grandes salles de réunions sont ouvertes : « John ..? John ..? » Pas de réponse. Personne dans l’ascenseur, personne au dernier n’étage. Deux heures plus tard, rentré chez lui, il appelle ses attachés de presse et l’assure : il est sincèrement désolé d’avoir loupé l’interview. Puis, il refait le coup. Cette fois-ci au Royal Albert Hall, alors qu’il assure la première partie de Wilko Johnson, aussi connu sous le nom Dr. Feelgood. À la troisième tentative, JCC est bien présent et s'excuse platement.

"Glamour sauvage"

Sur un sofa gris d’un salon du Montcalm, un quatre étoiles à quelques pas de Hyde Park, il explose de rire lorsqu’on lui raconte la traque du premier hôtel. Il répète : « Have you seen this man ?! » L’anecdote est comique car John Cooper Clarke a beau afficher 68 ans au compteur, il ne passe jamais inaperçu. Aujourd’hui, ses cheveux sont longs, filasses et masquent une calvitie qu’il ne laissera jamais triompher. Autrefois, le docteur portait la coupe typique des Mods, plus tard imitée par Johnny Marr et Noel Gallagher. Encore aujourd’hui, Cooper Clarke porte une chemise grise boutonnée jusqu’en haut, une veste cintrée, des skinny jeans et une paire de Chelsea boots. « Parfois, les gens étaient déçus que je ne sois pas Ronnie Wood, explique-t-il au sujet de sa ressemblance avec le guitariste des Rolling Stones. Alors ils disaient ‘mais vous êtes forcément quelqu’un ?’» Un phénomène qui dure depuis les années 60, quand Johnny n’était qu’un ado fan de Gene Vincent et Elvis Presley et ne faisait rien de spécial à Salford, dans le Grand Manchester. « Par exemple, je n’ai jamais payé pour voir un concert, savoure-t-il encore. Je pense que j’ai toujours revêtu une sorte de glamour sauvage. Je me suis toujours habillé avec soin. J’ai toujours eu l’air d’être d’une manière ou d’une autre impliquée dans le rock’n’roll, le show business. Tu appelles ça comme tu veux. Les gens ont toujours pensé que j’étais quelqu’un, qu’ils m’avaient vu à la télé. »

Six décennies plus tard, Johnny Clarke n’est jamais autant passé sur les ondes. Que ce soit celle de BBC Radio 6, en remplacement de Jarvis Cocker pour l'émission Sunday Service ; dans des pubs pour promouvoir le littoral britannique ou hilarant dans Pointless Celebrities, talk-show de Channel 4 (voir la vidéo ci-dessus). Actuellement en tournée aux États-Unis, le docteur se produit aussi bien dans des festivals pour sexagénaires en jeans que pour la sortie de fanzines spoken word dans des salles branchées d’Hoxton ou même à Field Day, le Rock en Seine londonien, partageant l’affiche avec Nicolas Jaar. Intergénérationnel, John Cooper Clarke, le poète punk, ancien héroïnomane, est bel et bien une célébrité. « Je n’ai jamais été aussi connu qu’aujourd’hui, affirme-t-il. Je joue dans de plus grandes salles, pour de plus gros cachets. Je séjourne dans de plus grands hôtels. J’ai fait les choses à la dure, maintenant je les fais à la cool. Je préfère la version cool. » Cooper Clarke a donc réussi à gagner sa vie et devenir célèbre en étant poète. Il analyse la situation avec un sens de la tournure tout british : « J’ai mis 40 ans à obtenir un succès instantané. »

Né en Janvier 49, Johnny Clarke, fils d’une serveuse et d’un ingénieur électricien grandit en banlieue nord de Salford, à Broughton. De l’extérieur, sa vieille maison, des gargouilles au dessus des fenêtres, paraît opulente. À l’intérieur, le stuc s’écaille et les murs ne seraient pas contre un petit coup de peinture. Le quartier alentour n’est pas plus gai. Johnny a longtemps considéré les arbres comme quelque chose de sale. Petit, il veut devenir détective privé. À l’aide d’un magnétophone reçu à Noël, il espionne sa famille à qui il rejoue des extraits de discussions. Les gens n’aiment pas leur voix et Johnny non plus. « La première fois que je me suis entendu, c’était traumatisant. J’ai dû ravaler ma fierté et oublier l’idée de devenir un crooner professionnel. » Alors, à l’adolescence, il ne chante pas mais déclame sa poésie dans les cabarets de Manchester, alors loin de « la ville rock’n’roll » qu’elle est devenue. « Dans les 70s, tout était très laid, grimace-t-il. Le désespoir n’était même pas économique ou politique, c’était un désespoir esthétique. Tout le monde avait l’air de pourrir. Tout était orange ou marron. Ton père mettait des pattes d’eph'. Tout le monde portait des vêtements horribles. Trouver des pantalons qui n’était pas pattes d’eph’, c’était une tannée. La musique était souvent à chier. Aujourd’hui, dans tout le pays, tu peux toujours trouver quelque chose d’acceptable à manger. À l’époque, ce n’était pas possible non plus. C’était un grand événement quand la pizza est arrivée ! »

