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Reportage : comment Istanbul est redevenue la Byzance du Do It Yourself

Reportage : comment Istanbul est redevenue la Byzance du Do It Yourself

Dans les gazettes internationales, ces temps-ci, la Turquie se voit résumée au durcissement du pouvoir de Recep Tayyip Erdogan. Pourtant, entre de grands mouvements de contestation et un héritage musical riche, la jeunesse turque est en train de se trouver un nouvel élan musical underground. En attendant son public.

« Attendez, j’ai une idée ». Reha Öztunalı, le patron du label Tantana Records, une des nouvelles structures rock qui compte à Istanbul, disparaît quelques instants. Au même moment les trois membres du groupe très rock ‘n’ roll, The Ringo Jets, se préparent dans le studio pour une séance photo improvisée. The Ringo Jets ? Peut-être une des plus belles pépites issue de la nouvelle scène turque. En tout cas Reha miaule de plaisir et parle d’eux comme d’un trésor caché : « Quand j’ai découvert ce groupe génial, personne ne voulait les signer. J’ai alors décidé de prendre les choses en main et le faire moi-même. » Bien lui en a pris. Depuis le début des années 2010, The Ringo Jets, power trio sous haute influence The Cramps et Bo Didley, et composé de Lale Kardeş à la batterie, Deniz Ağan et Tarkan Mertoğlu à la guitare, s’exporte de plus en plus sur les scènes internationales. Il y a eu Barcelone et son célèbre festival Primavera en 2013, puis les Transmusicales de Rennes l'année suivante. Toujours bon signe pour un groupe qui ne partait pas gagnant. Il y a cinq ans de cela, lors d’une rencontre au magazine des Emirats Arabes Unis The National les membres des Ringo Jets dressaient ce constat sans appel sur les chances de se construire une carrière indépendante quand on est né dans la Turquie toujours un poil nostalgique de ses figures du rock anatolien des 70's et leurs moustaches tombantes : « Dans ce pays nous n’avons aucune culture du rock et des musiques modernes. Quand tu te présentes au public en tant que groupe turc, tout le monde demande à ce que tu restes bien collé aux stéréotypes de la musique du Moyen-Orient. Tu dois jouer du violon, utiliser une balalaika… » Peut-être que tout cela était vrai avant que l’esprit d’entraide s’impose comme une valeur refuge à Istanbul.

Reha revient avec trois rouleaux de tissus : un mauve, un bleu et un jaune. « Je savais bien qu’ils me serviraient un jour » se réjouit-il avant de les dérouler. Il se débrouille pour les faire tenir au plafond grâce aux tuyaux et recouvre le canapé avec. « Tu peux poser ton pied ici histoire que ça ne bouge pas trop ? Ça fait un joli drapé comme ça » demande-t-il, alors qu’il fait signe aux autres de venir s’installer. « A mon avis, Deniz peut se poser devant le pan jaune, comme ça il y a un contraste avec le bleu de sa chemise. Qu’est-ce que vous en pensez ? Et toi Lale, tu peux t’asseoir en hauteur peut-être », s’adresse-t-il à la batteuse qui s’ébouriffe les cheveux. Une fois tout le monde est installé, on sonne à la porte. Voici Bulut. Ce dernier est photo reporter de métier mais réalise des vidéos sur son temps libre. « Ça rend super bien avec les couleurs, mais au niveau lumière c’est pas terrible là » remarque le photographe. Cependant Reha a une solution à tout : deux minutes plus tard il ressort de son bureau avec un spot à la main. Cette fois-ci la lumière est beaucoup trop puissante, mais après avoir réussi à adoucir celle-ci avec des bouts de tissus blancs, le photo-shoot commence. Cette photo accompagnera leur single « Full Stash » amené à figurer sur leur prochain album. Un disque qui ne saurait tarder à paraître et qui pourrait étendre le rayonnement de ce groupe loin des rives du Bosphore.

Multi-fonctions

Kadıköy, quartier animé de la rive asiatique. Dans cette parcelle de la ville densément fréquenté par la communauté créative stambouliote, il y a l’espace dévolu à Tantana Records. Cet endroit fait également office de studio d’enregistrement, bureau, et QG pour les musiciens. Cette séance photo improvisée n’a rien d’extraordinaire, en décembre dernier le tout premier clip du groupe Destroy Earth de stoner rock y a été tourné pour leur single « Warm Up », une autre collaboration qui sent la débrouille et le bon esprit do it yourself entre Bulut et Reha. Lorsque l’on traverse la rue et que l’on pousse la lourde porte de l’immeuble d’en face, on se retrouve à Bina – bar et siège du magazine Bant Mag qui organise concerts, expositions, projections, ateliers, régulièrement. Le soir, cet endroit aux murs en pierre grise recouverts d’œuvres de graphistes se transforme en repaire pour les artistes. C’est en effet ici qu’une grande partie de la nouvelle scène musicale indépendante d’Istanbul a élu domicile. Parmi eux, les membres de Palmiyeler, le groupe de rock tendance californienne aux sonorités légères. Barış Konyalı (clavier, guitare), la tête systématiquement couverte de sa casquette bleue et toujours vêtu d’une veste en jean qui marque le contraste avec les chemises à carreaux du bassiste Tarık Töre ou le costume de rocker made in New York (blouson de cuir et lunettes noires) du soliste Mertcan Mertbilek. Avec eux, légèrement en retrait, Kutay Soyocak, le chanteur à la voix profonde de Jakuzi, le groupe new wave aux accents Depeche Modesque récemment signé chez les Allemands City Slang.