Poète urbain

Il rêvait de vivre à Londres « pour ne pas demeurer l’excentrique du coin. » C’est pourtant bien à Manchester que sa carrière se lance. Dans les années 70, tout le monde porte le look hippie, jusque dans les cabarets, où les hommes portent un costume, mais les cheveux lâchés. « C’était très inhabituel de porter une chemise propre », commente-t-il. Johnny Clarke et son costume de Mod attirent l’attention d’Howard Devoto, chanteur de The Buzzcocks. « Il m’a dit que je devrais arrêter les cabarets et jouer dans des clubs punks. Il pensait que j’avais le look pour. » À cette époque, Cooper Clarke ne connaît pas bien le mouvement punk naissant. Sa perception se résume à quelques mots clés : rayures, bondage, Vivienne Westwood, The Clash. Devoto rétorque : « Tu ne mets pas de pantalon patte d’eph' et tu as les cheveux courts. Ça suffit. Fais ton truc dans un club punk et je te garantis que ça marchera. » Bon conseil. Mais si la gueule de Cooper Clarke fonctionne forcément, il doit, pour coller au punk, apporter une « dimension plus sérieuse et engagée » à ses textes comiques.

En 1977, il compose alors l’un de ses poèmes les plus célèbres, « Beasley Street ». « Il était déjà en moi depuis longtemps, se souvient-il. Ce n’est pas vraiment littéral. C’est ce qu’on a appelé plus tard le 'réalisme magique'. Je n’ai jamais vu la poésie comme un véhicule pour une quelconque idéologie. C’est pour ça que je ne veux pas me voir comme un poète politique. » Cooper Clarke se définit en revanche comme un « poète urbain », qui tire son inspiration de rues bien réelles. « Beasley Street », donc. Ou plutôt Camp Street, où il vit avec Sheila, sa copine de l’époque. « Probablement la pire rue du quartier, estime-t-il. Une rue à bas loyer, avec des maisons victoriennes inadéquatement reconverties en appartements. Un genre de ghetto. Tous les jeunes qui déménageaient de chez leurs parents gravitaient dans ce genre d’endroits. Il y avait des bohémiens, des putes, des dealers. Mais ça ne me dérangeait pas vraiment ! L’important c’était de pouvoir crécher avec ma copine. » En Anglais, « camp » signifie plus ou moins « efféminé ». Loin d’être un hymne gay, le poème doit alors trouver un autre nom. John a récemment parié sur un jockey nommé Breasley. Il vire et ‘r’ et le tour est joué. « Beasley Street » ne figure que sur le quatrième album de Johnny Clarke, Snap, Crackle & Bop, sorti en 1980 et qui comporte un autre chef d’œuvre, « Evidently Chickentown ». Entre temps, il a fait son trou dans la scène punk et le futur docteur a partagé l’affiche avec tous les grands : The Fall, Sex Pistols, Joy Division, The Buzzcocks. Son art s’exporte et il joue aussi au CBGB de New York, avec Richard Hell et Patti Smith. Pour autant, il demeure « que » poète, et ses albums ne se vendent forcément pas aussi bien que Horses ou Never Mind The Bollocks. Avec l’essoufflement du punk qui, il insiste, « n’a duré que trois ans », la carrière de Johnny Clarke décline aussi.

Viens voir le docteur

Dans les années 80, il déménage dans le sud de Londres, à Brixton. Il y partage un appartement avec Nico, mannequin, collaboratrice du Velvet Underground et l'une des plus belles femmes du monde à l'époque. Sans pour autant être en couple avec elle, ni même l'avoir envisagé, semble-t-il. « On était des junkies, expliquait-il au Guardian en 2009. Alors ça n’arrive jamais. L’héroïne, ce n’est pas une drogue sexuelle. Tu ne penses jamais au sexe. » Malgré ce qu’il adore appeler « son addiction aux narcotiques », Johnny Clarke réussit à vivre sans s’inscrire au chômage. Il doit simplement travailler plus dur. « J’étais prêt à accepter n’importe quelle date, raconte-t-il. Je n’avais pas grand chose à vendre à part moi-même. Je faisais trois dates par semaine dans des endroits très différents à travers le pays. » Il assure ne jamais avoir joué devant moins de cent personnes, notamment grâce à quelques fans « hardcore » qui s’intéressaient toujours à lui. S’il ne disparaît jamais vraiment des radars, John Cooper Clarke, en même temps que son style et sa musique, reste tout de même en retrait dans les années 90. Puis arrive le revival du rock garage, de ses jeans serrés imités par The Kooples et de sa coupe de cheveux.

Au milieu des années 2000, grâce à l’entrisme de fans devenus profs, certains poèmes de John Cooper Clarke sont inscrits au programme du GCSE, plus ou moins l’équivalent du baccalauréat en Angleterre. Les lycéens anglais apprennent donc des poèmes comme « Twat », qui évoque des night clubs au petit matin, des envies de meurtre ou de psys qui recommandent le suicide. Ou « I Wanna Be Yours », un poème de soumission totale sur lequel Clarke crache : « Je veux être ton aspirateur. » Parmi les gamins ébouriffés ayant étudié ces vers sales, sur les bancs d’un lycée de Sheffield, un certain Alex Turner, futur leader des Arctic Monkeys. En 2014, le groupe reprend « I Wanna Be Yours » sur l’album AM, meilleure vente de l’année outre-Manche. Ce retour de hype intervient un an après une reconnaissance plus scolaire, quand l’université de Salford remet à Johnny un doctorat en arts honorifique, faisant de lui le « Dr. John Cooper Clarke ». En 2007, il jouait son propre rôle dans Control, le biopic sur Ian Curtis et « Evidently Chickentown » résonne dans une scène culte des Soprano, à laquelle il fait toujours référence dans ses spectacles avec un drôle d’imitation d’un accent italo-américain. «  J’avais une vieille condamnation liée à la drogue qui traînait et ça faisait 30 ans que je tambourinais la porte des États-Unis pour pouvoir y rentrer à nouveau. Grâce aux Soprano, c'est aujourd'hui possible. »

"Donnez-moi un million et je fermerai ma gueule !"

En 2018, John Cooper Clarke est un des derniers hérauts d’une tradition ayant largement perdue en importance dans la musique rock : celle d’avoir de la gueule. « Si tu es le seul gars sur scène, tu dois au moins au public d’avoir l’air intéressant, considère-t-il. Tu ne dois pas avoir l’air d’être là pour plaisanter. » Il développe : « La meilleure photo jamais prise de moi c’est celle de la couverture de l’album Zip Style Method, sur laquelle j’ai l’air de courir. » Il fait une pause et imite la position des bras sur la photo, puis reprend. « Tu peux la voir de loin et tu te diras : ‘ça, c’est une photo de Johnny Clarke.’ Cette pochette, c’est comme un cartoon. » Comme Andy Warhol, le docteur Clarke voit-il une œuvre d’art lorsqu’il regarde un miroir ? « Le cartoon, c’est de l’art, réfléchit-il. Donc j’imagine que je suis d’accord avec Andy, oui. » Pour apporter du crédit à sa thèse, John cite Bernie Rhodes, le manager du Clash, qui disait à ses protégés : « Pourquoi le public poserait-il les yeux sur vous si vous n’avez pas meilleure allure qu’eux ? » Forcément, l’élégant poète punk a donc un peu de mal à comprendre les accoutrements des groupes des années 2010. « Ils ont tous l’air de tomber du lit, explose-t-il. Avec leurs chemises de bûcheron. Leurs roadies sont plus glamours qu’eux. C’est la faute de Chris Martin, ses pulls en polaire et ses jeans délavés. »

En affinant sa réflexion, le docteur voit dans ce changement de paradigme vestimentaire un élément clef de la transformation du rapport entre un musicien et son public. « Les fans veulent se voir eux mêmes, analyse-t-il. C’est une sorte de processus d’identification masturbatoire. ‘Oh, regarde, j’ai la même chemise en jean.’ Je les comprends, mais je ne comprends pas le performeur, qui courbe l’échine et accepte ça. » Voilà les paroles d’un homme né longtemps avant Urban Outfitters, à une époque où il était difficile de « trouver des boots hautes. » À y réfléchir de plus près, c’est peut-être pour ça, que John Cooper Clarke est partout aujourd’hui. Parce que certains détails, à ses yeux, n'ont pas perdu une once d'importance dans un monde un peu cynique. « J’imagine que je viens d’un monde qu’ils ne peuvent pas connaître. Pour les jeunes, je suis exotique. Ils doivent me voir comme un Amish. » Poète professionnel depuis 1975, John Cooper Clarke ne cessera jamais de fouiner, écouter des conversations et les passer à travers le filtre « du monde magique de [s]on imagination. » Un processus inspiré de Charles Baudelaire. « Il a un jour dit qu’il voulait être un miroir aussi grand que la foule elle même. C’est ce que j’essaie de faire. » Plus populaire que jamais, John Cooper Clarke estime qu’une seule chose pourrait le faire taire. « Je n’ai jamais eu autant d’argent qu’aujourd’hui, conclut-il. Mais je regarde parfois les millionnaires et je me demande pourquoi ils ont sorti un single et ont 32 millions à la banque. Et moi, alors ? Pourquoi pas moi ? Donnez-moi juste un million et je fermerai ma gueule. J’arrêterai de me plaindre ! Donnez-moi juste un million et je vous promets que je fermerai ma putain de gueule. »