Ce dimanche après-midi, une petite vingtaine de personnes est réunie à l’espace de Bant situé à l’étage. Ce colloque est organisé à l’occasion du Demonation festival, organisé tous les mois de janvier depuis huit ans. Le Demonation festival a été mis en place par l’équipe du magazine avec un objectif somme toute assez simple : promouvoir la scène locale indépendante à travers concerts et expositions. A l’entrée sont distribués des pin’s avec l’inscription « fidèle à soi-même », slogan du sponsor de ce festival, mais également manifeste en creux de cette scène indépendante. Sans temps mort aucun, la discussion se lance. Sujet du jour : l’indépendance, encore et toujours, et surtout comment faire sa place dans la scène d’Istanbul quand on ne peut compter que sur soi-même et sa bande. Rassemblés autour d’une table, quelques individus expliquent leur condition de jeunes musiciens en racontant comment ils s’emploient à la réalisation de vidéos de musique. Tunahan E. Bilgin dégaine le premier exemple : « En fait c’est simple, tu ne peux avoir de clip que si tu as un ami réalisateur. Autrement ce n’est pas possible ». Tunahan sait de quoi il parle. A preuve, ce dernier est derrière plusieurs vidéos de Jakuzi et du jeune groupe à double batterie, Nihil Piraye. Effectivement, les revenus et financements de cette communauté créative n’étant pas très élevés, il reste pour le moment impensable en Turquie de payer quelqu'un pour produire un clip. Un sourire à l’envers au lèvres, un haussement d’épaules et Tunahan relance : « Pour tout dire, le fait d’avoir des ressources limitées pousse à être le plus efficace possible et développe l’imagination ». Lorsqu’on lui demande pourquoi il préfère YouTube à la télévision pour diffuser les vidéos de musique, celui-ci répond « parce que la télé n’en veut pas, tout simplement ».

« On va tourner le second clip de Ati & Aşk Üçgeni à Babylon jeudi soir, qui veut venir nous aider ? » Akın Karagöz envoie ce message à plusieurs de ses amis. Il considère ce tournage comme une occasion de battre le rappel des troupes mais aussi de passer un bon moment ensemble. Ce dernier avait déjà réalisé la première vidéo de ce tout nouveau groupe de pop qui se prépare alors à sortir son premier album. Babylon est une des salles mythiques d’Istanbul qui a vu défiler une belle brochette de stars du rock indépendant et de la musique alternative sans distinction de style. Ati & Aşk Üçgeni (‘Ati & Le Triangle Amoureux’) est un trio composé de l’éternel romantique et bohème Ati Yıldıztozu, personnage principal de cette histoire d’amour. Il est accompagné de Durukan Yaşar qui enchaîne les projets musicaux et ne s’arrête jamais (son groupe Destroy Earth aux côtés de Dehan Arslan, étudiant en droit et guitariste, ses compositions solo sous le nom de Durukan Betses). Il y a aussi le dénommé Ozan. Quand ce dernier ne se consacre pas à son groupe expérimental Help! The Captain Threw Up, il travaille également en tant que producteur. « Tout a commencé lorsqu’Ati m’a fait écouter une chanson sur laquelle il travaillait pour avoir mon avis. Je suis tombé sous le charme et je lui ai dit ‘Fais cette chanson avec-moi, surtout ne la donne pas à d’autres’. Puis notre collaboration sur cette chanson s’est progressivement transformée en album...» Pour eux le défi principal est de modifier la conception de la musique pop en Turquie.

Il faut dire que cette dernière reste parfois bloquée sur son âge d'or et ses années 1970 et son fameux "anadolu rock". Dès qu'un digger chante les louanges du rock turque, il égrène les noms d'Erkin Koray, Barış Manço ou Moğollar ayant plus ou moins réussi à s’imposer sur la scène internationale. Belle histoire à laquelle il faut quand même rajouter cette conclusion : dès le coup d’Etat militaire de 1980 qui a mené à la dictature de Kenan Evren, la production musicale s’est subitement vue coupée dans son élan. En cause le manque d’importation de musique étrangère, le monopole de l’État sur l’unique chaîne télévisée et la censure. La scène alternative turque commence à se remettre sur ses pieds avec des pas confiants. Alors que l’Europe voit sa deuxième voire troisième vague de cold wave, elle apparaît véritablement aujourd’hui pour la première fois en Turquie avec la musique de Jakuzi ou Kim ki o (duo signé chez Lentonia Records en France se définissant comme « dark pop and politics from istanbul »).

La production musicale a Istanbul a basculé sur une autre histoire à partir des événements de Gezi (mouvement contestataire contre le régime autoritaire du président Recep Tayyip Erdoğan ayant eu lieu en juin 2013) et des nombreux attentats perpétués dans  la capitale Ankara et à Istanbul aussi bien par l’État Islamique que par les terroristes kurdes de TAK. Avant ces bouleversements, la vie musicale suivait son cours à Istanbul, et chaque semaine donnait lieu à de grands concerts partout en ville avec, par exemple, Rihanna, The XX ou Stevie Wonder. Puis, d’un coup, Istanbul a été rayé de l’itinéraire de tournée des artistes occidentaux. Ces deux dernières années ont été très décevantes en matière de programmation. Pourtant, les affaires reprennent petit à petit. Le 7 février dernier le rouquin anglais King Krule se produisait à Istanbul dans une ambiance frôlant l’hystérie. Le 10 juillet prochain, ce sera au tour de Nick Cave. Mais avant d'entrevoir un "retour à la normale" Istanbul  a dû apprendre à rationaliser ce manque de « visiteurs étrangers ». Pendant deux années les gérants de salles de concert se sont vus obligés de programmer des groupes locaux. Une véritable aubaine à entendre Ozan, du groupe Ati & Ask Üçgeni : « On va faire le lancement de notre album, notre tout premier concert à Babylon, avant ça aurait été impensable ».

Autoproduction sans budget

« Pendant les deux ou trois années qui ont eu lieu après les évènements de Gezi je n’ai pas fait grand-chose. Je me demandais : ‘mais qu’est-ce qu’on fait ici ? Qu’est-ce qu’on essaie de raconter ? Je me suis rendu compte que ce que je racontais aujourd’hui n’était qu’une version différente de ce que j’écrivais il y a dix ans » confie Görkem Karabudak, producteur et musicien du groupe de Gaye Su Akyol, qui se repose à Bina entre deux répétitions. L'homme s’est produit dans plusieurs pays (beaucoup en Europe mais aussi au Japon). S’il travaille sur un troisième album, l’homme a également mis à profit son temps libre pour co-produire avec Taner Yücel (producteur et ex-bassiste de Jakuzi) le premier album solo aux sonorités synth-gothique de Tuğçe Şenoğul sorti en décembre. Sur le processus de création de l’album, il répond qu'il s'agit d'une « auto-production réalisée sans aucun budget ». C’est ce que dit également Ozan à propos des deux albums qu’il a récemment produits « l’album de Ati & Aşk Üçgeni ne nous a rien coûté. Pariel pour Destroy Earth. Je devrais leur demander de l’argent mais je le fais gratuitement. Il m’ont simplement offert une pédale d'effets. » C’est en remuant son café que Ulaş, à l’origine de Shalgam Records, raconte comment elle en est arrivée à fonder son propre label : « A l’époque je n’avais qu’une agence de booking et management. Avec le groupe Ayyuka que je représentais nous voulions sortir un vinyle. C’était assez difficile de convaincre les grandes maisons de disque, et pour ma part je n’avais pas les moyens de le faire ». Le label grandit très vite, avec des artistes dans différents genres n'hésitant pas à collaborer. Dernière preuve, le duo étonnant entre le rappeur Ağaçkakan et de Kutay Soyocak (soliste de Jakuzi). D’ailleurs quand on l’interroge sur la place centrale que Shalgam Records occupe dans cette scène et sur sa contribution à l’ouverture de la scène turque sur le monde, Ulas pose sa tasse de café et déroule ce qui ressemble à un business plan on ne peut plus pragmatique : « 30 % des vinyles pressés sont distribués aux Etats-Unis et en Europe ».

Derrière ces paroles, une façon d’appuyer un constat : le secteur de la musique alternative reste indépendant et assez underground à Istanbul, mais malgré lui. Peu de moyens, peu de structures et aucune subvention. A ces acteurs et sa jeunesse de transformer ce manque de ressources en atout et apprendre à envisager chaque lieu comme un espace polyvalent et chaque ami ou proche comme un membre à part entière d’une histoire au présent. Retour à la salle de concert du Babylon pour le clip d’Ati & Ask Üçgeni. Une douzaine de personnes sont rassemblées. Tous sont venus aider à la réalisation de la vidéo censée accompagner le deuxième single du premier album du groupe. « Tout le monde y a mis du sien, s’émerveille Ozan. Même les techniciens de lumière et du son étaient là alors qu’ils n’étaient pas payés pour et n’étaient pas obligés ». Une pause puis il reprend. « Je ne comprends pas pourquoi ils font tout ça. Pourquoi Akın fait des clips gratuitement sur son temps libre. Je ne comprends surtout pas pourquoi et comment Reha fait tout ça ». Un des musiciens coupe net le flot de paroles. Il veut savoir si Ozan n’aurait pas vu son tambourin quelque part. Pas de réponse, mais l’interruption laissera le temps à Ozan de souffler une conclusion qui n’aurait pas fait tâche dans l’Angleterre punk : « En fait ici, tout le monde se rend service pour pouvoir rester debout ».